I.c Mariage, 23 mars
LA PASSION
biographes italiens n’en parlent; mais la correspondance passe sous silence bien d’autres tableaux du maître, et si Félibien est plus fécond dans les indications de ce genre, il en omet plus d’une et des plus importantes. Bellori a donné la description de plusieurs compositions principales; quant à Baldinucci etPasseri, à peine en citent-ils quelques-unes. Ces omissions ne sauraient donc prouver contre l’authenticité des tableaux que nous citons ici.
D’un autre côté, la probité connue de la famille Stella nous permet d’affirmer que le burin de Claudia n’aurait pas inscrit le noin du Poussin au bas de gravures qui n’eussent point reproduit les œuvres de son pinceau, et le caractère des compositions, l’expression des figures, le mouvement dramatique de la plupart, la supériorité de quelquesunes autorisent à les attribuer au Poussin, surtout en l’absence de preuves du contraire.
Cet ensemble n’a point été terminé. On y joint ordinairement pour le compléter un Ecce homo et un Crucifiement, dont l’origine n’est point contestée, mais dont les dimensions différentes de l’un à l’autre, et différentes de celles des treize qui nous occupent, prouvent que ce sont des œuvres isolées du peintre.
Il est vrai que J. Stella imitait, de manière à faire illusion au premier coup d’œil, la manière du Poussin, et que Félibien cite de lui trente petits tableaux représentant la Passion du Sauveur; mais cette circonstance même éloigne l’idée de lui at-
tribuer la suite dont il est ici question. Ce serait, eu effet dix-sept compositions à trouver entre la Comparution devant Hérode et la Résurrectioti. Or, l’imagination la plus féconde ne saurait y parvenir, et les conditions que le peintre doit demander à un sujet, pour le traduire dans sa langue, rejettent toute idée d’une aussi malheureuse fécondité dans un cercle qui ne la comporte pas. D’ailleurs si Claudia eut voulu tromper, elle eût aussi bien pu graver les trente compositions de son oncle que les treize qu’elle donne comme appartenant au Poussin. Il paraît, du reste, que ces trente tableaux n’ont pas eu les honneurs de la gravure 1 .
Aurait-on, comme quelques critiques le prétendent, ajouté le nom de Poussin à l’insu ou après la mort de Claudia?.... C’est là un lait que l’on ne pourroil affirmer que sur des preuves bien eons-
1 Nous devons les détails suivants à l’obligeance de M. leVtc H. de la Borde, conservateur des estampes de la Bibliothèque impériale: « 11 existe dans l'œuvre de J. Stella que possède la Bibliothèque impériale un certain nombre de compositions sur la l’nssion, gravées par divers artistes et à diverses époques, soit en camaïeu, soit au burin. Toutefois ces pièces, dont le nombre ne s'élève pas à trente, et qui d’ailleurs ne se relient entre elles ni par la chronologie des scènes représentées, ni même par la similitude du format, ne sauraient être celles qu’a mentionnées Félibien, et il y a lieu de douter que les trente sujets en question aient jamais été gravés; car Mariette, si bien informé d’ordinaire, ne les décrit pas. Quant à ceux qui viennent d'être indiqués, ils ne rappellent en aucune façon les tableaux du Poussin que Claudia Stella a reproduits, et qui gardent sur les compositions de Jacques Stella toute la supériorité du génie sur le talent. »
LA PASSION
tâtées, et nous demeurerons dans notre opinion jusqu’à ce qu’elles nous soient fournies.
Reste à savoir à quelle époque de la vie du Poussin doivent être attribuées ces compositions. On peut affirmer qu’elles appartiennent à ses dernières années. Félibien et les biographes italiens, Bellori surtout, nous mettent au courant de ce qu’il produisit de 1628 à son voyage en France; nous savons quelles furent ses occupations pendant le séjour qu’il lit à la cour de Louis XIII, et depuis son reLour à Rome jusqu’en 1648, où il termina les Sept Sacrements de la collection Chantelou, les tableaux en petit nombre qu’il exécuta en même temps nous sont indiqués par ses lettres. C’est donc nécessairement de 1648 à 1665 qu’il faut chercher la date de ces compositions qui ont la Passion pour objet; nous ne saurions la fixer avec plus de précision sans nous appuyer sur des données peu sûres.
Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur cet ensemble, et en particulier sur quelques-uns des tableaux qui le composent. Parmi les caractères généraux de cette suite de compositions, nous trouvons l’expression dramatique portée au plus haut degré, particulièrement dans le Lavement des pieds, dans l' Arrestation, dans le Reniement de saint Pierre, etc. Si ces expressions vont souvent jusqu’à la familiarité, elles en tirent une plus grande force, et sont justifiées par la mission du Christ dont le caractère divin se voile sous la persécution et la pau-
vreté. Ces scènes populaires saisissent d'autant p]qs vivement le spectateur que le sens profond qq’elles cachent resta, nous le savons, ignoré des actpurs qui les accomplirent : « Pardonnez-|eur, nmp père, parce qu’ils ne savent CP qu'ils fqnt1. » Les passions dp la multitude, la sauvage grossièrptp dos gardes et des bourreaux, les sentiments divers des juges et des persécuteurs, sont reproduits avec une fidélité que l'histoire nous permet d’apprécier. C’est bien dans llérode l’air nipquepr qui accupil|e cette royauté spirituelle dont il ne comprend pas lp mystère; {'hypocrisie pharisaïque est peinte sur la physionomie de Caïphe et des autres membres dp Sanhédrin ; Jp dédain du vainqueur respire dans lp calipe de Pilate: le magistrat romain laissp la bassesse empresspe des Juifs venger l'honneur et les droits de César; il est plqs touché des praintos de sa femme qu’un songe trouble encore, et qui rengage à épargner le sang du juste2.
De beaux effets de lumière au milieu de la nuit ajoutent plus de solennité à la scène du layemeut des pieds, plus de terreur à celle de l'arrestation ; l’ouragaq qui, dans cette dernière, fouette les feuilles et courbe les arbres exprime bien lp trouble de la nature devant ce redoutable moment de suspension volontaire de la puissance divine.
Dans toutes ces compositions la figure du Christ
* Luc. xx&vi, v. 34.
* Voir le récit de la Passion dans les divers Évangélistes.
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est trop courte, mais la tête est partout noble et simple, l’expression de douceur et de résignation fait avec les passions qui s’agitent autour de l’homme-Dieu un contraste qui frappe la pensée. Le peintre a sauvé habilement la dignité du juste, même dans les mouvements défavorables que lui impriment les mauvais traitements de ses ennemis.
Mais la plus belle, la plus poétique de ces compositions est celle qui représente la prière au Jardin des Oliviers. Le Christ, anéanti devant le spectacle des péchés des hommes qui se présentent à la fois en ce moment à ses yeux, est courbé et comme prosterné sur le lieu de sa méditation; c’est le moment de ces paroles : « Mon père, s’il est possible, faites que ce calice s’éloigne de moi *. » Le secours divin jie lui manque pas tout à fait, un ange le soutient, d’une beauté grave et touchante. Un peu au-dessus de la terre, sur des nuages dont l’extrémité inférieure vient affleurer le sol, sont disposés les instruments de la passion depuis le moindre signe de l’insulte jusqu’à la croix dont le sommet touche le ciel. Ils sont aux mains d’anges heureusement groupés, et dont quelquesuns témoignent par la tristesse et les larmes de l’emploi douloureux qui leur est réservé. Non loin de là, deux apôtres cèdent au sommeil 1 et au fond du
1 « S’étant levé après avoir fait sa prière, il vint h ses disciples qu'il trouva endormis à cause de la tristesse dont ils étaient accablés, et il leur dit : Pourquoi dormez-vous?. » Concordance des
tableau on aperçoit, éclairée par des torches et par la lune, la troupe des soldats du Prince des prêtres conduite par Judas. Rien ne manque à la grandeur du poème, ni la vérité de l’expression, ni l'enchaînement des pensées, ni la disposition de l’effet'.
Telle est l’impression que nous avons reçue de ces treize compositions. L’impartialité nous fait un devoir de dire que des artistes recommandables ne partagent pas entièrement notre avis. En reconnaissant l’inspiration supérieure du Poussin, plusieurs semblent croire que l’exécution est restée imparfaite dans quelques parties. Le lecteur pourra se former lui-même un jugement par l’étude des estampes.
Évangélistes, ch. cxxxvii, v. 48 et suiv. ; il est bon, du reste, de lire tout le chapitre.
1 Voir après la f'it du l'oussln, la liste de ces treize tableaux dans la nomenclature de son œuvre. En l’absence de documents positifs sur eux, ne pourrait-on pas hasarder la conjecture que ces gravures ont été exécutées d’après des dessins finis du maître?
Le Poussin précurseur des directeurs de l’École française à Rome. — Les peintres français à Farnése. — Chapron — La copie delà Tramfiguration. — Bustes antiques recueillis. — Lebrun. — Influence du Poussin. — Prix de ses ouvrages. — Caractère de sa vie.
La mort du roi de France avait, comme nous l’avons dit *, servi au Poussin de prétexte pour ne plus quitter sa maison du Monte-Pincio, et lorsqu’il revint à Rome, en 1643, sa réputation déjà grande dans cette ville, et le titre de peintre du roi qu’il rapportait de son séjour en France, le désignaient à l’estime des Romains, et plus encore au respect des artistes français qui venaient en foule s’instruire en Italie. En même temps il avait conservé des relations intimes avec son protecteur particulier, M. deChantelou, ami sincère des arts, quoiqu’il se trompât quelquefois dans ses jugements. Ce seigneur consacrait sa fortune à faire copier les chefsd’œuvre de Rome, et à réunir ce qui se pouvait trouver de plus précieux parmi les fragments anti-
> Chap. iv.
qucs mis à découvert par les fouilles. Son voyage avait été comme le signal du commencement de ces travaux, et dès le 22 juin 1643, tandis qu'il était encore en route pour rentrer en France, nous voyons installés au palais Farnèse, devant plusieurs des chefs-d’œuvre qu’il renferme, les peintres qu’il avait décidés à employer leurs talents pour lui. C’était le Poussin qui se chargeait de surveiller l’exécution des copies, d’en rémunérer les auteurs, de leur donner quelquefois des avis, de choisir les morceaux antiques, de présider à leur emballage, non sans quelques récriminations , fort douces d’ailleurs de sa part, lorsqu'il lui semblait que M. de Chantelou oubliait ces peines, ces pertes de temps, regrettables surtout pour un peintre qui savait si bien l’employer. Aussi lui en fait-il, dans une lettre que nous rappelons ici 1 , un affectueux reproche dans les termes suivants : « Pourquoi est-ce que j’ai employé tant de temps et tant de courses de çà et de là, par chaud et par froid, pour vos autres services particuliers, si ce n’a été pour vous témoigner combien je vous honore ? »
Nous voyons, en effet, par les lettres du Poussin le détail de ces demandes et de ces envois *.
1 Page 474.
* Félihien donne aussi sur ces achats du Poussin quelques détails qui peuvent servira l’histoire des morceaux de sculpture qui contribuent à la richesse de nos musées. « Vers la fin de juillet 1644, il acheta encore quatre têtes de marbre. La première représentait le dernier Ptolemée, frère de Cleopâtre, et il l’estimait
C’est au mois d’août 1643, six chandeliers commandés à un sculpteur en bois nommé PiefrQ Paolo et donnés au doreur, avec cette réflexion ; « Il m’a semblé qq’jl serait plus riche de les fajre dorer entièrement, que de foire qu’il y en eut de couleur de chair; cela a trop de son pauvre homme et du saint de village 2. » Ce sont des plaintes sur l’infidélité d’un nommé Antoine, sculpteur, employé par 51. de Chantelop, des éloges de la probité pt de la modestie d’un monsieur Thibaut, aussi statuaire, qui s’occupait avec le Poussin du choix des morceaux antiques à envoyer à ce seigneur. Celui-ci avait moulé l'Hercule Farnèse, et ce moule, recueilli par Poussin après son départ, afin qu’il ne fût pas perdu, occupa longtemps à lui seul la moitié de sa maison. « Pour 51. Thibaut, dit notrp peintre, il mérite qu’on lui fosse du bien : vous l’ayez ressuscité, tant par les vingt écus que vous voulez que je lui paye, que par les témoignages que vous lui montrez de l’affection que vous avez pour lui; il vous remerciera par lettres, et vous seryira en effet, si vous lui commandez.
seule cent pistoles, la deuxième était une tête de femme d'une excellente manière, elle regardait en haut et appartenait autrefois à Chérubin Albert, fameux peintre. Elle a les oreilles percées pour y attacher quelques ornements. On la nommait chez les Albcrti, la Lucrèce; la troisième est de Juiia Augusta; la quatrième parait uu Iirutqs. Mais n’ayant pas eu moins de difiicultés à faire sortir de Rome ces quatre bustes que les huit précédents, on ne les reçut qu'au mois de février 1616 (t. IV.)
1 Lettres, 4 août 1643.
Il fait bien de demeurer ici encore une année; je vous assure qu’il a fait grand profit en peu de temps *. »
Les bustes et fragments antiques au choix desquels le Poussin s’arrêtait pour servir son protecteur en France, avaient souvent besoin d’être restaurés ou nettoyés, et dans ce but il les confiait à un nommé Vitelleschi dont l’habileté en ce genre, plus que la probité, lui donnait les garanties nécessaires. C’était des intérêts à débattre, des marchés à faire, et lorsque tout était prêt, il fallait obtenir les permissions indispensables pour que ces objets sortissent de Rome; car le gouvernement pontifical, jaloux des trésors que les fouilles arrachaient au sol de la ville éternelle, se montrait sévère, et interdisait le plus souvent l’exportation. Bien des choses étaient d’ailleurs à prévoir pour ces envois : la probité et le soin des commissionnaires, la sécurité des routes, l’époque de l’année, etc.
U fallait s’occuper même du dessin de costumes • antiques à composer pour des bustes mutilés dans leur partie inférieure. A cette occasion il est bon
1 Lettres, 6 octobre 4645. — D’après une autre lettre du Poussin, du 3 novembre 4647, Thibaut n'aurait pas si bien ûni qu’il avait commencé. De retour à Paris il aurait donné de justes sujets de mécontentement à M. de Cbantelou, dont les plaintes trouvèrent de l'écho dans l’esprit du Poussin, désabusé par ce qu’il apprenait i Rome, depuis le départ de son protégé, de ses mauvais procédés et de son indélicatesse. Nous ne pouvons rien affirmer sur ces accusations.