FIERTÉ DU POUSSIN
mes de rattachement que je vous ai voué. Croyez certainement que j’ai fait pour vous ce que je ne ferois pour personne vivante, et que je persévère toujours dans la volonté de vous servir de tout mon cœur. Je ne suis point homme léger ni changeant d’affections; quand je les ai mises en un sujet, c’est pour toujours. Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux du Nil, que possède M. Pointel, vous a charmé lorsque vous l’avez vu, est-ce un témoignage pour cela que je l’ai fait avec plus d’amour que les vôtres? Ne voyez-vous pas bien que c’est la nature du sujet et votre propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je traite pour vous doivent être représentés d’une autre manière? C’est en cela que consiste tout l’artifice de la peinture. Pardonnez ma liberté si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très-diflicile, si l’on n’a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble ; nos appétits n’en doivent point juger seulement, mais aussi la raison '. »
Cette lettre ne changea rien, et l’on s’aperçoit queM. de Chantelou renouvela peu de jours après les plaintes qui lui avaient attiré cette juste et sévère leçon. Poussin lui écrit encore à la date du mois suivant : « Je vois que vous demeurez ferme dans l’opinion que vous aviez que j’ai
1 Le lires, 24 novembre 4647.
servi M. Pointel avec plus d’amour et de diligence que vous. Si je n’eusse cru que vous étiez plus intelligent que lui en peinture, je n’aurais pas manqué de chercher à vous satisfaire avec ce que les Italiens appellent leccalura mais au contraire, tenant pour certain que vous étiez attaché aux véritables et bonnes pratiques de l’art, je me suis imaginé que je pourrois vous plaire avec les ouvrages que je vous ai envoyés, lesquels j’ai tous faits avec le plus de soin et d’amour qu’il m’a été possible. J’ai maintenant le dernier entre les mains : j’y observerai diligemment ce que vous aimez tant dans ceux que possèdent les autres, puisque je ne trouve point d’autre moyen de vous entretenir dans l’opinion que je suis toujours pour vous le plus affectionné de tous les hommes. » Il ajoute plus loin, avant de terminer cette lettre, et à propos d’une Vierge que M. de Chantelou lui demandait promptement : « Je me veux mettre la cervelle sens dessus-dessous pour trouver quelque nouveau caprice et quelque nouvelle invention, que j’exécuterai à son temps; le tout pour vous guérir de celte cruelle jalousie, qui vous fait paroitre une mouche comme un éléphant 8. »
Tels sont les faits que nous avons pu grouper autour de cette grande œuvre des Sept Sacrements deux fois tentée par le génie du Poussin. Nous
1 Ce que l’on peut traduire par maniéré lec/iée. ’ Le lires, 22 décembre 1647.