Procès inêtntit, il, 1G
la Chalotais parvint à me faire passer son premier Mémoire écrit avec un cure-dent et de rencre faite de suie, de sucre et de vinaigre, écrit du style le plus vigoureux et le plus éloquent. Je le fis passer sur-le-champ à ma belle-sœur à Paris pour Vy faire imprimer, ce qui eût été aussi dangereux que difficile en Bretagne'. »
En effet, ce premier Mémoire et le second qui fut composé par La Chalotais un mois après, le 17 février 1766, furent imprimés clandestinement à Bordeaux^. Ils se répandirent dans le public vers le mois de juin et eurent aussitôt un énorme retentissement. C'est alors que Voltaire, qui avait reçu un des premiers exemplaires, adressa à d'Alembert le mot resté célèbre : <c Mon sang a bouilli quand j'ai lu le Mémoire de l'infortuné M. de la Chalotais. Son cure-dent grave pour rimmortalitc. Malheur à qui la lecture de cet écrit ne donne pas la fièvre. Les Parisiens sont lAches, gémissent, soupent et oublient tout^. »
L'emprisonnement de La Chalotais et des magistrats, qui avait passé presque inaperçu, — on
.1. Mémoir<»t tnanufcrilf de M. de la Fruglaje.
2. Soint-FIorentin écrit à d'Aiguillon le SI juin 1766 : « H o poni don* lo ville de Bordeaux une brochure de 80 pogee, petit coract*rc, nyont pour titre Mémoire» de M. de ia ChahtaU, C'eit un tittu d'injurcf et de fautietét, dont il eit osiet YroitembUble que M. de lo Cbolotois est en eiïet l'outeur. Ce libeUe est diairibué jusqu'à présent fort clandestinement. On n'en a foit courir que cinq ou six exemplaires & Bordeoux, où il est probable qu'il a été imprimé, et l'on a fait les plus gronds efforts pour lea dérober oux recherches, s (Arch. min. justice.)
3. (JEnvrfê complétée de Voltaire^ édit Gornierf ~ Correêpcm^ dance, t. 44, p. 377, 7 ooùt 1766, et Mémoire» de La Chaloiai», im fi me.
104 LE DUC d'aiguillon et la giialotais
n'avait pas alors de journaux — commença dès lors d'occuper l'opinion et de soulever des protestations dans la France entière.
Ce premier Mémoire est une sorte do défense préventive, car l'auteur ne sait pas encore pour quels actes il est poursuivi.
L'œuvre porte bien, du reste, la marque de La Chalotais. On y trouve la dialectique serrée, l'ironie amère, l'invective mordante •. Le style, complètement débarrassé des formules judiciaires ou des tournures surannées, est vivant et moderne, et aujourd'hui encore le Mémoire se lit avec intérêt. On y remarque parfois, il est vrai, une certaine emphase, mais c'était un peu la mode du temps, et par contre certains passages offrent de réelles envolées d'éloquence.
La Clialotais attribue sans hésiter sa disgrAce au duc d'Aiguillon, il cherche quelles sont les causes de l'inimitié de celui-ci. C'est, dit-il, la plainte du Parlement contre son administration, le désir de cacher les « fautes et les bévues » commises, enfin le rapport adressé à M. de Choiseul contre lui aux Etats de 1762; à partir de ce moment il jura de perdre le procureur général et ne lui pardonna pas d'avoir fait agréer son fils pour son successeur. L'auteur associe du reste le duc à la cause des Jésuites, qu'il croit ses ennemis; à ce point de vue il se trompe; 2 il voit trois
1. Cet! même lo meilleure réponie h ceux qui prétendent que lot Comptes rcntiuê contre le« Jésuileii ne sont pot l'œuvre du procureur ^fénérul. On no peut soutenir cette foin que d'Alembcrt l'nil aidé ù composer «C8 Mémoires nu rhiltcau de Saint- Miilo.
2. Le duc d'Ai^fuillon ne défend de toute conipluisunce pour lot Jésuites et même de toute relation avec eus. Linguet nffirnic que,
cabales formées contre lui : par quelques membres du clergé, par les Jésuites et par les amis du duc d'Aiguillon. Ce sont là évidemment des préventions exagérées '.
Après avoir raconté en termes émus son arrestation, sa dure captivité au chAteau du Taureau, le procureur général se demande quels reproches on peut lui adresser. Sa vie publique comme sa vie privée sont à Tabri de toute critique, il n'est pas responsable de l'opposition du Parlement.
11 n'a pris aucune part aux remontrances successives adressées au roi, il s'est opposé de toutes ses forces au parti des démissions ; après lo 22 mai 1765, il est resté chez lui, travaillant sept heures par jour, et n'en est pas sorti sept fois dans l'espace de sept mois.
Quant il sa vie privée, elle est inattaquable, «f J'ai toujours tAclié de vivre en particulier comme si j'eusse vécu en public, dit-il, et de me montrer tel que je suis; c'est au public, dont je révère les suffrages, que je soumets ma façon de penser et de vivre... Je veux bien que tout le monde sache ce que je dis et ce que je fais dans ma maison... Mes ennemis n'y verront rien que d'honnête, de décent et d'irréprochable ; qu'ils en fassent autant s'ils l'osent *. »
La procédure entamée est irrégulière et anormale : « Arrêter cinq magistrats de Cour souveraine sur des soupçons, commencer par les
depuiN un sortie du rollJ>|(e, le dur n'a eu nurune lioiton ovee eux, ni directe ni indirecte. (Mrmoire pour é'AignUtoH^p.t90,t9^.)