H. Curré, la Chaloiaiê et le duc d'AiguUlon, p. 12 «t
LBS PRISOIfTfIBRS DB SAIIfT-MÀLO 327
maisons, nos biens, nos terres, nos familles? Nous sommes des gentilshommes, des magistrats, des domiciliés, des propriétaires de possessions assez grandes et que nous tenons do nos pères.
« Je suis vieux. J'ai soixante-cinq ans passés. Je suis malade d'une oppression habituelle de poitrine, d'une rétention d'urine dont les accidents augrmentent tous les jours. M. le comte de Saint-Florentin a les certificats des médecins depuis plus de trois mois dans son portefeuille. Mon fils est incommodé, sa femme est à Rennes, outrée de douleur des injustices que nous essuyons.
« J'ai servi pendant trente-six ans avec honneur, et, à ce que vous m'avez dit vous-même, Monsieur, avec quelque distinction. Qu'ai-je donc fait pour Atro traité commo je le suis et délaissé?
« Je ne puis pourtant m'ompécher de compter sur votre justice.
« Je suis avec un profond respect. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. — > Db la Chalotais'.
Au château de Saini-Malo^ 30 mai 1166.
A cette lettre émue il ne fut fait aucune réponse. C'était un parti-pris^.
1. Arch. Nat. H. 439. Gelto lelire, qui »'• jamais M fHibli^ forme troii pagei în-4*. Ella atl accompagnéa da l'aaTaloppa qui porta la toicriplion laWanta» da la main da La Cbalotaia ; Moniiaor, liontîear la GontrAIaar général, mlBlsIra d*Btai, à la Cour. Ella était ferméa d'un cachât da cira Dolra, aaz armaa da La Ghalotati, avec couronna da marqult. G*aat catta latlra tfêm nom avoni fait photographier ans ArehiTat Ifatlonalaa al raprodoire comme ipécîmen de l'écritare de La Ghalotalt.
S. Nom en avoni une preuTO carlama : an haat da la lallra a été écrite, dant let boréaux du mlnlttèra, la nota iviTaBia : A M. lieinard, 14 juin 17S6. Et an-daatovs : J'ai rapporté calta
La Chaloiais eut une idée plus hardie, celle de s'adresser à Saint-Florentin lui-même. Sa lettre débute ainsi : (c Je prends la liberté de me plaindre à vous de vous-même. »
C'est le résumé le plus condensé, la réfutation la plus précise des accusations portées contre lui. Elle emprunte une importance particulière à ce fait que dans une lettre adressée à un ministre qui connaissait les détails les plus secrets de TafTaire, La Chalotais n'eût pas osé produire des affirmations erronées ou contestables.
n Quelles sont les causes de l'inimitié implacable de M. d'Aiguillon contre moi, dit-il ? La première est d'avoir informé M. de Choiseul, en 1762, qu'il favorisait trop le parti des gentilshommes défenseurs des Jésuites. En 1763, je sollicite la charge de procureur général pour mon fils. M. d'Aiguillon déclare .que je n'obtiendrai pas cette faveur; vous y faites vous-même opposition. Je réussis malgré tout. Il jure de se venger. Voilà le véritable corps de délit,
« En 1764, le Parlement adresse des remontrances sur l'administration des grands chemins, réorganisée par M. d'Aiguillon. On m'accuse de les avoir faites. Et j'étais alors à Paris ! On m'accuse d'avoir provoqué une enquête sur les routes. Personne n'a vu mes substituts nulle part, ni pu citer un fait, attendu qu'il n'en existe pas. On m'accuse d'avoir conclu à l'enlèvement de l'affiche d'un arrêt du Conseil. Mes conclulettre ou miiiîitre le 17 juin, et il m'a dît : Toujours lant réponie. (Metiiard de Gonicbard, premier couuii du contrôla général.)
LES PRISOIfIfIBRS DB 8AIIfT-MALO 329
sions écrites portent que j*ai simplement conclu à la suppression au greffe d'une affiche irrégulière. Et pour cela j'ai été « mandé » et retenu quatre mois à Versailles.
« De retour à Rennes, nous-avons fait, mon CIs et moi, tous nos efforts pour empêcher les démissions. M. de Laverdy le sait. C'est un fait public et notoire, n
La Chalotais arrive aux billets anonymes. Ici il faut citer : « Vous ne croyez pas, monseigneur, que j'aie fait ni que je tous aie envoyé ces billets anonymes, fabriqués contre moi par un faussaire gagné. Non, vous ne le croyez pas. J'imagine que vous avez encore trop bonne opinion de moi. Quoi! j'aurais fait ces infâmes billets, aussi bétes qu'ils sont insolents, pour favoriser l'avis des démissions, contre lequel je m'étais toujours hautement déclaré! Je vous les aurais'cnvoyés, écrits *de ma main, quoiqu'on contrefaisant, dit-on, mon écriture, dans votre bureau où il y a deux cents lettres originales de moi! Encore un coup, vous ne me croyez ni assez insensé ni assez hôte pour cela, car il faudrait que je fusse l'un et Tautre en môme temps; mais j*ai offert ma tète si on peut le prouver, et je l'offre encore '. »
« On m'accuse aussi d'avoir formé un complot avec M. de Kerguézec au ch&teau du Boschet; or je ne m'y suis jamais trouvé avec lui. On s'en rapporte aux commérages d'une femme de chambre gagnée et qui môle votre nom à ces
1. Lettre de M. de la Chalotais à M, U eomte é% Saimi-Florem' Um, p. tSl.
radotages. Vous savez que cela est faux. On me reproche les lettres que j'ai reçues. Est-ce juste? On me reproche celles que j*ai écrites à mon fils; j'avoue que je me suis plaint des ministres, mais ces lettres intimes jicvaient rester secrètes. Est-ce donc un crime d'Etat que de confier ses chagrins à ses proches ?
« Voilà tous mes crimes... Que M. de Galonné, qui craint de se faire tort à lui-même s'il ne trouve pas de coupables, comme il Tavait imprudemment annoncé pour faire sa cour, signe donc contre nous les faits qu'il voudra articuler en se soumettant à la peine du talion, qui est la moindre de celles qui sont dues aux accusations téméraires et calomnieuses ! »
La G halo tais se plaint des traitements qu'il a subis à Saint-Malo. « Gontrairement aux lois, on nous refuse, même après nos interrogatoires, de communiquer avec personne.
a On nous prive de défenseurs. Notre accusation a été publiée dans toute la France. J'ai intérêt a ce que notre justification soit publique. Je le dois à moi-même, aux miens, à la magistrature tout entière. Vous vous êtes fait de cette affaire, monseigneur, votre affaire propre, parce qu'elle était personnelle à M. d'Aiguillon, votre neveu... G'était peut-être une raison pour vous en départir*... »
On ne voit pas bien ce que l'on pourrait répondre a cette réfutation.
De leur côté, les parents des accusés ne res-
1 . lettre de M. de la Chaiotaie à M, le comte de Saiml-Florentin, brocb. în-12 de 32 p.
LES PRISOIfIfIBRS DB SAIIfT-MilLO 331
taient pas inactifs. Us intercédaient près des ministres. C*était bien naturel. A leurs lettres sup- ^ pliantes et inquiètes, Saint-Florentin se contentait de répondre que les prisonniers étaient en bonne santé et que, d'après des ordres supérieurs, ils ne pouvaient être traités avec plus de ménagements I.
M"*' Charette de la GAcherie, sœurs de M. de la GAcherie et tantes de M. de la Colinière, se rendent à Paris à la fin d*avril avec M. Lucas de Montrocher, leur conseil. Elles consultent des avocats et sollicitent les personnes en place. Le 25 mai, tous les trois reçoivent Tordre de retourner en Bretagne dans les vingt-quatre heures. Mais Talnée des demoiselles de la GAcherie est atteinte d*un érysipèle à la tète. La seconde refuse d'abandonner sa sœur. Un médecin, envové par le ministre, reconnaît le voyage impossible. M''*' de la GAcherie sont condamnées à s6 retirer à Sainte-Assise, à dix lieues de Paris. Elles refusent d'aller aussi loin. On les relègue à Valdonne, à deux lieues. Finalement elles sont internées, le 23 juin, à la Visitation, avec défense 'do voir personne ni de parler à qui que ce soit*.
M"' de la Chalotais reçoit également Tordre de quitter Paris. Elle aussi tombe malade. Elle
1. Arch. Nat, d 463. LeUret d« Saiol^Floraatlii à M-* d% Garadeuc et à M— de U Colinière, 90 mai 17S6.
S. Arch. Nat., Ql 46S. Regitire Sa GanMil des DépéelMa, 80 mai 1766 et nutrei. Jourmmi éeê Kpèmememtê, p. 119 à ISS. — SaiTani le ■yttème nouvena, pour les récents bistoriens da procès, c'est Saint-Florentin qui était le plus à pUindre : Cet damée c l'excédaient de leurs démarches... leurs intriguée ftairMit par l'impatienter. • (liarion, Lm Br^tmgmê, p. S7S, nota S.)
332 LE DUC d'aiguillon et la ghalotais
est enfermée d'abord au couvent de Sainie-Thècle, puis le 17 juin à Tabbaye de Port-Royal. Elle devait mourir à Paris, six mois après, n Tftge^ de quarante ans.
I. Retour du duc d'AiguilIun à Renoei. — Il imagine la disjonction dct billctt anônymei;
II. Publicité des Mémoirtê de La Chalotait. — 111 loni condamnët par le Parlement et «upprimés par le Conieil du roi. — La Cédille évocaioire. — On demande le renroi de l'affaire au Parlement de Bordeaux. — li. de la Fmglaye à Parii.
III. Lettres patentes du 5 juillet 1766, ordonnant de juger d'abord l'affaire des billets anonymes.' — Le Parlement les enregistre et nomme de nouveaux experts. — Protestations du Parlement de Paris. — On décide de présenter les billets à La Chalolais.
IV. Bouquerel est ramené à Rennes. — - Il devient fou. — Départ du duc d'Aiguillon. — Retour de La Cbalotait à Rennes. — Curieux détails sur son voyage.
Le duc d'Aiguillon rentra à Rennes le 18 juin 1766. Il était encore souiTrant. Le prétexte de non retour fut une mesure récemment prise par le Parlement contre la liberté du commerce des blés. Le pain étant devenu cher et certains murmures 8*étant produits à la veille de la récolte de 1766, le Parlement eut recours au remède suranné et ineflicace qui consistait à interdire de vendre des grains ailleurs qu^au marché, sous peine d'amende.
Le contrôleur général, partisan convaincu de la liberté du commerce, adressa aussitôt au pre-
334 LE DUC d'aiguillon et l\ ghalotais
mier président une verte semonce : « La fixation que vous faites du prix du blé et de la farine est un moyen sûr pour aiTamor la ville de Rennes. Déjà on m'écrit qu'on ne veut plus y conduire de grains. Eh ! Monsieur, laissez faire à ceux qui veulent vous nourrir. La cherté qui existait y attirait le monde et vous faisait aller des envois dont le commerce aurait bientôt fait baisser le prix. Il est inconcevable que vous ne sentiez pas que la gône et le défaut de liberté écarteront de Rennes tous les négociants qui s'empressaient à y envoyer. En suivant votre méthode, qui vous fait prendre un droit que ne vous donnent point les lois du royaume, vous entretiendrez la cherté à Rennes et vous y ferez peut-être venir la famine. »
Ces observations étaient fort justes. Le public ne vit pas sans un malin plaisir le ministre dauber sur le nouveau Parlement et se dit tout bas que si La Ghalotais avait été là, — lui qui avait jadis prôné si ardemment la liberté du commerce des grains, — cette mesure rétrograde n'aurait pas été prise.
Dès le jour de son arrivée, le duc d'Aiguillon fit sentir aux magistrats leur maladresse et le mécontentement du ministère; et le lendemain 19 juin, un arrêt révoquait la décision prise le 5 juin précédent ^
Mais ce n'était là qu'une bagatelle. La grosse affuire, c*était le procès criminel, qui n'avançait point. Le duc d'Aiguillon ne fut pas longtemps
t. Arch. Nal., FH 265. Laverdy à d'Amilly, 13 juin 1766. ^ Journal des Et^ènementi, p. 123.
à discerner les obstacles qui arrêtaient sa marche. Le gouvernement se heurtait à un dilemme, se trouvait acculé à une impasse. En réalité, les magistrats « rentrés » ne voulaient pas juger parce qu'ils se trouvaient en trop petit nombre, et les autres ne voulaient pas revenir tant que TalTaire qui les effrayait ne serait pas liquidée.
On assure que, le soir même de son retour, le duc dit au président de Montbourcher : « La volonté du roi est que vous jugiez au plus tôt le procès des prisonniers de Saint-Malo; il y a trop longtemps que cette affaire dure, il faut qu'elle soit terminée avant l'assemblée des Etats.
Sa Majesté veut et entend que vous jugiez sur l'instruction faite par les commissaires *. »
Mais le duc se convainquit vite qu'il n'obtiendrait jamais cette concession contraire à toutes les règles. Alors il changea subitement ses batteries, faisant preuve de cet esprit d'initiative, de cette habileté de manœuvre dont il n'était point dépourvu, se montrant enfin tel qu'il était, c'est-à-dire le véritable moteur de toute l'affaire, il proposa au ministre d'opérer un changement de front, d'adopter une marche nouvelle, qui fut en effet suivie de point en point.
<c On ne peut se flatter de parvenir au complément du Parlement qu'après le jugement des prisonniers de Saint-Malo, disait-il dans cet important rapport, écrit trois jours après son retour. Le nombre des juges du procès se trouve réduit à dix conseillers* et présidents depuis la récusation de M. de Trevenegat et le départ