‹ Le PoussinChapitre 29 sur 155 · RÉCLAMATIONS · texte numérisé non relu

RÉCLAMATIONS

la retraite de M. de Noyers, l’absence de Paris de M. de Chantelou, avaient retardé, ou fait passagèrement oublier le remboursement de quelques sommes qui lui étaient dues; et comme il n’avait pas encore eu le temps de renouer des relations qui lui fussent fructueuses, il souffrait en ce moment de la gêne. C’est sans doute aux réclamations qu’il adressait alors à la cour nouvelle, pour quelques travaux qu’on semblait avoir perdus de vue, que nous devons rapporter l’intervention qu’il réclame de M. de Chantelou, louchant ses intérêts, dans sa lettre du 22 juin 1 643. A la fois pressé par le besoin et retenu par sa discrétion naturelle, il fait entendre avec une convenance et une adresse sans égales à son protecteur, que plus tôt il pourra s’occuper de sa réclamation, mieux cela vaudra. « Si c’était chose, dit-il , qu’avec le temps et l’occasion vous puissiez faire, je vous en serais grandement obligé; » puis il ajoute avec l’originalité que nous avons déjà reconnue dans son style : « Néanmoins, mon mal est de la qualité de la brûlure, à qui il faut incontinent appliquer le médicament pour en être bientôt guéri '. »

Faut-il croire qu’à cette époque le Poussin faisait encore espérer autrement que par des ménagements de politesse et de condescendance, un prochain retour en France?.... Nous ne le pensons pas. Nous voyons bien dans sa lettre du 23 septembre 1643 *,

' Lettres.

’ Lettres.

qu’il remercie qu’on lui ait conservé son logement à Paris, qu'il remet au printemps qui vient de se disposer plus volontiers au voyage; mais la réserve qu'il l'onde sur la santé de sa femme, sur celle de son beau-frère Jean , garde à son amour du repos la possibilité d’un refus définitif. Ce serait ne connaître qu’imparfaitement le Poussin que de voir dans ces paroles autre chose qu’un refus déguisé, autre chose que l’expression de la reconnaissance, et les précautions employées par un caractère modeste et conciliant pour dénouer doucement des liens qui lui pèsent, sans que l’amitié et la gratitude en soient altérées.

Il y avait sans doute quelque raison d’amourpropre qui se mêlait à ses goûts principaux; car, après le retour de M. de Noyers à la cour, pressé de nouveau de revenir pour finir la grande galerie, il répondit dans une lettre du 20 juin 1 644, « qu’il ne désirait y retourner qu’aux conditions de son premier voyage, et non pour achever la galerie, dont il pouvait bien envoyer de Rome les dessins et les modèles; qu’il n’irait jamais à Paris pour y avoir l’emploi d’un simple particulier, quand on lui couvrirait d’or tous ses ouvrages Le Poussin avait-il quelque crainte de ne plus retrouver son titre de peintre du roi? Un autre motif encore pouvait lui inspirer ces réserves; c’était l’insistance de M. de Noyers, qui, écrivant à M. de Cbantelou, à

1 Félibien, t. IV.

LE pousse* FIXÉ A ROME. 1l£

Rome, «en 1 642, semblait regarder comme engagée la parole du Poussin r. Les plus grandes précautions étaient nécessaires' pour ne pas s’exposer au reproche d'inconstanfee, ét attendre du temps une solution favorable.

Cet éloignement du Poussin pour retourner dans sa patrie, tenait, comme nous l’avons fait voir, à la nature même de son génie; il dut lui obéir, et fit bien de ne pas céder aux sollicitations qui le rappelaient. Il recueillit le fruit de cette résolution , et l’art en profita comme lui. Qu’eût-il fait sous la minorité de Louis XIV, au milieu des troubles qui l’agitèrent, alors que se préparaient sans doute tous les éléments de ce grand règne, mais alors aussi que ce grand règne n’était pas commencé?,... Poussin n’eût guère trouvé que des particuliers , moins nombreux, moins riches, surtout moins connaisseurs qu’à Rome, pour apprécier ses tableaux. Plus tard , lorsque Louis XIV entra enfin dans sa gloire, lorsqu’il appela autour de son trône, pour qu’il brillât d’un éclat nouveau, les lettres et les arts, était-ce bien le Poussin qui eût pu répondre à l’appel de cette gloire, grande et noble sans doute, mais plus terrestre que sa pensée si profondément religieuse, si solidement morale n’eût aimé à la peindre? Que serait-il devenu au milieu de ce fracas des batailles, de ces pompes rtup-tiales, de ces vastes allégories mythologiques où sc>

1 Lettres inédites.

jouait si à l’aise le génie de Lebrun, et auxquelles répugnait la calme sérénité de celui de Lesueur? Poussin s’en fut éloigné par des raisons analogues, et par d’autres encore, particulières à la nature de ses inspirations. Il resta donc à la véritable place que réclamaient sa gloire et la nôtre.

Car, pour n’avoir point quitté Rome, le Poussin m’en fut pas moins présent aux chefs-d’œuvre qui immortalisèrent en France la seconde moitié du xvii® siècle. L’œil attentif de l’historien des arts saisit et sait développer le lien qui unit les leçons données par ce grand homme aux œuvres de ■ceux qui lui succédèrent, et qui s’étaient formés à l’école de ses exemples et de ses conseils. C’est .un fait digne d’attention, que la plupart des •peintres qui se distinguèrent sous Louis XIV avaient passé plus ou moins de temps à Rome, participant, dans des mesures diverses, à la familiarité et à la conversation du Poussin ; de sorte qu’à l’aspect de leurs tableaux, on peut affirmer que ce fut là, et sous cette heureuse discipline, que se décida le caractère de l’école française au XVIIe siècle. Il nous sera facile, dans une autre partie de ce travail , d’en suivre la trace au milieu du siècle suivant, i Les plus durables institutions, comme les meilleures lois, ne sont que la consécration des mœurs, des besoins ou des usages nés de la nature même des circonstances, et déjà consolidés par le temps; tel fut l’établissement de l’école de France à Rome. On peut dire que le Poussin en fut le premier direc-

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