‹ Le PoussinChapitre 60 sur 155 · LEBRUN · texte numérisé non relu

LEBRUN

mander des tableaux, qu'ils saluèrent en lui avec bonheur un rayon du génie du Poussin apparaissant dans sa patrie1.

Les circonstances du voyage avaient mis Lebrun sur les pas du Poussin. Lorsque celui-ci retourna à Rome en 1642, il le rencontra à Lyon et se lia d’amitié avec lui. Très-probablement il lui fut confié par M. Séguier, son protecteur. Plus jeune de vingtcinq ans que ce grand peintre, Lebrun en reçut d’utiles conseils, et se forma avec le plus grand zèle sur sa manière et d’après l’étude de ses œuvres. Aussi fitil à Rome plusieurs tableaux dans un goût tellement conforme à celui du Poussin que quelques-uns furent attribués à celui-ci. Deux Nativités, une Sainte famille, le Christ servi par les anges dans le désert , une Entrée à Jérusalem, un Portement de croix et d’autres tableaux sur des sujets analogues que possède le Musée du Louvre 2, dus au pinceau de Lebrun, rappellent cette parenté avec des traits qui ne permettent pas delà méconnaître5.

1 Voir au Musée du Louvre, n°’50i, 502.

! ld., nns 54, 55, 57, 58, 59, 00.

s On cile les faits suivants à l’occasion des rapports de Ch. Lebrun et du Poussin : «Les premières productions de Lebrun furent en partie la cause qui détermina M. Séguier à lui procurer les moyens d’aller en Italie, prévoyant que les bontés du roi et les siennes propres lui seraient plus utiles en lui donnant la facilité d’étudier et de contempler les beaux objetsd’artqui se trouvent dans ce pays. 11 lui donna une pension considérable, et sa protection lui procura un accès facile à Rome, par le moyen du cardinal Antonio, qui, sur sa demande, le présenta au pape Urbain VIII avec une lettre

Sébastien Bourdon, qui fréquenta le Poussin à Rome vers 1636, et lit en 1666, devant l’Académie de peinture, un discours sur les Aveugles de Jéricho, reçut une impression également vive quoique peut-être plus fugitive, des exemples de

d'introduction du roi. Il le recommanda aussi au fameux M. Poussin, qui retournait à Rome en 1642. Ils se rencontrèrent à Lyon et achevèrent le voyage ensemble. Ce rapprochement fit naitre d’un côté beaucoup de bienveillance pour M. Lebrun, chez M. Poussin, et ce jeune homme conçut pour ce grand artiste un respect et une estime qui ne se sont jamais démentis; il a souvent déclaré qu’il lui avait de grandes obligations de lui avoir fait part des profondes observations qu’il avait faites sur son art. En peu de temps il se perfectionna tellement, grâce à son application, qu’à l’occasion de certaines fêtes il fit un tableau qui fut exposé et montré comme une nouveauté aux artistes romains. Il est vrai de dire que c'était la première flamme française qui depuis longtemps eût jeté quelque étincelle. Chacun eut d’abord l'idée que c’était un tableau de M. Poussin, qui en reçut les compliments. Lebrun était venu le voir exprès ce jour-là ; M. Poussin lui dit: * Plusieurs personnes sont venues me parler d’un tableau qu’elles m'attribuent, mais je ne sais ce que cela veut dire ; allons le voir ensemble. » La surprise de M. Poussin ne fut pas petite, car, bien que ce fût une imitation de sa meilleure manière, il ne connaissait ni l’auteur, ni l'ouvrage, et pendant quelques moments il se sentit secrètement indisposé contre ce peintre inconnu, lorsque M. Lebrun, venant à lui, lui demanda ce qu’il en pensait, car il avait fait de son mieux pour l’imiter dans son plus beau style. Il fut, comme on peut l’imaginer, agréablement surpris, et ne détrompa personne, quoique sa réputation semblait alors être mise en rivalité avec celle d’un si jeune homme. Ce tableau qui représente Horatius Codés sur le pont, a été longtemps pris à Paris pour l’ouvrage du Poussin. » (Manuscrit original de Claude Nivelon, intitulé : Description des œuvres de M. Lebrun, dédiée à Louis XIV, p. 10, bibliotb. de M. Lamy.) A la suite de ce passage, Maria Graham ajoute, p. 8S : « il est maintenant à la galerie du collège de Duiwich.

SÉB. BOURDON ET F. MIONARD. i05

notre peintre. Celui-ci fut avec le Titien, le modèle qu’il se proposa de suivre, et qu’il suivit en effet; il le prenait pour guide dans la disposition et l’ordonnance de ses tableaux. On en trouvera facilement la preuve en étudiant les deux Saintes familles du Musée du Louvre par ce peintre, le Noé offrant un sacrifice à Dieu à la sortie de l'arche, le Christ et les enfants de la même galerie, et même la Décollation de saint Protais *, quoique les figures de cette composition, de grandeur naturelle, s’écartent beaucoup des proportions habituelles de celles du Poussin.

Il n’est pas jusqu’à Pierre Mignard, dont le nom désigne aujourd’hui une toute autre manière que la manière sévère et réfléchie du peintre normand, qui ne dut d’heureuses inspirations et des directions excellentes au commerce de ce dernier. Appelé en 1 658 à Paris par Louis XIV après un séjour de vingtdeux ans à Rome, il quitta cette ville et son ami Poussin avec le plus vif regret, quoique celui-ci n’eût point manqué de sévérité envers lui comme ses lettres en font foi, et conserva dans ses compositions sérieuses plus d’une trace des leçons qu’il en avait reçues. On peut les découvrir sans efforts dans son Jésus sur le chemin du Calvaire , succombant de fatigtie que possède la France *, et dans plusieurs autres dont nous ne connaissons que les gravures.

1 Voir au musée du Louvre, n1” 34, 36, 37, 39, 41. 1 Musée du Louvre, n» 330.

L’habile et gracieux Dufresnoy *n’a qu’un mot dans les lettres de notre artiste par lequel celui-ci annonce qu’il se prépare à retourner en France à la date de mai 1649. Il est à regretter que le peintre qui sut chanter son art en assez bons vers latins n’ait pas laissé quelque souvenir de ses relations avec le Poussin *.

Telle est l’influence immédiate que ce grand maître exerça sur les jeunes peintres que l’amour de leur art avait amenés à Rome avant ou après son voyage en France. Cette influence est évidente et avouée, et l’examen du tableau de la Manne, développé en 1667 dans une séance de l’Académie de peinture, nous a fait voir 1 2 quel rang son auteur occupait aux yeux de ces hommes qui avaient joui de sa conversation et prolité de ses exemples. La plupart étaient les disciples de Vouèt, et malgré le talent de celui-ci, ils n’avaient pas balancé à reconnaître la supériorité du Poussin.

Lorsque plus loin, nous apprécierons l’ensemble de l’École française à partir de cette époque, nous développerons un peu plus l’élément que Nicolas Poussin a droit de revendiquer dans ses progrès; il nous suffit, dans cette partie historique, d’avoir indiqué quelques-uns des principaux artistes sur lesquels il exerça une influence immédiate, à Rome, par le double pouvoir du talent et de l’affection.

1 Lettres, 24 mai 1649.

1 Cbap. il.

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