ARRIVÉE A ROSIE
Le Poussin, pendant son séjour en France, avait usé de son crédit pour ses amis à Rome; il avait aplani les difficultés qui retardaient la nomination à l’Abbaye de Cavore 1 du C. del Pozzo, et obtenu en faveur du savant antiquaire Angeloni une somme de deux cents pistoles pour l’aider à publier à Rome son Historia Augusta, etc. a, et la permission d’adresser la dédicace à Louis XIII.
1 S‘° Maria de Caburro. Lettres, U juin 1641, 17 janvier 1642.
* Historia Augusta da Giulio Cesare a Constantino. Lettres, 30 mai et 16 juin 1641.
Le Poussin Bxé à Rome. — Sa maison du Monte Pincio. — Lettres à M. de Chantelou. — Projet d'une école en France. — Lebrun.
Voilà donc Poussin irrévocablement rendu au séjour de Rome, à ce silence modeste, source des pensées élevées, protecteur des œuvres sérieuses. Voilà sa vie en harmonie avec ses goûts, si différents de ceux de la plupart des peintres dont l’histoire nous a retracé l’inconstance et les écarts.
Dans les habitudes et dans les dispositions du Houssin, aucun trait ne ressemble à ce que le vulgaire a coutume de regarder comme le caractère de l’artiste. Rien de cet entraînement brillant ou fougueux, rien de cette prodigalité somptueuse que le succès a inspirée à plusieurs, rien non plus de ces faciles amours, de ces poétiques scandales qu’on se plaît trop à pardonner au talent, même à célébrer dans le génie; moins encore de cette jalousie aveugle qui méconnaît dans les autres les qualités qu’elle exalte en soi-même, de cette envie criminelle qui irrite l’émulation jusqu’à la haine. Tout dans la vie du Poussin porte le caractère de l’ordre et de la dé-
cence, de la modestie surtout et du recueillement. En France, dans ses fréquents retours vers l’Italie, c’est sa petite maison qu’il désire, c’est sa femme dont la santé inégale tient éveillée sa sollicitude. S’il retourne à Rome, ce sont ces mêmes objets qui l’y retiennent, c’est le repos qu’il y goûte et qu’il compare aux agitations de la cour de Louis XIII, dont cependant il n’a fait qu’effleurer l’amertume, dissimulée par le respect de ses compatriotes et par la gloire qu’il y recueillait. Tous ces goûts, tous ces instincts, cette timidité, cette résignation, cet amour du recueillement et de la paix sont en parfaite harmonie avec la nature du talent du Poussin, et feraient en quelque sorte pressentir la vertu de son pinceau.
La richesse que son séjour à Paris pouvait lui assurer ne fut pas un attrait assez fort pour le retenir; il lui préféra la médiocrité; mais on a dit à tort que Poussin vécut et mourut pauvre. Grand nombre de ses contemporains recherchèrent avec ardeur les œuvres de son pinceau, et si nous en croyons les indications qu’il donne lui-même \ il dut vivre dans une certaine aisance. Cette modeste condition est, il est vrai, la pauvreté même comparée à la fortune brillante de quelques artistes favorisés. Elle n’est rien, sans doute, à côté des pro-
1 Lettre s, 16 novembre 1664. On verra à la fin de cette histoire que le Poussin laissa à sa famille une somme assez notable pour le temps.
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fusions que put se permettre Raphaël, devant la gloire imposante et la physionomie gigantesque de Michel-Ange, auprès des trésors de l’Espagnolet, ou de la vie princière de Rubens; mais elle fut ce que Poussin voulut que fût sa vie, et il la voulut telle pour protéger le silence au sein duquel il s’affermissait dans le culte de la peinture, et poursuivait ses méditations sur les rapports de la nature et de l’art. Cette vie même caractérise son génie réfléchi comme celle des peintres que nous venons de nommer exprime leur talent facile et leurs facultés brillantes.
Parmi les tableaux dont il cherche la vue, il arrive quelquefois à l’ami des arts, de rencontrer de vastes compositions dont l’éclat, la couleur, le mouvement, la dimension coordonnés au sujet appellent les regards et retiennent l’attention. Il admire la supériorité de l’artiste, la facilité de sa conception, l’exécution puissante empreinte shr chaque partie de l’œuvre, le relief et la vie qui la caractérisent et qui commandent les suffrages des moins bienveillants. Souvent néanmoins quelque chose manquera à une complète satisfaction ; à la distance où le spectateur aura été obligé de se placer pour embrasser l’œuvre tout entière, il n’aura guère saisi que l’ensemble de la composition, que les attitudes, le mouvement général; l’expression véritable, celle des têtes lui aura échappé, ou ne sera qu’imparfaitement arrivée jusqu’à lui; s’il s’est approché pour étudier en détail chaque personnage et chaque ex-
pression, il se sera immédiatement aperçu que l’artiste n’a pas dû lui donner toute la précision qui semble lui appartenir au premier coup d’œil, ni en faire l’objet complètement rendu d’une étude approfondie; qu’entraîné, dominé par l’effet général d’une composition destinée h être vue à distance, il lui a fallu donner à ses têtes une expression saillante, la colère, la douleur, l’effroi; qu’il en a forcé les traits, afin que l’éloignement en bissât parvenir au spectateur tout juste ce qu’il a besoin d’en saisir. D’ailleurs, au milieu de ces expressions générales de passions connues, souvent décrites et exprimées, on chercherait en vain quelque chose d’individuel, un trait qui peignît telle colère ou telle douleur en particulier, on saisirait difficilement l’ensemble d’une physionomie dramatique, vers laquelle convergeât le rôle de chacun, caractérisé dans l’harmonie de la situation totale.
Mais au milieu d’autres toiles, la plupart de moyenne dimension, se montre un tableau de médiocre grandeur. Ni l’éclat des tons, ni le fracas de la composition, ni la hardiesse de l’exécution n’attirent les regards et n’invitent à s’arrêter. Cependant on ne passe pas sans jeter un coup d’œil, on n’en jette pas un sans en jeter un second; avant tout examen approfondi, une certaine physionomie générale, un sentiment encore confus avertissent qu’il y a là quelque beauté voilée à des regards profanes, mais qui ne demande pas mieux que de se laisser voir à
un sincère adorateur. On approche donc, et un coup d’œil attentif découvre dès l’abord la trace d’une réflexion profonde. Ces figures, ordinairement moindres que demi-nature, frappent par leur expression , et d’autant plus sûrement que nonseulement on les embrasse sans efforts, chacune dans son ensemble, mais qu’on embrasse en même temps celles qui sont en rapport avec elles. II y a dans ces expressions une si grande convenance avec le sujet, que, placées ailleurs, elles ne seraient plus ce qu’elles doivent être. Ce n’est pas en effet l’homme inspiré en général que présente le tableau du Frappement du rocher, mais l’homme d’une inspiration calme et sereine, certainedurésultatqu’elle va produire. Ailleurs ce n’est pas la femme affligée en général, mais là c’est la douleur plus abandonnée de la fille, ici la douleur plus courageuse et plus digne de la mère, de la mère qui a l’expérience des épreuves, et qui sait qu’elle doit se conserver pour les restes d’une famille frappée dans son chef1. Les exemples de ces conceptions si vivantes et si vraies, sont trop fréquents parmi les œuvres du Poussin, nous aurons trop souvent l’occasion d’y revenir dans une autre partie de ce travail, pour nous étendre ici plus longtemps sur ce sujet. 11 est d’ailleurs facile de les trouver; la première composition venue du maître, prise sans choix, sans calcul, justifiera ces réflexions.
• Testament d’Eudamidas.
Celle faculté de médiler son sujet, cette persévérance à en ouvrir tous les replis, à en sonder toutes les profondeurs, ce besoin d’en saisir à chaque instant l’ensemble, pour qu’aucun rapport n’échappe, pour qu’aucune expression ne manque de correspondre avec les autres, sans doute aussi la joie de lire sa pensée sous une forme facile à embrasser., l’enthousiasme si naturel et si fécond de sa propre idée, condition première du génie de l’artiste, expliquent, en partie du moins, pourquoi le Poussin donna rarement à ses tableaux, toujours grands par le sujet et la conception, une dimension qui lui eut permis de peindre ses figures dans leur grandeur naturelle. 11 résumait l’image de sa pensée dans un cadre heureusement circonscrit, il la resserrait pour lui donner toute sa force, pour jouir de sa portée entière; et, s’il nous était permis de comparer ici les œuvres de la pensée pure à celles où elle revêt des dehors empruntés à la peinture ou au dessin, nous ferions remarquer que les penseurs les plus profonds ont tous donné à leurs idées l’expression la plus concise, en même temps que la plus fidèle. Tels furent parmi nous Pascal, et ce La Bruyère à qui la pénétration avec laquelle il descendait au fond des caractères et des mœurs, permettrait de comparer le Poussin, si deux arts aussi différents pouvaient être rapprochés; génies puissants et justes qui poursuivirent sur l’homme des études analogues, encore qu’ils en aient différemment exprimé le résultat,
le premier à l’aide de sa plume, l’autre avec le secours de son pinceau.
De ce que Poussin fit toujours de la grande peinture sur des toiles de proportion médiocre, il résulte que toute comparaison entre son œuvre et les œuvres de la peinture italienne serait incomplète et illusoire. Lorsque les maîtres italiens couvraient de leurs vastes compositions les murs des églises et ceux des palais, ils déployaient certaines qualités dont le peintre français parait avoir moins recherché l’occasion de faire preuve, et ils en négligeaient quelques autres qui semblent avoir été les premières à ses yeux. D’ailleurs, on ne compare pas un artiste seul à des écoles diverses et nombreuses; et lorsque plus tard nous rapprocherons le Poussin de quelques hommes auprès desquels il mérite d’être placé, nous le ferons dans la mesure où ce rapprochement est possible et peut fournir d’intéressantes observations.
Quel plaisir vrai , quelle satisfaction réfléchie Poussin ne dut-il pas éprouver, en revoyant à Rome sa petite maison du monte Pincio, en retrouvant les soins de, sa femme, dont il supportait si péniblement l'absence! Combien ce calme, protecteur de sa méditation, ne lui parut-il pas préférable aux luttes, dont la cour de Louis XUI le fatiguait malgré lui! Sans doute il n’eut pas de peine, il éprouva même un soulagement à s’arracher à ces grandeurs fatigantes et à cette gloire troublée; il bénit peut-être les événements imprévus où se bri-