‹ Le PoussinChapitre 42 sur 155 · LA CONFIRMATION · texte numérisé non relu

LA CONFIRMATION

romaine. A cette extrémité du tableau se dessinent, dans des attitudes variées, trois hommes, un vieillard, un jeune homme qui, le rameau sacré à la main, jette l’eau bénite sur les assistants, un troisième enfin, dans lequel lfc Poussin a reproduit ses propres traits. Ce tableau est, sans contredit, un des mieux et des plus richement composés qu’ait produits le pinceau de ce grand artiste. Nous ferons observer, pour n'y plus revenir dans nos jugements sur des compositions analogues, que le Poussin a adopté, pour les figures de ses évêques et de ses prêtres, un costume qui , tout fidèle qu’il est aux traditions de l’Église catholique, rappelle la simplicité et la noblesse de l’antiquité par la sobriété des ornements, le facile et noble mouvement des draperies, d’accord avec le choix des tètes. C’est le prêtre sans doute triomphant depuis Constantin, mais retenant encore toute la grandeur du chrétien des Catacombes.

La Confirmation de la collection del Pozzo nous paraît inférieure de tous points. Le lieu de la scène est une chapelle décorée de la statue de la Vierge, mais dont l’effet n'a rien de la grandeur du temple • que nous avons décrit plus haut. La modestie du costume de l’évêque et de celui de ses ministres en petit nombre, rappellerait les temps de la primitive Église, si l’architecture et le lieu permettaient l’illusion. La cérémonie d’ailleurs perd de son importance, en ce que le sacrement n’est conféré qu’à des enfants. Le groupe des mères est ce qu’il y a

lai PHKMIKIIE PAKTIË.

de mieux dans le tableau , mais il n’a point le caractère de grandeur réfléchie qu’il présente dans celui auquel nous donnons la préférence. Les deux hommes qui se tiennent derrière elles ne sont pas aussi immédiatement rattachés à l’action que le sont, dans l’autre composition, les trois ligures parmi lesquelles le peintre a placé son image.

Il n’y a du reste qu’à considérer, l’une en regard de l’autre, ces deux compositions, pour voir aussitôt que la richesse de l’invention, la grandeur de l'ordonnance et la profondeur de l’idée ont fait, dans le Poussin, d’immenses progrès pendant l’intervalle qui sépare la pensée du premier de ces deux tableaux, des développements qu elle a reçus dans le second; il est impossible de les méconnaître.

La Pénitence. — Des différences analogues se remarquent entre les deux tableaux, ayant pour objet le sacrement de pénitence. Dans le premier en date (collection del Pozzo), une riche salle à manger, soutenue par des colonnes composites, s’ouvre en élégant portique sur une campagne riante. Le nombre et la variété des détails disposent l’esprit du spectateur, sinon à considérer les ligures comme accessoires, du moins à ne pas leur donner toute la • part que le sujet comporte. Aussi la scène qui se passe ne saisit-elle pas l’attention comme elle devrait le faire. Des trois figures principales et qui résument la composition, celle du Christ est la mieux posée; mais peut-être son geste d’étonnement ne paraîtra-t-il pas justifié, si nous pensons à

LA PÉMTENGli.

la connaissance surnaturelle qu’il avait des pensées, et des sentiments de ceux que les circonstances mettaient en rapport avec lui. Le maître de la maison, Simon le lépreux *, placé en face de Jésus, porte des regards curieux sur cette scène inattendue; quelques apôtres font de même. Le reste des convives ou des serviteurs est peu attentif. La Madeleine agenouillée nous paraît toutefois mieux disposée que la Madeleine debout de la seconde collection. Celle-ci en effet s’incline d’une manière peu gracieuse sur les pieds du Sauveur. Quoi qu’il en soit, l’économie de la composition dans la collection Chantelou est mieux entendue et d’un plus grand effet. L’architecture simple de la salle du festin, la draperie qui règne dans toute l’étendue, attachée à la moitié de la hauteur des pilastres d’où elle tombe avec grâce, présentent un fond d’une heureuse uniformité, qui laisse tout leur effet aux différentes parties de l’ensemble. La figure de Simon, auquel un esclave lave les pieds, marque, par l'ampleur de ses draperies et le caractère olympien de la tète, le point du tableau où l’attention se porte d’abord. Peutêtre penserait-on avec raison que l’unité de la composition dût en souffrir; mais il dirige son regard vers le groupe formé à l’autre côté par le Christ et la Madeleine, et le spectateur suit naturellement la direction de ses yeux jusqu’au sujet principal. La figure du Sauveur, souvent trop courte dans plu-

1 S Uatth., ch. xxvi, v. 6.

sieurs compositions du Poussin, a ici plus de noblesse et de taille. Appuyé d’un côté sur le coussin qui termine le lit près de la table, Jésus lève une main vers la Madeleine, dans le geste du prêtre qui absout le pénitent. Derrière lui saint Jean attentif comprend ce pieux délire et y applaudit. De l’autre côté, quelques convives, disciples ou autres, semblent comparer avec étonnement l’acte servile accompli par l’esclave sur les pieds du maître, et le libre mouvement de la Madeleine à laquelle rien n’a paru trop précieux pour exprimer son amour.

Ce qui assure à cette dernière composition la supériorité sur la précédente, c’est avant tout la sévérité plus grande de l’ordonnance générale et des expressions. Le triclinium* du premier tableau est le triclinium d’un riche Romain menant joyeuse et splendide vie ; le second représente bien la vie romaine introduite depuis longtemps dans la Judée, mais il retient quelque chose de l’austérité des observateurs de la loi mosaïque. Les accessoires ne démentent pas les parties principales : les esclaves qui servent sont moins mêlés de femmes que dans le tableau de la collection del Pozzo, le serviteur qui, sur le devant, transvase le contenu de l’une

1 Dans ses lettres des 2 et i février 16t6 aux deux frères Chantelou, le Poussin annonce son tableau de la Pénitence en citant le triclinium à l'antique, autour duquel se développe le sujet. A la manière dont il en parle et dont il y revient, on doit croire qu’il trouvait cette disposition très-heureuse.

L’EDCHARISTIE.

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dans l’autre des amphores, et dont les formes, la pose rappellent le style des bas-reliefs antiques, est bien supérieur à l’enfant dont la chevelure ondoyante, dans la première collection, témoigne des habitudes efféminées de Rome en décadence.

11 y a donc entre ces deux compositions un grand progrès accompli dans le génie du Poussin, et rien ne prouve mieux l’action incessante de la réflexion qui distingua par-dessus tout ce grand homme dans les phases successives de sa manière de composer.

L'Eucharistie. — Le Poussin a plusieurs fois traité le sujet de la sainte Cène et l’établissement de l’Eucharistie. Nous avons déjà eu l’occasion de citer le tableau qu’il fit en 1 642 pour la chapelle de Saint- Germain-en-Laye , et que possède aujourd’hui le Musée du Louvre ; mais nulle part il n’a mieux réussi que dans celui qui fait partie de la seconde collection des sacrements.

Le lieu de la scène est une vaste salle d’ordre toscan, vue dans son ensemble symétrique. Dans le fond, d’un pilastre à l’autre, de toute la longueur de la table, s’étend une draperie suspendue à la moitié de leur élévation. Une lampe à trois becs, tombant du plafond, éclaire tout le tableau. Autour de la table régnent des lits sur lesquels sont couchés et s’appuient les convives. Des accessoires, tels que les pieds des lits, les vases, aiguières ou cuvettes, quelques linges destinés au service sont d’un effet simple, mais grand.

Le Christ, placé presque sous la lampe, s’élève au-dessus des disciples. Il est l’objet de l’attention de tous ; ils sont frappés, à la vue de l’action qu’il accomplit , d’un étonnement qui se manifeste sous des formes diverses. Là réside l’unité de la composition. Judas seul détourne la tète avec un sourire moqueur; tout entier à ce qui se passe, le disciple vers lequel se dirige son regard ne fait point attention à lui. L’expression de saint Jean auprès du Sauveur est rêveuse et tendre : le mystère de l’amour divin ne l’étonne pas, il y paraît initié depuis longtemps; mais quelque chose de douloureux dans son regard fait soupçonner qu’il prévoit le sacrifice inévitable qui devra en être le témoignage et la consécration. Dans l'apôtre placé auprès de saint Jean, l’action du Christ produit la surprise, il se porte brusquement en arrière; chez quelques autres, une sorte de vénération se mêle à leur étonnement ; une curiosité respectueuse dans la plupart suspend les autres sentiments.

Les figures les plus remarquables, avec celles que nous avons citées, sont un disciple au bout de la table, du côté de saint Jean: la pose est grave et simple, la draperie large, le galbe d’un beau style; un autre est placé à l’extrémité opposée; l’expression et l’ensemble de celui-ci ne sont pas moins grandement conçus, la draperie joue aussi un grand rôle dans ce disciple : la tète est belle, et le pan du manteau qui la couvre à dessein rappelle le prêtre antique. La figure qui est en avant de la table forme

L’EUCHARISTIB.

un très-beau raccourci ; la difficulté était grande, elle a été heureusement vaincue.

Un dernier apôtre, qui n’est point à table, ajoute au caractère profondément réfléchi du tableau; c’est toute une création du génie du Poussin. Il occupe l’extrémité de la composition du côté de saint Jean ; debout, dans l’attitude du silence, le doigt sur la bouche, il est tourné vers la porte, ou plutôt vers le monde relégué en dehors du sanctuaire; il semble lui recommander la vénération pour le miracle qui s’accomplit : c’est le mysterium fidei1 de la messe traduit dans les conditions de la peinture.

Nous oserions reprocher à ce tableau l’uniformité du type des tètes, excepté cependant pour celles du Sauveur et de saint Jean. Quoique le peintre les ait diversifiées autant que possible par les accessoires, elles se ressemblent trop , surtout celles qui sont vues de profil. La tète du Christ n’est pas sans quelque rapport avec celle des catacombes, on peut néanmoins lui reprocher d’ètre trop forte; les traits de saint Jean sont d’une beauté jeune et touchante.

Le type israélite semble bien être celui de toutes ces figures, mais les poses, les draperies, le galbe, les accessoires, la disposition et l'architecture de la salle

1 A la messe, lorsque le pi ètre prononce sur le calice les paroles de la consécration : H te est culée stiitguniis met, novi el ætenii testtiineuli, il ajoute, comme entre parenthèses, mystci tum /idet.

sont romains et grecs. Les disciples ont l’air de sages de l’antiquité plus que de pêcheurs israélites.

Ce tableau est, entre les Sept Sacrements de la se/”1 conde collection, celui dont la composition est la plus profondément pensée et la plus grande. A notre sens, il s’élève de beaucoup au-dessus de tous les tableaux faits sur le même sujet, à quelque peintre qu’ils appartiennent. Dans ce chef-d’œuvre, Poussin n’a pas seulement surpassé les autres, il s’est surpassé lui-même ; ainsi le voulait sans doute la grandeur du sacrement même qu’il avait à représenter; car tandis que les autres ne sont que des secours passagers accordés à l’homme pécheur, l’Eucharistie est le symbole vivant de notre union indissoluble et éternelle avec Dieu. L’impression faite par cette composition surM. de Chantelou fut des plus heureuses, et le Poussin, dans une lettre du 12 janvier 1 648, lui en témoigne sa joie et sa reconnaissance' .

Le Sacrement de / Eucharistie, dans la collection del Pozzo, est de beaucoup inférieur au tableau que nousA'enons de décrire. La disposition générale s’en rapproche, et même on distingue çà et là l’idée première de plusieurs des poses et des raccourcis que nous avons admirés. Cependant les attitudes, les draperies, les expressions, quoique étudiées, ne sont point comparables, pour la grandeur et la portée, à celles que nous venons de décrire. Le disciple, debout, dont nous avons fait ressortir le caractère

‘ Lettres-

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