DERNIÈRES CIRCONSTANCES DE SA VIE
L’année fatale approchait , et nn douloureux avertissement sembla lui annoncer qu’il fallait se préparer au dernier passage. Sa femme mourut au commencement de novembre 1664. La lettre par laquelle il fait part à M. de Chantelou de cette pénible séparation est assez longue, mais elle est touchante, et exprime les sentiments qui avaient soutenu cette affection persévérante. « Je vous prie donc de ne pas vous étonner s’il y a tant de temps que j’ai eu l’honneur de vous donner de mes nouvelles. Quand vous connaîtrez la cause de mon silence, non-seulement vous m’excuserez, mais vous aurez compassion de mes misères. Après avoir, pendant neuf mois, gardé dans son lit ma bonne femme, malade d’une toux et d’une fièvre d’étisie qui l’ont consumée jusqu’aux os, je viens de la perdre, quand j’avais le plus besoin de son secours. Sa mort me laisse seul, chargé d’années, paralytique, plein d’infirmités de toutes sortes, étranger et sans amis, car en cette ville il ne s’en trouve point. Voilà l’état auquel je suis réduit : vous pouvez vous imaginer le demeurant*. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le remède à tous les maux; je la prends comme une médecine qui ne coûte guère, mais aussi qui ne me guérit de rien.
« Me voyant dans un semblable état, lequel ne peut durer longtemps, j’ai voulu me disposer au départ. J’ai fait pour cet effet un peu de testament,
1 Le reste.
par lequel je laisse plus de 10,000 écus à mes pauvres parents qui demeurent aux Andelvs. Ce sont gens grossiers et ignorants, qui ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin du secours et de l’aide d’une personne honnête et charitable. Dans cette nécessité, je vous viens supplier de leur prêter la main, de les conseiller, et (le les prendre sous votre protection, afin qu’ils ne soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir; et je m’assure, d’après l’expérience que j’ai de votre bonté, que vous ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre Poussin pendant l’espace de vingt-cinq ans. J’ai si grande difficulté à écrire, à cause du tremblement de ma main, que je n’écris pas présentement à M. de Chambray, que j’honore comme il le mérite, et que je prie de tout mon cœur de m’excuser. Il me faut huit jours pour écrire une méchante lettre, peu à peu. deux ou trois lignes à la fois, etc. *. »
Déjà au mois de janvier de l’année 1665, à l’occasion d’un tableau qui lui était demandé par M. le Prince, il annonce à Félihien qu’il est devenu, trop infirme, et que la paralysie l’empêche d’opérer. « Aussi, ajoute-t-il, il y a quelque temps que j’ai abandonné les pinceaux, ne pensant plus qu’à me préparer à la mort ; j’y touche du corps, c’est fait de moi’. » Déjà il ne lui était plus possible
1 Lettres, 16 novembre 1604.
1 Félibien, t. IV.
SA MORT
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de marcher, et un abcès se joignit bientôt à ses autres infirmités.
Cette disposition menaçante fut-elle aggravée par l’arrivée à Rome d’un sien petit-neveu, dont l’indiscrétion et les impertinences ne laissèrent pas douter que l’héritage de son oncle ne fût le véritable motif de son voyage 1 ? On peut le croire; mais, de l’ensemble des faits, il résulte que le mal était profond et devait amener, dans un court délai, la dernière et inévitable catastrophe.
Ce silence de 1G65 fut néanmoins interrompu par deux lettres, l’une citée plus haut du 7, l’autre du 28 mars. La première à Al. de Chambray, dont nous avons extrait quelques principes généraux sur l’art; la seconde, où il recommande encore ses parents à M. de Chantelou, et lui exprime une dernière fois sa reconnaissance d’une manière touchante et vraie. Après cette date, la correspondance et les mémoires sont muets, et Félibien ne reprend la plume que pour annoncer la dernière catastrophe. En effet, vers la fin de 1665, Al. de Chantelou reçut de Jean Dughet une lettre qui lui apprenait l’extrémité où était son beau-frère; et peu de jours après on eut la nouvelle de la mort du Poussin, ar-? rivée le 19 novembre. 11 était âgé de soixante et onze ans et cinq mois. L’artiste qui avait si souvent médité sur des sujets religieux, mourut en chrétien, et les prêtres appelés pour sanctifier ses derniers
1 Passeri. Sub fintm. Leltrer, 28 mars 1605.
27 ts PREMIÈRE PARTIE.
moments, mêlèrent aux pieux accents de la religion les larmes que leur arrachait la mort d’un si grand homme
Le portrait dans lequel le Poussin a reproduit sa figure nous dispenserait sans doute d’essayer de décrire ses traits; mais les détails qui font revivre à nos yeux un homme illustre sont toujours précieux, et nous reproduirons ici ceux qui nous sont donnés par Félibien :
« Son corps était bien proportionné, dit-il, sa taille haute et droite; l’air de son visage, qui avait quelque chose de noble et de grand, répondait à la beauté de son esprit et à la bonté de ses mœurs. 11 avait, s'il m’en souvient, la couleur du visage tirant sur l’olivâtre, et ses cheveux noirs commençaient à blanchir lorsque nous étions à Rome. Ses yeux étaient vifs et bien fendus, le nez grand et bien fait, le front spacieux et la mine résolue *. »
Cet écrivain, l’un de ses plus sincères admirateurs, et qui l’avait longtemps fréquenté, ajoute sur son caractère les détails suivants : « YTous pouvez vous souvenir qu'il disait assez volontiers ses sentiments : mais c’était toujours avec une honnête liberté, et beaucoup de grâce. Il était extrêmement prudent dans toutes ses actions, retenu et discret dans ses paroles, ne s’ouvrant qu’à ses amis particuliers; et, lorsqu’il se trouvait avec des personnes
1 Lettre de J. Dughel dans la correspondance inédite. * Félibien, t. IV.
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de grande qualité, il n’était point embarrassé dans la conversation : au contraire, il paraissait par la force de ses discours, et par la beauté de ses pensées, s’élever au-dessus de leur fortune »
Son corps fut porté le lendemain à Saint-Laurent in Lucinà, sa paroisse, au milieu du concours de tous les peintres de l’Académie de Saint-Luc, et d’un grand nombre d’amateurs des beaux-arts. La douleur des assistants fit connaître combien grande était à leurs yeux la perte d’un homme si justement célèbre.
Quelques vers de Bellori , une inscription de l’abbé Nicaise ont conservé sa mémoire. Ces souvenirs, expressions de douleurs et d’affections privées, parurent avec raison insuffisants pour acquitter la dette de la France envers un de ses plus glorieux enfants; et, de nos jours, M. de Chateaubriand, ambassadeur à Rome, consacra au Poussin, dans la même église, un tardif mausolée, confié à des artistes français : le dessin et le buste sont de M. Lemoyne. Un bas-relief reproduit le paysage mélancolique de l’Arcadie , dont l’ordonnance antique et simple convient à la sculpture; le choix en a été indiqué par M. de Chateaubriand lui-même 1 2.
Séroux d’Agincourt avait déjà placé au Panthéon le buste de son compatriote, avec l’inscription: Pictori Gallo. En 1796 une médaille fut frappée en
1 Félibien, t. IV.
* Vah ry, Voyage en Italie, t« III, p. 68.
l’honneur du Poussin, elle était destinée à récompenser le grand prix de peinture; ce privilège lui appartient encore. Vers la même époque, une statue en marbre fut commandée à M. Julien par le gouvernement. Cette œuvre, qui semble n’avoir pas été complètement achevée, nous est connue par la gravure '. Enfin, dans ces dernières années, à la suite d’une souscription à laquelle prirent part tous les amis des beaux-arts, une statue élevée aux Andelys, en 1851, a témoigné de la reconnaissance nationale envers notre plus grand peintre*.
Le Poussin resta jusqu’après sa mort fidèle à la simplicité de ses goûts et de ses habitudes. Par son testament, rédigé deux mois avant, il avait défendu de faire aucune cérémonie à son enterrement; une lettre deDughet nous apprend qu’il fut nécessaire de déroger à cette volonté ; il avait en même temps disposé des biens qu’il laissait. Félibien rapporte que, « de la somme de 50,000 livres ou environ, à quoi ils pouvaient monter, il en dotina 5 à 6,000 écus à des parents de sa femme pour lesquels il avait de l’amitié, et dont il avait reçu des services. Du surplus, il légua 1 ,000 écus à Françoise Letellier, l’une de ses nièces, demeu-
' Cette gravure accompagne l’ouvragedeGaultde Saint-Germain. L’auteur en donne la description dans le peu de mots qui suivent : ' «L'intention de >1. Julien est d'offrir à la postérité le Poussin recueilli et méditant dans l’une de ses veilles le Testament d'Euda- 1 midas. Le philosophe enveloppé de son manteau, assis sur une caisse de son atelier, en trace la première pensée sur une tablette. >
* Voir note O.
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ranlaux Andelys; et du reste, il en lit son légataire universel Jean Letellier, aussi son neveu »
Durant le temps de son activité, le Poussin avait été, comme nous avons vu, un exemple heureux et un utile conseiller pour les jeunes gens qui venaient à Rome se perfectionner, devant les grands modèles, dans l’art de la peinture; cette influence lui survécut. Ses compositions furent après lui une source féconde où ses successeurs puisèrent la connaissance de règles auxquelles ils soumirent avec succès leurs inspirations. Aussi aucun peintre français ne reçut après sa mort, de l’Académie de peinture, de semblables témoignages de respect. Plusieurs de ses tableaux étaient devenus, dès 1667, au sein de cette compagnie, l’objet de dissertations approfondies et de discussions du plus haut intérêt. Il est facile de voir, dans celles de Noeret sur le Ravissement de saint Paul, de Sébastien Bourdon sur les Aveugles de Jéricho, de Ph. de Champagne sur la gracieuse composition de Rebecca, que les anciens disciples et quelques-uns des compagnons
1 Félibien, t, IV, p, 74. — D'après des recherches faites par M. de fchenevière sur la vie et les ouvrages de quelques peintres provinciaux, etc. II ne faut pas confondre le peintre normand Pierre Letellier avec Jean Letellier, légataire universel du Poussin. Pierre Letellier il est vrai, appartenait à la famille du Poussin, ,, sans êire son neveu; il avait été son élève et était resté quatorze ans S Rome, profitant tous les jours de ses conseils. Ces circonstances réunies expliquent l’erreur que nous signalons. Le testament du Poussin, dont la Bibliothèque impériale possède trois copies, confirme ce que Félibien nous en fait connaître. V. note P
du Poussin, devenus plus tard les premiers artistes de leur temps, considéraient les tableaux de ce grand peintre comme des modèles d’inspiration vraie, de règles sûres, d’expressions justes et senties. Le plus grand nombre de ces études écrites, faites avec l’enthousiasme du respect, devant la plus compétente assemblée qui fut jamais en France, sont restées inconnues, conservées dans les archives de l’Académie de peinture et de l’École des beauxarts. Félibien nous a transmis les observations de l’Académie sur le tableau de la Mamie, nous en avons donné le résumé plus haut 1 ; les éditeurs des Mémoires inédits, etc., ont mis au jour plusieurs de ces dissertations, parmi lesquelles se trouve la discussion soutenue, en 1668, entre Lebrun et Philippe de Champagne sur le tableau de Rebecca. Cette discussion, dont l'analyse a été conservée par l’historiographe de la compagnie, fut reproduite en 1 682, sept ans après la mort de Champagne, dans une séance présidée par Colbert. Les deux interlocuteurs, d’accord sur la supériorité du Poussin, et exposant les motifs de leur jugement avec l’autorité de leur talent, se divisent néanmoins sur quelques points. Cette conférence , féconde en observations judicieuses, profondes, solidement motivées, fait voir avec quelle réflexion ces hommes si justement illustres abordaient l’exercice de leur art, et démontre en
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même temps qu’ils tiennent du Poussin lui-même les principes sévères d’après lesquels ils le jugent et l’admirent; on sent que là se trouve la consécration d’un esprit nouveau destiné à élever la peinture française, à lui imprimer son caractère propre
Ainsi, née de son vivant, se perpétue après sa mort l'influence du Poussin. Il sera facile de la suivre jusque dans des temps plus rapprochés de nous, et même au milieu de quelques écarts contemporains. Nous le verrons, en effet : toutes les fois que, revenue d’essais imprudents ou vulgaires, notre école rentre dans une voie meilleure, la trace du Poussin reparaît, et avec elle le sentiment plus pur du vrai, du judicieux et du beau; c’est le génie du grand homme veillant sur les générations qui lui succèdent : monumentum œre perennius.
' Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, publiés par J.-B. Dumoulin. Paris, 1834, pages 24a el suivantes.