LE TESTAMENT D'EUDAMIDAS
sorte d’écarts, bien rares d’ailleurs dans son œuvre; il y a donc un progrès évident entre la première et la seconde suite des Sept Sacrements.
Le Poussin s’est-il arrêté, à ces deux dernières compositions, dans le parti à tirer du même motif? Devant le célèbre tableau du Testament d’Eudamidas, nous devons reconnaître qu’il sut en faire sortir une nuance nouvelle d’inspiration. Il est impossible, même au premier coup d’œil, de n’être pas frappé de la parenté de cette composition avec celles que nous venons de décrire. Deux au moins des cinq figures qui en font partie, le Mourant et sa fille, appartiennent à l’une et à l’autre Extrême-Onction ; la figure du notaire, comme celle du prêtre, coupe la „ ligne du lit sans cacher le personnage principal; celle du médecin, placée de l’autre côté, appartient aussi aux deux autres tableaux. La mère, au lieu d’être au chevet, est au pied du lit où elle domine de toute sa taille la jeune fille désolée. 11 y a quelque chose de touchant à voir celle-ci, dans la faiblesse de la douleur, comme autrefois dans la faiblesse de l’enfance, s’abandonnant entre les genoux maternels, L’ensemble des lignes est fort heureux 1 .
1 « Celte magnifique peinture a été engloutie dans un naufrage comme on la transportait de Londres en Russie. Le même bâtiment portait un splendide manuscrit in-fol. des poèmes du Dante, qui avait été la propriété et le livre favori de Michel- Ange, et où ce grand homme avait dessiné sur les marges les sujets des poèmes. Là aussi se trouvait et a péri le seul buste antique de Platon qui portât son nom et en donnât les traits authentiques. En ces derniers temps un curieux, M. Demares, fouillant les magasins de tableaux, fit, sous
Malgré la majesté religieuse qui ajoute à la solennité de la mort dans les deux compositions ayant l’extrème-onction pour objet, nous regardons le Testament d'Eudamidas comme supérieur, et plus voisin du sublime, par sa grandeur et surtout par sa simplicité Rien ne distrait le spectateur du sujet réel. Le notaire écrit les dernières volontés d’Eudamidas qui ont fourni le sujet de cette scène, par lesquelles il lègue sa mère à Areté pour la nourrir et en avoir soin dans sa vieillesse, sa fille à Charixène pour la marier avec une aussi grande dot qu’il pourra lui donner; ajoutant que si l’un ou l’autre vient cependant à mourir, il entend, que le legs qu’il lui a fait revienne au survivant2.
un pouce de poussière, la précieuse découverte d’une composition première de VliudamUlos, datée et signée du Poussin. Malheureusement cette composition, fort différente de celle qui a été gravée par Pesnc et dont une autre planche va paraître, commencée par Berwick et terminée par son élève Toschi, est beaucoup moins heureuse et ne peut qu’augmenter nos regrets. » N. fl. Cette note est la reproduction textuelle de celle qui se trouve à la page 1 67 de l’ouvrage de E. Feuillet de Conches, sur Léopold Robert ; nous la donnons telle qu’elle est.
1 On lira sans doute avec intérêt l’anecdote suivante: « Poussin, no’tre grand artiste, était aussi fort goûté du consul (Nap. Bonaparte). — Je ne connais la morl d'Eudamidas, disait-il, que par la gravure que j’avais avec moi en Égypte, mais quand une fois on a vu cette austère composition et celle de la mort de. Cermanicus, en ne les oublie plus. Denon, notre école s’est affadie, il faut la ramènera la pensée dans les voies du Poussin. > Recueil de la Soc. Poljtrchn'gur, mai 1849, p. 141 ; article communiqué par M. Courtois, et tiré des papiers de son père.
* Lucien, le Torons, Dialogue sur l'amitié. Voir note H.
LE TESTAMENT D’EUDAMJDAS. \U
Sans doute cette généreuse confiance de l’amitié ne peut être exprimée par la peinture, et ce n’est pas ce sentiment sublime que nous retrace directement cette page du Poussin; c’est la mort au sein delà pauvreté, mais delà pauvreté grave et digne de respect. Le médecin, la main sur le cœur d’Eudamidas, semble attendre que son dernier battement ait annoncé le malheur irrévocable des deux infortunées qui survivent. La mère du guerrier tourne le dos à ce spectacle, elle verse des larmes, mais elle semble résignée, de cette résignation que donnent les épreuves d’une vie déjà longue. La fille, assise sur un escabeau où repose un pied de son aïeule, présente un beau développement d’attitude, déformé et de draperie; moins accoutumée au malheur, elle s'abandonne sans réserve à son désespoir. La ligne horizontale du lit relie au groupe des hommes ces deux femmes qui se rattachent encore au fond de la scène par une table de forme antique, couverte de vases de la plus grande simplicité. Rien d’ailleurs n’est plus nu que la demeure du soldat de Corinthe : sa lance, son glaive et son bouclier suspendus à la muraille en font l’ornement; il semble que la patrie et la famille aient seuls fait battre ce cœur qui va s’éteindre.
Si le caractère d’un génie supérieur est de resserrer l'expression de sa pensée, de la résumer dans sa forme la plus concise à la fois et la plus complète; s’il y est conduit par la réflexion que le temps mûrit, et qui simplifie tous les rapports;
nous devons croire que le Testament d’Eudamtdas est postérieur aux deux Extrême-Onction. Ni les lettres du Poussin, ni Félibien n’en parlent, et n’aident à en conjecturer la date. II n’est certainement pas antérieur à son séjour en France; on le chercherait en vain parmi les indications de tableaux nombreux données, après son retour à Rome, par la première et la plus active partie de sa correspondance, la seconde ne l’indique pas d’avantage. Nous croyons qu’il doit appartenir à cette époque, où la vie du Poussin devint de plus en plus solitaire, et où les approches de la mort unissaient à la grandeur de son génie la grandeur de tristes et sévères pressentiments. Nous ajouterons seulement quelques mois : Si, dans Y Extrême-Onction, Le Poussin a peint le chrétien mourant, dans Euilamidas il a peint l’homme, et montré qu’en lui la pensée philosophique n’était pas moins profonde que la pensée chrétienne.
Le lecteur ne blâmera sans doute pas les rapprochements que nous venons de faire, soit entre les deux suites des Sacrements, soit entre les deux Extrême-Onction et le Testament d’ Eudamidas ; nous les croyons fondés, nous les croyons surtout instructifs. On y voit que la pensée de l’artiste ne traverse pas son esprit comme une lumière qui brille et s’éteint, qu’elle s’y modifie, au contraire, qu’elle s’y élabore et s’y développe; qu’elle se reproduit à divers intervalles, chaque fois plus profonde, plus mûre, plus riche, plus sublime. C’est ce qui est arrivé au Pous-