‹ Le PoussinChapitre 19 sur 155 · LOUIS XIII · texte numérisé non relu

LOUIS XIII

lequel étoit indisposé, ce qui fut cause que je n’y fus introduit que le lendemain matin, par M. le Grand, son favori*. Sa Majesté, remplie de bonté et de politesse, daigna me dire les choses les plus aimables, et m’entretint pendant une demi-heure, en me faisant beaucoup de questions. Ensuite, se tournant vers les courtisans, elle dit : Voilà Vouët bien attrapé 2 . Ensuite Sa Majesté m’ordonna ellemême de lui faire de grands tableaux pour les chapelles de Saint-Germain et de Fontainebleau. Lorsque je fus retourné dans ma maison, on m’apporta, dans une belle bourse de velours, deux mille écus en or : mille écus pour mes gages, et mille écus pour mon voyage, outre toutes mes dépenses. 11 est vrai que l’argent est bien nécessaire en ce pays-ci, parce que tout y est extrêmement cher...3»

Le Poussin ne fut pas plus tôt installé dans sa maison du jardin des Tuileries qu’il se mit à l’ouvrage. Louis Xlll venait de créer l’imprimerie royale. Cette institution, fondée en 1640, relevait de la surintendance des bâtiments confiée alors à

1 M. le Grand, c. à. d. le grand-écuyer, esl le célèbre Cinq Mars. * Il est probable que Louis XIII ne se serait pas permis cette plaisanterie sur un artiste qui avait longtemps joui de sa faveur, s’il n’eût eu de bonnes raisons pour le faire. Vouët, qui ne mourut qu’en 1649, paraît, au milieu de sa prospérité, n'avoir su conserver ni la modestie ni le désintéressement convenables, ce qui changea à son égard les dispositions du prince et de sa cour. Richelieu s’était déjà exprimé sévèrement sur son compte dans une conversation avec Philippe de Champagne.

s Lettres, 6 janvier 1641. Voir aussi Lettre du 7.

M. de Noyers. Le prix que l’on attacha dès le commencement aux ouvrages sortis des presses royales, et un usage consacré à cette époque pour les éditions de quelque importance, ne permettaient pas qu’ils parussent sans être ornés de frontispices; Poussin fut chargé de les composer. 11 eut la modestie de ne pas croire ce soin au-dessous de son talent, et satisfit dignement au désir manifesté par le Roi. La première composition, qu’il dessina lui-même, devait précéder les poésies de Virgile; il la dédia à M. de Noyers par une lettre qui prouve, comme nous l’avons déjà dit, que le génie le plus ami de la simplicité n’échappe pas toujours aux influences littéraires et au mauvais goût de son temps1. Le frontispice de la Bible suivit de près. A ce travail, le Poussin dut joindre l’exécution des cartons destinés à être copiés en tapisseries pour la chambre du Roi. Comme les sujets de ces tapisseries devaient être tirés de l’Ancien Testament, il lui fut permis d’y employer des compositions qu’il avait déjà faites.

Du reste, les attentions délicates de la part de MM. de Noyers et de Chantelou ne lui manquaient pas, et l’une d’elles donna lieu de son côté à une lettre que nous citons avec plaisir, parce qu’elle est propre à faire connaître quelques traits particuliers du caractère du Poussin, la modération de ses désirs et lès agréments de son esprit. On sent

* Voir après la vie du Poussin, la note E.

LA MAISON DU JARDIN DES TUILERIES. 7fl

en la lisant que l’artiste, dans l’épanchement d’une correspondance familière, retrouve sa grâce et son enjouement, mais c’est la grâce et l’enjouement d’un esprit mesuré, méditatif et sérieux. La lettre explique suffisamment la circonstance, nous ne la ferons pas précéder d’explications qu’elle rend inutiles.

« Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l’honneur de vous accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour, je trouvai que l’on descendoit en ma cave un muid de vin que vous m’aviez envoyé. Comme c’est votre cou* tume de faire regorger ma maison de biens et de faveurs, mercredi j’eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je vis que particulièrement vous désiriez savoir ce qu’il me sembloit dudit vin. Je l’ai essayé avec mes amis aimant le piot : nous l’avons tous trouvé très-bon, et je m’assure, quand il sera rassis, qu’on le trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l’épargner; aussi bien je vois que le proverbe est véritable qui dit, « qui chapon mange, chapon lui vient. » Mêmement hier M. de Coslage m’envoya un pâté de cerf si grand, que l’on voit bien que le pâtissier n’en a retenu, sinon les cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé, afin que la semaine suivante soit ce qu’on dit que toute

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l’année est au pays de Cocagne. Je vous suis le plus obligé homme du monde, comme aussi je vous suis le plus dévotieux serviteur de tous vos serviteurs 1 . »

On est surpris du grand nombre de travaux auxquels, malgré l’incertitude de sa santé, l’activité du Poussin pouvait suffire, sans que chez lui la réflexion perdit de sa force, sans que le choix, l’ordonnance, la maturité manquassent à ses compositions. Indépendamment des frontispices dont nous avons parlé, le Roi lui avait commandé un tableau pour le maître-autel de la chapelle du château de Saint-Germain-en-Laye, et un autre pour celle de Fontainebleau; le sujet du premier est la Sainte Cène % celui du second nous est inconnu8.

M. de Noyers lui en demandait un autre pour le maître-autel du Noviciat des Pères Jésuites, auxquels il voulait en faire présent. Il en avait indiqué le sujet : c’était saint François Xavier dans les Indes 4, ressuscitant la fille d’un habitant du Japon. Dès le mois de novembre de cette même année, le tableau de Saint-Germain et peut-être celui de Fontainebleau étaient terminés, et le pre-

' Lettres, Paris, 30 avril 1641.

1 On voit maintenant ce tableau au Musée du Louvre sous le numéro 438.

s Les notices publiées sur le cbùteau de Fontainebleau n’en font aucune mention. Voir note F.

* On voit maintenant ce tableau au Musée du Louvre sous le numéro 434.

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