SA MAISON DU MONTE PINQO
sait le joug qui pesait si lourdement sur sa liberté. Nous n’avons donc pas à louer sa vertu d’un sacrifice qu’il ne fît point ; ii lui fallut sans doute plus de courage pour venir en France en 1641, qu’il n’en eut besoin pour rester à Rome en 1 642. Mais ne devons-nous pas admirer d’autant plus cette nature d’élite, ce rare génie qui, sans efforts de sa part, sans qu’il lui faille se raisonner lui-mèrne, instinctivement, naturellement, sans qu’il soupçonne qu’un pareil éloignement eût été pour la cupidité de tout autre un sacrifice impossible, préfère à l’éclat de la cour de France, à la faveur d’un des plus puissants princes de son temps, la sécurité de sa pensée et le culte silencieux de son art? Il faut remonter jusqu’aux mœurs antiques, pour retrouver ces caractères sublimes, qui, frappant d’admiration leurs contemporains, comme ils étonnent la postérité, ignorèrent cependant eux-mêmes leur propre grandeur.
De tous les amis qu’il avait laissés en France, M. de Chantelou était le seul dont le Poussin regrettât réellement le commerce. Son séjour à Rome ne le sépara pas immédiatement de lui; car deux de ses lettres, l’une du 9 et l’autre du 22 juin 1643, où il témoigne son inquiétude et celle de quelques autres, des accidents qui peuvent menacer M. de Chantelou pendant son retour en France, nous apprennent que ce seigneur était venu passer quelques mois à Rome, après la mort du cardinal de Richelieu, mort qui ne parait pas avoir amené
de changements dans les libéralités de la Couronne envers les artistes. La nouvelle de celle de Louis XIII n’exerça aucune influence sur l’époque de son retour, car il était déjà à Turin le 21 mai, sept jours après que ce prince eut quitté le trône et la vie. On fut instruit à Rome, au milieu de juin, des mesures promptes qui venaient d’assurer la régence à la reine-mère, à l’avénement de Louis XIV, et le Poussin savait déjà que la faveur de M. de Noyers, un instant suspendue, n’avait reçu aucune atteinte sérieuse. Néanmoins il ne revint point sur sa résolution de rester à Rome, et il la confirme encore dans sa lettre à M. de Chantelou du 22 juin 1643, où il l’assure de sa reconnaissance et de l’empressement qu’il mettra toujours à répondre à ses désirs. « Je ne doute point, lui dit-il, que vous n’éprouviez beaucoup plus de crainte que de joie à retourner dans les embarras de la cour. Le repos et la tranquillité d’esprit que vous avez possédés sont des biens qui n’ont pas d’égal. Finalement, vous ne devez pas mettre la perte de ma conversation au nombre des choses qui méritent vos regrets; c’est bien moi qui dois me plaindre de ne jouir plus de votre douce présence; mais puisqu’il en est ainsi, à mon très-grand déplaisir, je me consolerai si j’ai du moins le bonheur de vous servir. Si donc, monsieur, vous connaissez en moi quelque talent qui vous puisse apporter quelque sorte de plaisir, me voici attendant vos commandements, et vous assurant bien que je les exécuterai de tout mon cœur :