‹ Le PoussinChapitre 36 sur 155 · SCARRON · texte numérisé non relu

SCARRON

fond de ce génie burlesque, se cachassent des pensées plus graves et des goûts plus délicats, il fit intervenir M. de Chantelou auprès du Poussin pour en obtenir la faveur qu’il sollicitait. Poussin savait quel était Scarron ; il ignorait toutefois la voie que ce singulier esprit s’était ouverte dans les lettres depuis qu’il avait quitté Rome et la peinture. Il refusa , mais par les motifs que nous avons indiqués plus haut, et qu’il avait déjà opposés à beaucoup d’autres admirateurs de son talent. La connaissance néanmoins s’était renouvelée, elle devint même bientôt un peu plus intime, et Scarron, auquel le Poussin avait exprimé le mieux possible son refus par lettre, ne voulut pas rester en arrière de politesse. Il envoya à notre artiste un livre de facéties, qui fut loin de produire l’effet qu’il en espérait peutêtre. Aussi à quelque temps de là, Poussin, écrivant à M. de Chantelou, terminait-il sa lettre de la manière suivante : « J’ai reçu du maître de la poste de France un livre ridicule des frénésies de M. Scarron, sans lettre et sans savoir qui me l’envoie. J’ai parcouru le susdit livre une seule fois pour toujours : vous trouverez bon que je ne vous exprime pas tout le dégoût que j’ai pour de pareils ouvrages'. » Un instant il put espérer se voir délivré des sollicitations de Scarron; le bruit de sa mort avait couru, mais ne tarda pas à être démenti, et

* Lettres, k janvier 1637. Le passage souligné n’est pas le texlo du Poussin; l'éditeur n’a pas voulu, avec juste raison, reproduire la crudité d’expression des lettres autographes.

il fallut, bon gré mal gré, le remercier de l’envoi de son Typhon burlesque, en s’excusant sans doute de ne pouvoir rien lui promettre. Néanmoins Searron ne se tint pas pour battu, comme nous le verrons plus loin.

Les critiques auxquelles Poussin fait allusion , dans un passage de ses lettres que nous avons cité plus haut, n’en continuèrent pas moins de se produire, malgré la supériorité incontestable de ceux des Sept Sacrements de la nouvelle collection déjà arrivés en France. La correspondanccdu peintre constate qu’elles exercèrent une influence défavorable sur le jugement de M. de Chantelou. Le tableau représentant le Sacrement de Baptême en fut l’occasion. Il était arrivé le troisième en France, où l'avaient précédé ceux de la Confirmation et de /' Extrêmeonction , où celui de la Pénitence l’avait suivi quelques mois après. Tous trois étaient d’une grande richesse de composition et d’accessoires; la comparaison devait nuire à la simplicité de celui du Baptême. Il avait été en effet facile au peintre de choisir un lieu où il pût heureusement placer la représentation de ces trois grands actes empruntés à la vie du Sauveur et à celle du chrétien, et grouper des circonstances qui suggérassent d’intéressants motifs. La Confirmation permettait de retracer le spectacle des saintes pompes du culte catholique; /’ Extrême -onction justifiait les scènes les plus pathétiques et les plus touchantes; la Pénitence, dont l’artiste avait emprunté le type atten-

Lfe BAPÎÊMF.

drissant au repentir de la Madeleine, autorisait dans la salle du festin et dans les convives une magnificence d’édifice, d’ameublement et de costumes, justifiée par la réputation de richesse et de luxe des publicains de l’empire. L’emploi de contrastes qui sortaient des sujets mêmes était encore une autre source de beautés du premier ordre. Mais Jean n’avait point établi son séjour dans les palais des rois; il habitait au désert, prêchant le baptême de la pénitence; vêtu de poil de chameau, il portait autour de ses reins une ceinture de cuir, et se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Nous montrerons plus loin quel habile parti le Poussin sut tirer de ces circonstances, et de quelques autres encore que nous font connaître les saints Évangiles. Quoi qu’il en soit, les yeux de M. de Chantelou et ceux de ses amis, charmés par l’éclat et l’ordonnance des deux premiers Sacrements, se reposèrent moins agréablement sur l’image de ce désert aride, sur ce mince filet d’eau, sur ces corps brûlés par le soleil, sur ces vêtements qui trahissaient la pauvreté de la multitude dont sortaient ces pécheurs touchés de repentir. Là il eût fallu pénétrer jusqu’à la pensée, le sujet ne justifiant ni pompe ni éclat qui pussent en dissimuler la sérieuse et sévère grandeur. Pour en • apprécier la beauté cachée, les connaissances ordinairement répandues parmi les amis des arts ne suffisaient pas; peut-être une étincelle du génie créateur eût-elle été nécessaire pour initier le spec-

tateur aux sentiments d’ascétisme chrétien et d’abnégation pieuse qui respirent dans cette composition. Quelques personnes sans doute pénétrèrent la pensée du peintre; mais l’envie, habile à sentir les perfections rivales, est par cela même instinctivement poussée à les dissimuler. Que M. de Chantelou fût disposé de lui-mème à éprouver ce désenchantement, ou qu’un envieux saisit l’occasion favorable de le faire naître dans son esprit, il le laissa percer dans une lettre du 15 mars 1647*. L’artiste ne s’en étonna point, et dans une réponse à son protecteur, en date du 7 avril suivant, il aborde, avec la dignité qui lui est propre et la conscience de son mérite, les explications qu’il lui paraît bon d’opposer au jugement de ses adversaires. Après quelques considérations pleines de convenance et de modestie sur les attaques dont il est l’objet; après l’aveu reconnaissant de ce qu’il leur doit de progrès dans son art et d’efforts pour se corriger de ses défauts, il en vient à son tableau du Baptême. « Je passerai donc, ajoute-t-il, à vous dire que, lorsque je me mis en la pensée de peindre votre tableau du Baptême de la manière qu’il est, en même temps je devinai le jugement que l’on en feroit ; et il y a ici de bons témoins qui vous l’assureroient de vive voix. Je n’ignore pas que le vulgaire des peintres ne dise que l’on change de manière si tant soit peu l’on sort du ton ordinaire, car la

1 Citée dans celle du Poussin du 7 avril suivant. Voy. Lettres,

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