PREMIERS SUCCÈS
tournât à Bruxelles, Poussin se préparait à tenter une troisième fois le voyage de Rome. Voici quelles circonstances lui avaient rendu cet espoir.
L’époque arriva à laquelle les Pères jésuites célébrèrent la canonisation de saint Ignace et de saint François-Xavier, le premier, fondateur, le second, le plus illustre saint de leur ordre. Une pareille cérémonie ne pouvait se passer de représentations et d’images. Il serait injuste sans doute de croire les Jésuites, seuls de tous les ordres religieux, disposés à rehausser l’éclat de leurs fêtes par le tableau des miracles de leurs patrons favoris; mais il serait peu conforme à l’histoire de leur supposer de l’éloignement pour ces pieux emprunts, faits aux solennités de tous les temps. Les écoliers de Paris formèrent donc le projet de célébrer, avec un magnifique appareil, la gloire des deux saints, et leur premier besoin fut de faire représenter les actes miraculeux qui venaient de couronner leurs fronts de l’auréole sacrée. Poussin obtint, une part dans les préparatifs de celte pompe : on lui donna à peindre, et à peindre au plus vite, six histoires qu’il termina en autant de jours. La grande facilité qu’il avait reçue de la nature et développée par son assiduité au travail, l’ardeur avec laquelle il se livra jour et nuit à l’exécution des compositions improvisées auxquelles la rapidité de la conception n’avait rien refusé de ce que pouvaient leur donner la force et la fécondité du génie, dévoilèrent la grandeur et l’originalité de son talent. Elles furent admi-
rées, et pour la supériorité de la composition, et pour la vivacité de l’expression , à laquelle les rivaux du Poussin, et en général l’école alors florissante, n’avaient pas accoutumé les spectateurs.
Cet éloge de la facilité du Poussin, que nous empruntons à ses biographes Félibien et Bellori, provoque naturellement une réflexion. Elle est fondée sur des observations dont le Poussin, sans doute, n’est pas le seul sujet, mais auquel elles s’appliquent heureusement, contribuant ainsi à faire ressortir les hautes qualités de ce peintre. Si la facilité assure à l’artiste une carrière heureuse, et répand sur ses œuvres un charme qui n’échappe pas au ju-' gement des hommes de goût, on doit néanmoins reconnaître que les suites en sont quelquefois funestes, et que ces promesses faciles d’un pinceau qui semble ne pas rencontrer d’obstacles, se terminent souvent par des résultats dont beaucoup ne s’élèvent pas au-dessus de la médiocrité. La raison en est que la facilité tourne les obstacles plutôt qu’elle ne les aborde, et trompe le spectateur par de spécieux équivalents, plutôt qu’elle ne le satisfait par une réalité sérieusement étudiée et complètement rendue. L’habitude prise, le succès obtenu éloignent d’un effort toujours pénible l’artiste doué de cette qualité séduisante, l’accoutument à substituer une certaine grâce, un certain mol abandon à l’observation des lois rigoureuses de la nature, et, par suite, à se plier sans regret aux caprices, aux modes, pour ainsi dire, qui accueillent
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tantôt un genre, tantôt un autre, sans mesurer jamais ses préférences au degré de vérité et de perfection des œuvres que cette protection passagère adopte et recommande.
Poussin ne se laissa point aller à ce penchant funeste. Doué d’une grande facilité, il y renonça de lui-même, s’arrêta par la force de sa volonté sur cette pente entraînante, et voulut que l’art présentât des difficultés dignes de lui à son génie profond et persévérant. Ces obstacles, il les chercha dans l'étude de la forme, dans le besoin scrupuleux d’ordre, d’unité, de savant enchaînement des parties diverses de ses compositions, d’expression dans ses figures. L’analyse de ses plus remarquables compositions, quelques détails de sa vie laborieuse, et la connaissance de son caractère méditatif ne laisseront aucun doute sur ce point, et nous le trouverons plus tard à Rome, se livrant sans relâche à l’étude de l’anatomie, à celle de l’antique et de la perspective, dont les heureux fruits se montrent si visiblement dans ses nombreux ouvrages.
Ainsi, le Poussin a donné l’exemple bien rare d’un homme pour lequel la culture de son art pouvait être facile, qui n’avait qu’à obéir sans efforts à l’heureux entraînement d’une nature d’élite, et qui cependant, s’élevant au-dessus de ces brillantes qualités, concevant de l’art, par la réflexion, une idée plus haute que celle même que lui en donnaient ses admirables dispositions, a volontairement grandi sa tâche, et s’est préparé à la remplir par des
travaux, des études et des méditations qui eussent paru superflus à un talent plus confiant dans la prodigalité de la nature à son égard. On peut donc dire que le Poussin a su se distinguer de lui-même, et du fond d’une volonté sévère et consciencieuse régler son génie, le fortifier, et interdire à son ardeur des écarts que la saine raison et un goût pur ne pouvaient lui permettre : si la plus belle victoire de l’homme est celle qu’il remporte sur lui-même, notre peintre mérite au plus haut degré l’admiration que doit faire naître une pareille conquête, et une si noble domination.
C’était ce besoin d’études plus vastes, plus profondes, soutenues chaque jour par la vue d’un ensemble de tableaux, de statues, de monuments, par les souvenirs d’une grandeur passée, et le spectacle d’une grandeur présente, par le goût des arts animant tout un peuple, qui tourmentait le Poussin du désir incessant de visiter Rome. 11 voulait se faire enfin l’élève de ces grandes écoles, et demander à leurs chefs-d’œuvre les leçons dont son génie pressentait l’heureuse et décisive influence. Ce voyage qu’il avait deux fois inutilement tenté avec ses faibles ressources, sans appui, et soutenu seulement de son courage, il allait trouver sans effort l’occasion de le faire. Un heureux hasard et sa réputation naissante mirent sur ses pas un protecteur qui crut voir, dans les talents du jeune peintre, un moyen de populariser sa propre gloire, en donnant aux scènes qu’il s’était plu à retracer dans ses
LE CAVALIER MARIN
poëmes, l’auxiliaire de la peinture et du dessin.
Giovanni-Baptista Marino, poëte italien, connu en France sous le nom du Cavalier Marin, se trouvait à Paris, en 1 623, à la cour de la reine mère, Marie de Médicis, qui , malgré son long séjour en France, était restée sensible aux charmes de la poésie italienne. Les beaux temps de la littérature étaient passés en Italie. L’Arioste avait servi de modèle et d’encouragement au Tasse, et longtemps après lui, le Tasse était mort sans laisser de successeurs. Aux mâles et tendres accents de la Jérusalem délivrée, à l’originalité vive et variée des peintures du Roland, avait succédé cette affectation de mauvais goût, ces fades allusions, cette recherche de sentiments et de pensées subtiles, auxquelles la facilité du vers italien ne prêtait que trop un charme trompeur. Pour combler la mesure de cette décadence, la mythologie grecque, revenue à la suite de la Renaissance, substituait partout ses anachronismes aux idées qui eussent dû naturellement sortir de la civilisation chrétienne déjà vieille de plus de quinze siècles. Le Cavalier Marin se distinguait dans ce genre que sa nouveauté, et la fatigue du bien, avaient mis à la mode. Son poème d’Adonis, monotone, ennuyeux, relevé à chaque stance par quelqu’un de ces concetti capables, dans ces époques d’afféterie, de porter jusqu’à l’enthousiasme l’admiration des beaux esprits, lui avait assuré en Italie et en France une gloire incontestée. Bien plus, la France se formait en ce moment
même à celte poésie coquette et factice, de laquelle aurait dû l’éloigner le goût pur, destiné à caractériser ses chefs-d’œuvre, dont Malherbe venait de donner le précoce exemple. Elle avait à parcourir cette phase de grâces précieuses marquée par les d’Urfé, les Scudéry, les Voiture et tant d’autres, au milieu desquels les grands écrivains du siècle de Louis XIV allaient faire briller l'éclat inattendu de leurs chefs-d’œuvres.
Gomment le génie simple et vrai du Poussin ne fut-il pas un obstacle à ce qu’une liaison, ayant l’art pour objet, se formât entre lui et le Cavalier Marin?..... Nous allons tâcher d’en pénétrer le secret.
Il est naturel de croire que, quelle qu’ait été la première éducation du Poussin, la culture littéraire qu’il en reçut dut être promptement affaiblie par d’autres occupations et par l’étude exclusive de l’art qu’il avait choisi. Il n’est pas possible d’ailleurs de se soustraire entièrement à l’esprit de son temps, et cette impuissance se trahit surtout dans les parties du travail de l’intelligence à la connaissance desquelles chacun n’est qu’imparfaitement initié. Les lettres du Poussin, malgré leur mérite incontestable de naturel et de simplicité, témoignent cependant par quelques expressions, par quelques tournures, qu’il n’échappa pas entièrement à l’obséquiosité recherchée, et aux images subtilement emphatiques auxquelles se plaisait l’esprit précieux de ce siècle, et dont Corneille lui-même ne
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fut pas exempt *. Il faut d’ailleurs ne pas oublier que la haute perfection de la littérature française n’était point atteinte de son temps, et que personne n’avait l’idée de la pureté de pensée, de conception et d’élocution que la fin du dix-septième siècle allait atteindre sous la plume de Boileau, de Racine, de Fénelon, et des antres écrivains de cette grande époque littéraire. II n’est donc point surprenant que les images forcées, et les concetti du Cavalier Marin n’aient point éloigné de lui le Poussin, dont aucun modèle plus parfait n’avait éclairé les instincts littéraires, et chez lequel la culture des lettres n’avait pas été poussée assez loin, pour que son génie simple et vrai se produisit sous une forme, et à l’aide d’expressions qui lui étaient peu familière^.
Il n’en pouvait être de même pour la peinture. En ce genre, l’invention riche dans le Poussin lui venait naturellement et sans peine; et il semblerait que là, sur son terrain propre, le peintre dût échapper à l’influence du poète et en repousser la direction. Mais si, au point de vue purement littéraire, il put se plaire aux conceptions poétiques du Marin, sous le rapport de la peinture, d’autres raisons devaient l’en éloigner moins encore.
Depuis que Lessing a écrit le Laocoon , il n’est
1 Entre autres, lettre du 5 novembre 1043, page 146, dans le recueil des Lettres du Poussin éditées sous la surveillance de l'Académie des Beaux-Arts, aux frais du gouvernement. Firmin Di dot, Paris, 1824.
plus possible de confondre les ressources de la peinture et celles de la poésie, de supposer à l’une la faculté d’aborder les mêmes sujets que l’autre, et surtout d’attribuer à toutes deux la même manière de les traiter. La célèbre maxime : ut pictura pocsis doit donc souffrir de nombreuses et importantes exceptions. La peinture est en effet obligée d’arrêter son sujet dans un instant de la durée, la poésie le suit dans ses phases successives; la peinture ramenée forcément au vrai par la nature, est obligée de renfermer son essor dans les formes et les proportions des objets qu’elle reproduit; la poésie, plus libre dans son allure, supplée par les images qu’elle crée à celles qui lui font défaut dans la réalité : elle les étend, les divise, les multiplie à son gré. Le poète fait sortir de son sujet des idées que le peintre ne saurait y voir, et la langue est un moyen de s'exprimer plus général que le dessin. Le poète, précisément par la vaste compréhension du domaine de la poésie, est donc plus que le peintre exposé à s’égarer, et, dans les sujets communs à ces deux arts, le peintre, plus retenu par la loi que lui impose la nature de ses ressources, pourra faire une œuvre recommandable par la pureté, la simplicité, la vérité, là où le poète, emporté par les écarts d’une imagination déréglée, sera plus exposé à offenser à chaque pas la raison et le bon goût.
1 Le sens que l’on donne généralement J» cel hémistiche du vers 360 de l 'Art poétique n’esl pas son véritable sens. Ici, néanmoins, nous l'employons dans l'acception que l'usage lui a donné.
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A côté de ces motifs qui expliquent comment le génie simple et sévère du Poussin, encore à peine âgé de trente ans, put sympathiser avec l’éclat plus brillant que solide de la poésie du Cavalier Marin, nous trouverons pour les fortifier la nature des sujets que cette restauration de la mythologie révélait au légitime enthousiasme du jeune artiste.
Lorsque le Poussin étudiait Part de la peinture et commençait à s’y distinguer, les questions sur Part chrétien et Part païen que le romantisme religieux de nos jours a fait naître, n’étaient pas même soupçonnées. Le peintre, selon son génie particulier, choisissait les sujets qui lui présentaient une occasion d’exercer son talent, ou acceptait ceux que de riches protecteurs lui proposaient de traiter. Si les tableaux religieux étaient plus nombreux, il faut l’attribuer au rôle à peu près exclusif que jouait alors la religion, et à la richesse des églises et des monastères plus capables que les particuliers de rémunérer l’artiste qu’ils occupaient. Mais, de la part du peintre, on ne voit aucune préférence marquée. Le Poussin lui-même, malgré son génie sérieux, aimait les compositions mythologiques, surtout au temps de ses premiers succès, et la même main qui peignait des sujets religieux pour les capucins de Blois , égayait, à quelques pas de cette ville , par la peinture de Bacchanales, le château du comte de Chiverny. Le Poussin fournit, depuis bien d’autres exemples analogues. Il est même facile de comprendre qu’un artiste
se fit gloire d’aborder avec la même supériorité des sujets si divers, souvent si opposés, et crut faire preuve de génie en multipliant ces contrastes. Nous pourrons plus tard, en présence des grandes compositions du Poussin , pénétrer plus avant dans l’idée que nous venons d’indiquer ; nous en avons dit assez pour le besoin présent , et le lecteur comprendra sans peine ce que nous allons ajouter.
La mythologie parmi nous est passée de mode, surtout dans la littérature, et pour notre compte nous ne nous plaignons pas de voir tomber dans l’oubli cet anachronisme qui a trop longtemps duré. Mais si, même au commencement du dixseptième siècle, elle ne présentait plus, à la poésie, que des images fades et rebattues , elle n’en restait pas moins pour la peinture une source féconde de compositions variées et intéressantes. Dans tous les sujets qu’elle offre au pinceau de l’artiste, c’est toujours la forme humaine , et la forme humaine idéalisée, telle que l’antiquité nous l’a conservée dans ses statues et ses bas-reliefs ; ce sont des passions riantes ou sévères, mais toujours sous des formes choisies par un goût sûr, relevées par des accessoires nombreux et divers; c’est la nature tout entière qui devient, pour y suffire, tributaire de l’art. Il y a là pour le peintre, pour le statuaire une source inépuisable, à laquelle nous les verrons toujours revenir; car s’il n’y a plus de raison pour orner nos palais et nos jardins d’Apollons et de Vénus, il y a toujours pour l’artiste le besoin d’atteindre à l’idéal
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des formes de la femme, et au type divin de la beauté virile. La mythologie était surtout la forme humaine divinisée, et la statuaire antique, aux monuments de laquelle on doit la Renaissance, l'a unie d’un lien indissoluble à l’avenir des arts du dessin.
Telle était la source nouvelle, plus riche, plus féconde que le Poussin n’avait pu l’imaginer, que lui ouvrit le Cavalier Marin. Ce poète, d’ailleurs, avait un haut sentiment de l’art et de l’idéal où il devait tendre; il ne pouvait manquer de sympathiser avec son nouvel ami, malgré les écarts de sa muse *.
Le Marin, élevé au milieu des chefs-d’œuvre dont l’Italie est remplie, aimait la peinture et ne tarda pas à découvrir le génie et la supériorité du Poussin, dans la manière dont il avait traité les sujets commandés par les Pères jésuites. Il désira le connaître, et lui offrit dans sa maison un asile pour y peindre en liberté. Il ne tarda pas à admirer la facilité, la rapidité de ses inventions, et sa manière d’exprimer les affections de l’âme; il le considérait comme inspiré des Muses, à la façon des poètes, et formé par elles à l’imitation. La société du jeune peintre était chère au Marin dont elle soulageait les douleurs. Forcé
• On peul connaître la pensée du Marin sur l'idéal dans la peinture, par ces vers qu’il fit sur la Magdeleine du Titien :
Ma céda la natura. e céda il Tero A quel chc dntto artifice ne finse,
Che quai 1* ha via ne l'aima, et uel pensièro,
Tal bella, c viva encor qui la dipinse.
le plus souvent de rester au lit par sa mauvaise santé, il oubliait sa souffrance, il éprouvait une véritable joie en voyant le Poussin reproduire par le dessin ses propres poésies, principalement les sujets tirés de son poème d’Adonis. Quelques-unes de ces compositions, réunies par ses soins en un volume, étaient conservées du temps de Bellori dans la bibliothèque du cardinal Massirni. C’est parmi elles sans doute que se trouve un dessin dont nous avons la gravure, avec quelques autres, reproduisant des tableaux qui ont pour motifs les Amours de Vénus et d’Adonis. Nous pourrions les comparer aux mêmes données embellies par la muse du Marin, et cette comparaison servirait à confirmer les observations que nous avons faites plus haut sur les aspects différents que doivent présenter des sujets préférés par le peintre, ou choisis par le poète. Dans une composition qui n’est pas sans doute étrangère au Poussin, quoique due au facile burin d’Herman van Swanevelt, ce peintre a représenté la naissance d’Adonis d’après les vers du Marin. Certainement, cet enfant sortant d’un arbre, dont l’origine singulière peut être retracée en vers, sans qu'une telle image blesse le goût, semblerait ne devoir pas produire un si heureux effet dans une représentation due au dessin ', si l’artiste ne se fût appliqué
1 Bellori nous apprend en effet que ce sujet avait été traité par le Poussin, et qu’on le voyait dans le cahier de dessins appar-
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à sauver la bizarrerie du sujet par la grandeur et l’éclat du paysage, par la beauté du site, dans lequel d’ailleurs le groupe des nymphes et l’enfant naissant n’occupent qu’un rang subordonné , ne sont pour ainsi dire qu’un accessoire.
La fréquentation du Marin, et les études qui en étaient l’accompagnement naturel, procurèrent au Poussin un double avantage; elles le formèrent de plus en plus à la composition des sujets historiques, et lui rendirent familier l’emploi des couleurs de la poésie. Ces deux fécondes ressources, heureusement ménagées par ce génie clair et judicieux, rendirent ses compositions plus populaires que celles d’aucun de ses contemporains.
Le Marin ne tarda pas à retourner à Rome. On croit que l’exaltation au souverain pontificat, sous le nom d’Urbain VIII, de son ami d’enfance Maffeo Baberini , décida ce retour. Il fut résolu qu’il emmènerait le Poussin avec lui; mais celui-ci dut remettre son voyage à quelques mois, étant engagé, envers la corporation des orfèvres de Paris, à ter-
tenant à la bibliothèque du cardinal Massimi. En rapprochant de la gravure la description qu’il en donne, il est difficile de ne pas croire qu’Herman Swanevelt, n’a été que l’interprète à l’eau forte de la composition ci-dessus mentionnée. Cette conjecture sera confirmée si l’on considère que sur les planches consacrées à l’Adonis ne se trouve pas le mot invertit que Swanevelt ne manque pas d'inscrire toutes les fois que la composition lui appartient, et si l’on compare le style de ces paysages avec le caractère de ceux du graveur flamand. Swanevelt, connu comme peintre sous le nom d'Herman d'Italie, demeura longtemps à Rome et fut reçu, en 1651, à l’Académie de peinture en France.
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minci*, jiour uiie chapelle dë l’église de Notre-Darile, un tableau dont le sujet était la mort de la Vierge. Ce tableau fest, dit Bellorl, qui parle comme eri ayant connaissance , d’iine bonne composition et dans la première maiiière dü PoUssin L’œuvrë terminée, il partit enfin pour l'Italie. Cette fois, il devait y arriver et s’y établir pour le reste de sri vie, si l’on en excepte le séjour d’environ deux ans qu’il fit en f'rance, à la fin du règne de Louis Xlli.
1 Voici les expressions de Bellori : Che è di buon componimcnlo e ber) condolto, irt guetta sua prima maniera.
Premier séjour à Rome. — Protecteurs. — François Duquesnoy. — Études nouvelles. — Dominiquin. — Germanicus mourant. — Sac de Jérusalem. — Mariage. — Cassiano del Pozzo. — Saint-Érasme.
Arrivé à Rome au printemps de 1624, le Potissin y retrouva le Cavalier Mariri, mais ne jouit qtiè peu de sa société. Celui-ci partit en effet poiii* Naples, sa patrie, et ÿ mourut quelque temps après. Ileureuseinent, avant de partir, il s’était empressé de recommander son ami au cardinal Fr. Barberini, neveu du pape Urbain VIII, par l’entremise de Marcello Sachetti, gentilhomme plein d’amour pour les beaux-arts. Mais les commencements du Poussin dans cette ville, où il était destiné à trouver une modeste aisance et la gloire, devaient être difficile! Le puissant protecteur que l’amitié du Marin venait de lui donner, quitta Rome bientôt après, chargé successivement des fonctions de légat en France et en Espagne. La recommandation néanmoins ne fut pas perdue, et devint plus tard utile au Poussin, lorsque le cardinal François, de retour à Rome, put lui donner l’appui d’une protection efficace. En attendant , il atait été pré-
senté au prélat comme un Français qui avait une ardeur de diable1, et le Marin obtint pour lui, avant son départ, l’entrée du Musée Barberini, où devait un jour être placé le Germanicus mourant du jeune peintre, au milieu de tableaux précieux du Titien, du Tintoret, d’André del Sarte, du Guide, etc.
Mais cette époque de succès ne commença pas pour le Poussin dès les premiers temps de son séjour à Rome. L’absence du cardinal le privait de son seul protecteur, il ne savait ni où aller ni à qui s’adresser pour vendre ses tableaux , et force lui fut plus d’une fois de les donner à très-bas prix. Bellori raconte qu’ayant peint deux batailles sur des toiles d’un peu plus de deux pieds, il fut heureux de les céder pour sept écus chacune. Ces deux tableaux passèrent depuis dans le cabinet de M. de Noailles. On cite aussi un prophète d’une grande beauté qu’il vendit huit livres tournois*. Ce temps d’épreuve fut assez long pour le Poussin, car il n’apportait de son pays aucune réputation même commencée, et il venait demander à Rome moins la fortune et la gloire que les modèles et les ressources nécessaires à l’étude. Heureusement il était dans la force de l’àge, n’ayant en 1 624 que trente ans; la vie pénible menée par lui jusqu’alors l’avait
1 On dit que le Marin le présenta lui-même au cardinal en lui disant : Vedrete un giovanne che a tina farta di diavolo.
* Un jeune peintre de sa compagnie l'ayant copié obtint quatre écus de sa copie. Le Poussin aimait à raconter cette anecdote. (Félibien, t. IV.)