LA GALERIE DU LOUVRE
voûte; un plus grand développement de la courbe eût mieux fait et Peut rendue plus légère : il Pavait en outre surchargée de compartiments massifs et trop rapprochés, d’ornements trop saillants, de mauvais goût, et, dans les panneaux, des parties lourdes s’appuyaient sur des parties faibles. Cet architecte avait même fait soutenir la corniche par de grandes consoles dont le nombre et la disposition ne se répondaient pas dans les deux côtés de la galerie. Ses divisions n’avaient pas la régularité qu’exigeait le Poussin et qui lui était nécessaire. Ce grand peintre trouvait incommode pour le spectateur que les peintures fussent dans le haut de la voûte au-dessus de sa tète, et il pensait qu’il était plus convenable de placer les compartiments ornés de sujets à la naissance du cintre, au-dessus des tableaux des trumeaux : il comptait y figurer en grisailles des bas-reliefs où il aurait représenté toute la vie d’Hercule, et dont il avait déjà fait en partie les cartons 1 . »
Mais il ne pouvait donner son attention à tant de choses sans qu’il eût à craindre que sa santé et
ses compositions n’en souffrissent. Aussi il demanda
1 Id. ibid. Une partie de ces dessins ont été conservés dans la collection Didot, Œuvre du Poussin. La première partie, composée de 10 sujets, a été gravée par Pesne en 1878; la seconde, composée de 18, vient d'être publiée en 1850 par M. Gattaux, graveur en médailles, membre de l’Académie des beaux-arts, d'après les dessins que possède son cabinet; ils ont été gravés par A. Gelée. Nous en donnons la liste à la fin de la vie du Poussin, a la nomenclature de son œuvre.
et obtint l’adjonction de M. Lemaire, peintre et son ami, pour conduire sous lui les ouvrages de la grande galerie. « 11 m’est, dit-il dans sa lettre à M. de Chantelou, impossible de travailler en même temps à des frontispices de livres, à une vierge, au tableau de la Congrégation de saint Louis, à tous les dessins de la galerie, et h faire des tableaux pour les tapisseries royales. Je n’ai qu’une main et une débile tête, et ne peux être secondé de personne, ni soulagé1. » 11 ajoute que si M. Lemaire suffit à exécuter ce qu’il lui dira, il l’informera de ce qu’il aura à faire, et n’y mettra plus quant à lui la main. « Mais, continue-t-il, s’il faut attendre que j’aie établi un ordre général, ainsi que dit monseigneur, il ne me faut point parler d’autres emplois; d’autant, comme j’ai dit plusieurs fois, que c’est tout ce que je peux faire : et quand j’en serais totalement déchargé, les dessins des tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j’aie besoin d’y entremêler d’autres divertissements. Vous m’excuserez, monsieur, si je parle si librement; mon naturel me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion, qui m’est aussi contraire et ennemie comme est la lumière des obscures ténèbres*. » Ces derniers mots sont à remarquer comme un des traits les plus saillants et les plus vrais du caractère de talent du Poussin.
1 Lettres, 7 avril 1042.
* Lettres, ibid.
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Ces plaintes sur la manière dont on le forçait à diviser son temps, il les renouvelle avec plus de vivacité encore dans une lettre adressée à Rome au commandeur del Pozzo : « La facilité que ces messieurs ont trouvée en moi est cause, dit-il, que je ne puis me réserver aucun moment ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit, étant employé continuellement à des bagatelles, comme dessins de frontispices de livres, ou projets d’ornements pour des cabinets, des cheminées, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois ils me proposent de grandes choses; mais à belles paroles et mauvaises actions se laissent prendre les sages et les fous1. »
On voit par ces détails que l’administration avait alors plus de bonne volonté que de lumières, plus d’admiration pour le Poussin que de connaissance de ce qui pouvait être convenablement demandé à un artiste de sa valeur et de son génie. Comment, dans ces circonstances, celui-ci n’aurait-il pas tourné un œil de regret vers l’Italie, vers cette terre où, depuis plus de deux siècles, les traditions des beaux-arts avaient formé dans les esprits un enthousiasme raisonné, et où de grands travaux, de vastes monuments non interrompus employaient chaque talent à sa place, où l’on n’exigeait pas l’exécution des moindres détails de celui auquel on demandait la conception générale et l’ensemble
1 Lettres, 4 avril 1642.
Aussi le Poussin, dans plusieurs de ses lettres, laisset-il échapper l’opinion défavorable qu’il avait du goût et du jugement de la cour de Louis XIII sur les créatious des arts. Le commandeur del Pozzo ayant répondu négativement au désir que lui avait manifesté M. de Chantelou qu’il permit de copier les Sept Sacrements pour servir de modèles à des tapisseries, le Poussin lui en témoigna une sorte de reconnaissance dans les termes suivants : « Je suis enchanté de la réponse que vous avez faite touchant les copies de vos tableaux. Je suis bon à faire du nouveau, et non à répéter les choses que j’ai déjà faites. On peut juger par là de leur furia en toutes choses : c’est qu’ils s’imaginent par ce moyen gagner beaucoup de temps. En définitive, il est bon que vous possédiez seul ces ouvrages*. » Le Poussin changea d’avis plus tard, heureusement pour M. de Chantelou et pour l’art.
Tous ces tiraillements ne contribuaient pas peu à dégoûter le Poussin du séjour de la France ; les tracasseries que lui suscitèrent les travaux de la grande galerie achevèrent de le décourager tout à fait; les circonstances firent le reste.
Trois personnes étaient, soit par intérêt, soit par amour-propre, adversaires irréconciliables du Poussin : le paysagiste Fouquières, l’architecte Lemercier et Vouët.
1 Lettres, 4 avril 1642.
DIFFICULTÉS
Fouquières1, chargé de peindre les quatre-vingtseize tableaux destinés aux compartiments de la galerie, croyait que tous les travaux devaient se subordonner à ses conceptions, et prenait avec le Poussin des airs de grand seigneur qui ne parvenaient pas, il est vrai, à l’intimider. « Le baron de Fouquières, écrit-il à M. de Chantelou, est venu me trouver avec sa grandeur accoutumée; il trouve fort étrange que l’on ait mis la main à l’ornement de la grande galerie sans lui en avoir communiqué aucune chose. 11 dit avoir un ordre du roi, confirmé par monseigneur de Noyers, touchant ladite direction, et prétend que les paysages sont l’ornement principal dudit lieu, étant le reste seulement des accessoires. J’ai bien voulu vous écrire ceci pour vous faire rire2 3. »
Lemercier* voyait avec peine ses plans d’ornementation de la galerie délaissés pour ceux que l’on avait demandés au Poussin; il éprouvait un vif ressentiment de ce que la direction lui en était enlevée au profit d’un rival dont l’art lui paraissait ne devoir être qu’accessoire en cette circonstance. Il saisissait donc toutes les occasions et tous les prétextes pour faire quelque chose qui fût désagréable à notre artiste.
1 II était d’Anvers et élève de Breughel le jeune. II avait travaillé à Bruxelles jusqu’en 10:21. Il fut un des maîtres de Philippe de Champagne.
* Lettres , 19 août 1641.
3 Jacques Lemercier, premier architecte du roi, mourut en 1660.
Enfin Vouët n’était pas moins blessé de l’injure faite à sa dignité de premier peintre du roi. Malgré son incontestable mérite, il soupçonnait, sans toujours se l’avouer, que les œuvres de son pinceau facile, et trop souvent négligé, devaient perdre de leur valeur à côté des conceptions du génie mâle et réfléchi qu’on venait de lui préférer; peut-être connaissait-il le mot échappé à Louis XIII à son sujet dans la première entrevue de ce prince avec le Poussin. Mais qu’il le connût ou non, il sentait la faveur le quitter pour s’attacher à un autre, et ni lui, ni son école, ni ses amis ne pardonnaient au nouveau venu une supériorité qui savait se faire reconnaître sans le secours de l’intrigue. Ces regrets d’ailleurs étaient naturels de la part d’hommes d’un mérite reconnu, dont l’amour-propre et les intérêts s’unissaient contre leur commun rival. Le Poussin, comme tous les hommes réfléchis qui ne se décident qu’après mûr examen, tenait fortement à ses idées et à ses projets; sa qualité de Normand 11’était pas faite pour rendre ses résolutions moins •fermes. Il y avait donc eu quelque imprudence de la part de M. de Noyers à l’exposer dès l’abord à des ressentiments puissants contre lesquels il lui fallait combattre, malgré son amour de la paix. Du reste, nous n’avons point les éléments nécessaires pour juger entre ses plans et ceux de ses rivaux. Les uns et les autres se recommandaient par des talents éminents; mais aucun dessin ou projet n’a survécu qui puisse servir de terme de compa-
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raison; la galerie même, théâtre de leur rivalité, dut être en partie reconstruite. Néanmoins une lettre de M. de Noyers, écrite à Rome à M. de Chantelou en 1642, et reçue en janvier 1643, le charge d’insister auprès du Poussin pour qu’il envoie les dessins de la galerie, et laisse entrevoir les modifications auxquelles on s’était arrêté, « la variété du génie français, dit-il, voulant qu’il divise le corps de ce grand ouvrage en quatre parties, et que les ornements de chacun soient entièrement différents des autres, la vue, à ce qu’ils disent, se lassant, dans une si longue course, d’objets sinon semblables en tout, du moins en la plupart'. »
Ces causes d’inimitié réagissaient les unes sur les autres, s’accroissaient par leur contact, se mêlaient en mille manières, et imprimaient aux moindres événements de chaque jour un caractère d’agitation et de trouble importuns aux dispositions calmes et amies de la réflexion qui tenaient la pensée du Poussin dans une région plus sereine. Les plans pour la décoration de la grande galerie du Louvre furent donc, avant tout, la source où les amours-propres du baron de Fouquières et de Lemercier puisèrent leurs ressentiments; la rivalité ne paraît pas s’être étendue sur le reste.
Le Poussin savait que ces plaintes étaient allées jusqu’à M. de Noyers, et qu’il en avait été quelque peu ému; il lui fit remettre par M. de Chantelou
1 Lettres inédites.
une longue lettre, contenant sa justification, et dont Félihien nous a conservé les fragments les plus importants'. Dans cette lettre, il témoigne d’abord le regret que le talent et la vertu ne puissent pas être plus sûrement reconnus dans les hommes et dans les artistes; il cite l’exemple d’Ànnibal Carrache et du Dominiquin, méconnus de leur temps, et au malheur desquels il compare son propre malheur. Il se plaint à M. de Noyers qu’au lieu d’être son protecteur, comme il le devrait, il prête l’oreille aux médisances de ses ennemis. Il énumère les causes injustes des inimitiés dont il est l’objet, et venant ensuite à l’exécution de la galerie, il fait ressortir avec clarté les défauts de l’ordonnance adoptée par Lemercier. Après cette critique exprimée, il faut le reconnaître, sans ménagements, il expose en détail les principes de perspective qu’il a suivis dans la manière dont il a conçu la décoration; il se justifie de n’y avoir ni multiplié les ornements ni exagéré la dépense, et répond à quelques critiques dont son tableau pour le Noviciat des Jésuites avait été l'objet \
1 Tome IV.
* U y a lieu de croire que l’ouvrage de la galerie fut continué avec les modifications indiquées ci-dessus. Une partie ayant été brûlée, elle fut refaite sur ses dessins par Louis Boulogne (.Vém. intdUs, t. I, page 203). D’un autre côté, voici ce que nous lisons dans l’ouvrage déjà cité de M. de Clarac : «... Le Poussin ne revint plus à Paris; et s’il fut de quelque utilité à la grande galerie du Louvre, ce ne fut que par ses conseils et par quelques dessins qu’il
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Cette lettre est sévère, sans orgueil comme sans malveillance, et le ton général dont elle est écrite trouve son excuse légitime dans la manière dont il la termine en faisant voir « qu’il sentait bien ce qu’il était capable de faire, sans s’en prévaloir ni rechercher la faveur, mais pour rendre toujours hommage à la vérité et ne tomber jamais dans la flatterie, lesquelles sont trop opposées pour se rencontrer ensemble'. » Le Poussin semble avoir un peu redouté l’effet de cette sincérité; car il prie M. de Chantelou qu’il veuille bien, auprès de M. de Noyers, adoucir un peu sa lettre, de ce miel de persuasion qu'il sait si bien employer 2.
Quoi qu’il en soit de cette franchise dont il redoutait les suites, moins de deux mois après il se félicite en écrivant de nouveau à M. de Chantelou, d’avoir réussi à triompher de la mauvaise impression que M. de Noyers avait reçue contre lui, par l’effet des menées d’hommes envieux de la prospérité d'autrui.
Cette sécurité fut-elle troublée de nouveau? ou une invincible répugnance pour ces ennuis, qui continuèrent sourdement sans doute, malgré l’affermissement de la faveur de M. de Noyers, portaitelle le Poussin vers l’Italie? Obéissait-il à son insu à l’attrait d’un séjour où il avait pu cultiver l’art
envoyait de temps en temps, et que l’on n’exécuta point... La galerie même changea de destination. » T. I, p. 390.
1 Voir après la Pie du Poussin la note O.
* Lettres, 23 avril 1642.
au milieu d’une considération moins orageuse que celle dont il jouissait à la cour de Louis XIII? Quelle qu’en soit la cause, connue ou secrète, cause réelle ou simple prétexte, il ne tarda pas à solliciter la permission d’aller à Rome chercher sa femme pour la ramener à Paris. Invité par M. de Noyers à se rendre à Fontainebleau pour voir si les peintures du Primatice, altérées par l’injure du temps, pouvaient être néanmoins restaurées, et s’il y aurait quelque moyen de conserver celles qui étaient restées intactes, il profita de la circonstance, et ce fut probablement en lui rendant compte de sa commission qu’il exposa au surintendant les raisons qu’il avait d’entreprendre ce voyage. Rien n’annonce dans l’administrateur l’idée de profiter de l’occasion pour éloigner un artiste dont les calomnies de ses rivaux auraient rendu la présence importune, rien n’annonce dans l’artiste l’intention de quitter, sous l’apparence d’un motif plausible, le nouveau séjour que la munificence du prince lui avait offert, approprié et embelli. Au contraire, M. de Noyers impose au Poussin la condition de donner aux travaux commencés un ordre tel, qu’ils soient poursuivis pendant son absence, et lui témoigne le désir d’être assuré de son retour pour le printemps de 1643. Le Poussin paraît accepter toutes ces conditions avec la sincère résolution de les remplir.
Cependant une sorte de pressentiment semblait le poursuivre. II entretenait volontiers l’idée qu’au-