LE BAPTÊME
pauvre peinture est réduite à l’estampe, je pourrois dire mieux si je disois à la sépulture (si hors de la main des Grecs quelqu’un l’a jamais vue vivante). Je vous pourrois dire des choses sur ce sujet qui sont très-véritables et connues de personne : il les faut donc passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon œil, comme c’est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que tous soient différemment dépeints et coloriés, vous assurant que je ferai tous mes efforts pour satisfaire à l’art, à vous et à moi. » M. de Chantelou ne se rendit sans doute pas immédiatement à ces raisons, et à d’autres que nous n’avons pas citées, car il reproduisit encore ailleurs ses regrets irréfléchis sur ce sujet. Le Poussin y revient à son tour dans plus d’une de ses réponses; il termine, entre autres, de la manière suivante une de ses lettres les plus instructives, et de laquelle quelques traits trouveront leur place ailleurs : « Si ce n’étoit que ce seroit plutôt composer un livre qu’écrire une lettre, je vous avertirois de plusieurs choses importantes qu’il faut considérer dans la peinture, afin que vous connussiez amplement combien je m’étudie à faire de mon mieux pour vous contenter : car, bien que vous soyez très- intelligent en toutes choses, je crains que la contagion de tant d’ignorants et d’insensés qui vous environnent ne parvienne à vous corrompre le jugement'.» Du reste, il désespère
• Lettres, 24 novembre 1647.
plus tard de voir dominef les bonnes raisons : « Il n’est plus temps, dit-il *, d’illuminer les aveugles, Christ mesme en fut mal voulu. »
Telles sont les opinions que l’envié s’efforçait alors d’accréditer en France sur celles des productions du Poussin auxquelles la postérité s’est empressée de rendre le plus juste hommage. Quel jugement porterons-nous à notre tour de cet ensemble imposant où sont représentées, dans leurs conditions les plus favorables à l’art, les sept formes sous lesquelles le catholicisme fait pénétrer la vie religieuse jusqu’au dernier de ses enfants? Quel sera le résultat de la comparaison si intéressante à établir entre la pensée primitive du Poussin, celle qui donna naissance à la première collection, et la même pensée mûrie par plusieurs années de méditation et laborieusement développée dans une sorte de solitude, avec la conscience que ce grand artiste mettait dans la pratique de la peinture? Nous ne le dissimulons pas, nos préférences sont en faveur des tableaux de M. de Chantelou. La composition y est en général plus riche, plus élevée surtout, plus réfléchie, plus digne enfin de la majesté du christianisme. Les groupes sont plus étroitement liés dans leurs diverses parties; dans l’ensemble, ils sont mieux subordonnés, et les uns aux autres, et & l’effet général; les draperies ont plus de largeur, les tètes plus d’expression. Mais
1 Lettres, 3 juin 1647.
JUGEMENT DÜ POUSSIN. 134
c’est surtout la pensée qui s’élève en même temps qu’elle s’exprime sous des formes plus variées et plus appropriées aux détails du sujet. De nouveaux motifs accessoires viennent s’ajouter au motif premier et principal; ceux qui existent déjà dans les premiers sacrements se retrouvent dans ceux-ci pour la plupart, mais repris et modifiés de la manière la plus heureuse.
Le jugement que nous portons ici résulte de la comparaison que nous avons faite des deux Suites des Sacrements, et de l’étude longue et attentive des gravures qui nous les ont transmis. Nous croyons que tout observateur impartial arrivera à la même conclusion, conclusion d’ailleurs conforme à ce que l’induction devait faire pressentir. Il n’est pas naturel en effet de penser qu’un artiste, aussi égal à lui-méme que le Poussin, en qui on n’a jamais surpris une faiblesse dans le soin et la conscience avec lesquels il accomplissait son œuvre, reprenant, après quelques années de réflexion, des sujets déjà traités, se retrouve au même point, sans que scs méditations aient rien ajouté à la pensée première. Aussi le résultat est-il d’accord avec cette conjecture, et les grandes qualités de la collection destinée à M. de Chantelou frappent-elles tous les regards.
Néanmoins, nous sentons s’accroître notre confiance dans le jugement que nous énonçons, lorsque nous voyons le Poussin convaincu lui-même de la supériorité de ses dernières compositions. Il s’ex-
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prime sur ce point d’une manière non équivoque dans une de ses lettres à M. de Chantelou, et, quoique le jugement qu’il porte alors n’ait pour objet que l’ébauche de la Confirmation, il est facile de s’apercevoir que l’artiste se sent, pour les autres Sacrements comme pour celui-là, plein d’espoir dans le succès de ses nouvelles compositions.
Les angoisses d’un amateur de tableaux, propriétaire d’une galerie, qui craint de se voir enlever le privilège envié de posséder seul une œuvre de cette importance, sont exprimées dans le passage suivant d’une manière ingénieuse : « J’ai, dit-il, ébauché le premier fort nettement, de sorte que l’on peut juger ce qu’il pourra être étant fini. M. le chevalier del Pozzo est venu le voir, et, quoiqu’il fasse bonne mine, l’on voit bien qu’il lui déplairait si les susdits tableaux demeuraient à Rome; mais comme ils vont entre vos mains, et bien loin d’ici, il boit le calice avec moins de contre-cœur. Il a été étonné de voir, sur un même sujet, une disposition si diverse et des actions de figures toutes contraires aux siennes; mais enfin il faut qu’il souffre, et lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir mieux que tous les siens ensemble '. »
Tel est lejugement que porta le Poussin lui-même sur le premier essai de reprise de sujets déjà heureusement traités. Il est facile de voir qu’il apprécie de même les compositions qui vinrent à-la suite,
1 Lettres, \i mai I6ti.