LETTRES A M. DE CHANTELOU. 4M
écrit-il à la date du 1 1 , je suis fort bien ici , et je me peux entretenir joyeusement, particulièrement, s’il vous plaît que quelquefois je m’emploie à vous servir. Si je voulais embrasser toutes les choses qui me viennent, cent bras ne me sufliraient pas; mais je n’ai pas envie de m’incommoder pour des biens dont je ne jouirai que le peu de temps qu’il me reste à vivre » C’est surtout dans le fragment suivant d’une lettre du 9 juin 1643, qu’il a exprimé d’une manière très-vive ce mélange de regret de la mort du roi, et de plaisir en espérance du repos qu’il entrevoit, se proposant de l’employer dans l’intérêt de la peinture. Après avoir plaint M. de la Varenne et le cher Lemaire, comme il l’appelle, des appréhensions qu’ils ont dû éprouver pendant l'absence de M. de Chantelou, il continue à s’adresser à celui-ci dans les termes suivants : « La mort du roi et la retraite de la cour de Monseigneur ont été deux choses qui m’eussent fait mourir de déplaisir, lorsque je me trouvais en même temps engagé dans un long voyage. Je vous assure, monsieur, que, dans la commodité de ma petite maison, et dans l’état de repos qu’il a plu à Dieu de m’octroyer, je n’ai pu éviter un certain regret qui m’a percé le coeur jusqu’au vif, en sorte que je me suis trouvé ne pouvoir reposer ni jour ni nuit; mais à la fin, quoi qu’il m’arrive, je me résous de prendre le bien et de supporter le mal. Ce nous est une chose si commune que
1 Lettres, 4 1 décembre 1643.
les misères et disgrâces, que je m’émerveille que les hommes sensés s’en fâchent, et ne s’en rient plutôt que d’en soupirer. Nous n’avons rien à propre, nous avons tout à louage '. »
La lettre de M. de Chantelou, dont celle-ci est la réponse, et à laquelle nous avons fait allusion plus haut, est datée de Turin, du 21 mai, et annonce à notre artiste l’arrivée de son protecteur dans cette ville. Peu de temps après, il en reçut une autre de Lyon , qui le tranquillisa sur la manière dont se terminait le voyage de son ami. Soit en effet que des circonstances particulières rendissent le retour difficile, soit qu’à cette époque où les communications étaient moins rapides et moins sûres que de nos jours, le voyage de Rome à Paris ne fût pas sans dangers de plus d’un genre, le Poussin ne cache pas ses appréhensions. Il est vrai que, dans les craintes qu’il exprime, il faut faire la part de la courtoisie, comme du caractère peu aventureux de l’artiste, et de cet amour de la sécurité et du repos, qui lui avaient rendu si redoutable le double voyage entrepris pour aller en France et pour revenir à Rome.
On peut croire aussi qu’à son retour, malgré les bonnes intentions de ceux qui l’avaient appelé à la cour, le Poussin n’était pas plus riche qu’il ne l’avait été à l’époque de son départ. La mort du cardinal de Richelieu, celle de Louis XIII,
1 Lettres. — Il vécut néanmoins encore vingt-deux ans. Il est probable que l’état de sa santé ne lui faisait pas concevoir une si longue espérance.