Procèê inêiruit, II, 373-4^1 ; III
faits qu'on lui attribue : ce sont des désirs, des plans, des desseins, des intentions, comme s'il était permis do chercher des crimes en idée a ceux dont les actions sont pures. » Il aflirmo encore que le cri de la province était général sur l'abus des corvées et que le Parlement crut de son devoir d'en instruire le roi. On a abusé de mes lettres privées, qui ne devaient jamais voir le jour, dit-il enfin. On les a exliumées de la poussière pour m'opposer les expressions vives, hardies, libres qu'elles contenaient. Si cette manière de faire le procès d'un homme s'introduisait, elle jetterait l'alarme dans la société, les gens les plus vertueux pourraient craindre pour leur innocence*.
« Le jeune M. de la Colinicre a de l'esprit et avoue avec ingénuité ses torts, » écrivait le président Le Pelletier. Ce jeune homme de vingt-six ans, conseiller depuis quinze mois, répond en effet d'un ton dégagé aux questions du juge instructeur, qui portèrent principalement sur le manuscrit de la Lettre d'un Patriote. II s'en déclare l'unique auteur et explique fort bien certaines propositions qui paraissaient <x dangereuses et séditieuses » aux agents du ministère, mais qui n'en étaient pas moins légitimes et conformes au droit : « Un acte conditionnel a cimenté l'union de la Bretagne à la France... Elle n'a choisi les monarques français pour ses souverains qu'à condition d'être gouvernée comme elle l'avait été par ses ducs... »
1. Mémoire au roi, puur L.-J. Picqucl de Monlreuil, în-4* de 22 p., p. 12, 17, 20.
Par ailleurs La Colinière nie Texistence d^un complot quelconque, ce du schisme qui a formé deux partis dans la province^ les royalistes et les bastionnaires ; » il déclare qu'il «r ignore absolument toutes ces horreurs et croit qu'on a pris plaisir à les exagérer; » il n'a jamais pensé que le but du Parlement fût d'attaquer personnellement le duc d'Aiguillon *.
En somme, on m'a fait beaucoup plus de questions, dit-il justement, sur les délibérations de la Cour et sur mes confrères que sur les faits qui m'étaient propres^.
Tous les accusés avaient d'ailleurs réclamé la juridiction du Parlement de Bordeaux, qui était seul compétent pour les juger, celui de Rennes n'étant pas en nombre.
Les interrogatoires étaient terminés ; ils n'avaient pas apporté de lumières nouvelles, ni révélé de fait inconnu. Des lettres imprudentes, — ou trop sincères, — des paroles inconsidérées, c'était tout. Il apparaissait clairement que les accusés s'étaient montrés favorables à « l'opposition; » mais de là à un crime d'Etat, il y avait une distance que la mauvaise foi la plus évidente et l'arbitraire le plus dénué de scrupules pouvaient seuls franchir.
11 fallait cependant donner une suite & ce pre-
1. Procèi insiruH, 11. 442-473; III, 60, 94-U7. 3. Mémoire au roi pour L.-F. Charetle de la Colinière, iii-4* de 16 p.
208 LK DUC D*AIGIJILLON ET lA CIIALOTAIS
mier acte de Tinformalion et trancher le sort de ces magistrats qu'on avait arrêtés avec une si inconcevable légèreté et qu'on ne savait pas comment juger. La solution fut inattendue et la procédure tourna court.
Nous avons dit que M. de Galonné était parti pour Versailles le 28 janvier; il prit les instructions des ministres pour la direction de TaiTaire et revint à Rennes des le 5 février; il eut dans cette ville de longs entretiens avec le duc d'Aiguillon et l'intendant; il était de retour à Saint-Malo le dimanche 9 février. On était alors au plus fort des interrogatoires. Le Noir et Chaillon de Jonville tenaient séance sur séance, et procédaient avec activité aux récolements et confrontations. En môme temps, les membres de la Chambre crimineUe, qui avaient profité de ce répit pour visiter les C(Ntes de Bretagne, étaient rappelés à Saint-A[alo.
<c Nous avons été hier dix heures en place, écrit M. de Beaupré; les interrogatoires composent presque un volume et sont très bien faits. Malgré l'art avec lequel les accusés ont répondu, ils ont été très souvent dans le cas de convenir de leurs imprudences et bien des réponses sont faibles ou éludent les interpellations ^ »
Malgré tout, il était visible que Taccusation, si pompeusement présentée par Galonné, n'avait point trouvé de bases sérieuses; celui-ci crut devoir requérir un supplément d'information (14 juin 1700).
1. Arrh. Nol., U. 'i3'.). LeUre de Le Pelletier do Ucaupré^ 12 r<^vricr 17G6.
(c Les accusés, prétend-il, ont préparé leurs réponses et concerté leurs réclamations, instruits d'avance des questions par des communications secrètes... Néanmoins, le résultat des interrogatoires ne présente rien qui détruise les inductions tirées des pièces produites, rien qui atténue la force des charges ni qui aiïaiblisse la violence des soupçons sur les points qui ne sont pas encore mis en évidence. » C'était peu do chose d'arriver à une conclusion aussi négative après une enquête si minutieuse.
Galonné ajoutait, il est vrai : « On y trouve, au contraire, des aveux, des déguisements, des contradictions, des tergiversations que n'emploient pas ceux qui n'ont rien a se reprocher. On est révolté de voir nier les circonstances les plus notoires ot démentir ce qu'on a écrit soimême. Au lieu de réponses précises et de déclarations claires, on ne nous présente* que des protestations apologétiques empreintes d'une emphase affectée. » Certains faits sont prouvés, mais il en reste d'autres a éclaircir, <c en suivant les traces du crime dans la poursuite de ceux qui paraissent y avoir participé. »
En conséquence, la Commission décide d'entendre MM. de Kercado, de Molac et de la Bretonnièrc sur la prétendue entrevue du Boschet; les aubergistes et loueurs de chevaux qui avaient pu fournir des relais aux bastionnaires entre Nantes et Bennes; elle décrète de prise de corps M de Korsnhiftn, d'ajournement a comparaître 0:1 personne MM. du Poulpry, do Bégasson et de la Bcllangerais, et d'assignation pour être ouïs les nommés BoUand et Périgaud. Enfin elle or-
270 LE DUC d\iguillon et la. giialotais
donne la production des originaux des billets anonymes ^
En vertu de ce décret, le conseiller Euzenou de Kersalaûn fut arrêté le 14 février à Quimper et conduit à la citadelle de Saint-Malo*.
Il y fut traité très durement : « Je fus mis, dit-il, dans un cachot plus bas do huit pouces que la cour et destiné, selon les apparences, aux plus grands scélérats, pour lesquels ce peut être une douceur d*expirer avant leur supplice. L'humidité y était si grande que les pierres étaient chargées d'eau; il me fallait une planche sous mes pieds pour m*en garantir et j*étais obligé tous les jours de faire sécher mon linge et mes habits. Au-dessus de cet horrible cachot était la chambre des garde-clefs, dont le bruit et le mouvement m'interdisaient le sommeil. Le plancher qui nous séparait n'était formé que do pièces de bois mal jointes à travers lesquelles tombaient des ordures et une poussière dont j'étais accablé. Je ne pouvais boire ou manger sans faire tenir au-dessus de la table une serviette suspendue pour que du moins ma nourriture fût propre et saine.
« Je suis resté dans cet état trente-quatre jours sans le moindre adoucissement. Quelques faiblesses dans lesquelles je suis tombé ont fait craindre pour ma vie et l'on m'a donné plus de