Journal tles Efènementi, p. 149-UO
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Tout le raisonnement des experts repose sur cette base : les billets sont d*une écriture déguisée, contrefaite ; or on retrouva dans cette écriture certains traits de celle de La Chalotais ; ce sont ceux où la nature et la force dç Thabitude Font emporté ; quoique ayant voulu déguiser son écriture, il s*est trahi par ces similitudes involontaires, donc les billets sont bien de sa main.
Ce raisonnement n*est pas sérieux, mais il était fort commode pour les experts. C^est une arme à deux tranchants qui leur permettait de frapper à coup sûr : si les caractères sont différents, c'est que Tauteur a falsiflé son écriture; s'ils sont semblables, c*est que Fauteur, emporté par la force de Thabitude, n*a pu réussir à la .dissimuler.
Et Ton arrive ainsi à cette conclusion logique : plus il y a de caractères différents, plus il est démontré que Fauteur a voulu dissimuler son écriture ; donc, plus il y a de différence entre les billets et Técriture de La Chalotais, plus il est certain qu'ils sont de lui... C'est peut-être très savant, mais c'est contraire au bon sens le plus élémentaire. Comme le dit le spirituel annotateur du Procès instruit^ il durait fflJlu partir du principe opposé et commencer par prouver que l'écriture était déguisée. C'est ce que les experts n'ont pas fait; ils se sont contentés de dUre : cette écriture est simulée et elle n'a pu être simulée que par La Chalotais. Cela n'a pas le sens commun. C'est au contraire une écriture naturelle; celui qui l'a tracée a employé sa main ordinaire et les caractères dont il avait coutume de se servir. Elle est mauvaise, non conforme aux Il tf
règles peut-être, mais elle est naturelle : il est permis de mal écrire * .
Les experts soutiennent que cette écriture est déguisée, non parce qu'elle imite Técriture d*un autre, mais parce qu'elle n'est pas le caractère ordinaire de son auteur. Quelle preuve apportentils de cette opinion spéciale, de cette affirmation précise ? Aucune. C'est grotesque. Car il y a des milliers d^kommes dont l'écriture naturelle porte cette empreinte de gône et d'inhabileté qui la fait juger déguisée. Les experts partent de cette idée qu'il est impossible physiquement que deux mains différentes tracent des lettres semblables. C'est faux et c'est absurde. Pourquoi décider contre l'accusé sur six lettres conformes, plutôt que se prononcer en sa faveur sur dixhuit dissemblables ? Pourquoi le prétendu déguisement exislo-t-il dans les dix-huit lettres différentes plutôt que dans les six lettres qui se ressemblent ?
Ainsi, d'après ce raisonnement, cinquante traits évidents de dissemblance entre les deux écritures ne prouveront rien : c'est l'effet nécessaire du déguisement affecté ; mais cinq ou six lettres qui se trouveront identiques mettront le crime en évidence : l'habitude a entraîné le coupable malgré lui ! Le sens commun dit que des caractères entièrement différents doivent partir de mains différentes. En réalité, rien n'est affecté ni dans Tune ni dans l'autre de ces écritures. Nous sommes en présence de deux types absolument opposés qui ne peuvent pas ôtre raisonnable-