‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 3)Chapitre 120 sur 187 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

I. La vie des prisonniers au château de Saint-Malo. — La Correspondance de Fonteite. — Durs traitements qu'ils subissent. — Correspondances clandestines.

II. Les écrits de La Chalotais. — Lettre à Laverdy. — Lettre à Saint-Florentin. — Démarches des parents des prisonniers à Paris.

Pendant que le Parlement se préparait à juger les magistrats accusés, ceux-ci restaient enfermés au château de Saint-Malo. Ils y étaient traités avec rigueur. Qu'il faille les regarder comme des martyrs, qu'ils aient eu à subir un régime barbare : nous ne le prétendons point, ce ne serait pas exact. La privation de la liberté est par elle-même une peine assez cruelle, et rinternement cellulaire était pour ces magistrats, habitués à juger les autres, à jouir de toutes les aises de la vie, la plus douloureuse des épreuves.

L'opinion publique les a plaints justement et sa pitié est allée naturellement aux infortunés détenus plutôt qu'à ceux qui les gardaient. Mais les nouveaux historiens du duc d'Aiguillon ont, cette fois encore, renversé les rôles, ils se sont élevés contre « les exagérations traditionnelles d'une légende qui dure encore, » et dans leur ardeur à détruire celle légewde., Us ont entrepris

la tâche invraisemblable de nous démontrer qu'entre les victimes et leurs gardiens, les plus malheureux... c'étaient les gardiens. Jusqu'ici on s'apitoyait sur le sort des prisonniers, surtout des prisonniers politiques ; d'après ces écrivains, c'est celui des officiers qui les gardaient qui mérite seul notre commisération. Ils furent toujours d'une douceur angélique, d'une patience à toute épreuve, d'une humanité voisine de la faiblesse.

Au contraire, les prisonniers, eux, ne s'adoucirent jamais. La Chalotais et Caradeuc surtout se montrèrent constamment « violents et farouches ; » ils accablent leurs « geôliers » d'invectives ; ils ont l'air de ne pas comprendre « qu'en plaçant de tels hommes à côté d'eux on rend honneur à leur état de magistrat; » et certes « on les plaindrait davantage s'ils s'étaient plaints moins aigrement eux-mêmes et s'ils avaient été moins injustes envers les officiers chargés de la pénible mission de les garder *.

C'est la correspondance récemment publiée du chevalier de Fontette qui a servi de base à cette découverte extraordinaire 2. Ami personnel du

1. Henri' Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon. Inlrod. p. 11, 13, 29, 32. — Marcel Marion, Aa Bretagne et le duc d'Aiguillon, p. 375-380.

2. La Correspondance du chevalier de Fontette a été découverte à la Bibliothèque de Dijon et publiée en 1893 par M. Henri Carré, professeur à la Faculté des Lettres de Poitiers, sous ce litre : La Chalotais et le duc d'Aiguillon, Correspondance du chevalier de Fontette. Elle forme un volume in-8*» de 615 p., elle va du 10 mars 1766 nu 21 août 1768 et comprend 346 lettres, dont 106 de Fontette, 80 de La Noue et 56 de Barrin.

Le chevalier Jean -Baptiste Fevret de Fontette était alors âgé de 53 ans. Il était brigadier d'infanterie. Il devint n\Uiv4Q\x\y\. de camp le 3 janvier Î770j et mourut à Dijon ^u \wttN\^t M^^. // W

318 LE DUC d'aiguillon et la CHÂLOTAIS

duc d'Aiguil!oa, il avait été chargé par ceIui-(^^ de surveiller les magistrats. Il s'acquitta de S^| ikche avec courtoisie, mais sans se départî^^ d'aucune des mesures très rigoureuses prescrite par les ministres,

H CVst une race bien iusupportable, dit-il, qti»? celle des procureurs généraux de Bretagne- J'en ai deux ici que je donne au plus habile de satisfaire. L'un est une léte échauffée dès le sein di sa uioro, qui ne fait que cla bander et me cha ter pouilles dans toutes les lettres que j'ai co descendance de lui laisser écrire par toutes 1 postes à sa famille ; car il n'y a jamais eu d'ordre pour rendre la liberté de Técritoire aux prison- . niers. Je prends seulement la précaution de le^^ recevoir décachetées, soit qu*i[s écrivent, so^H qu'on leur écrive, et comme M. de la Chaloiais sait que je dois les lire, il les remplit d'invectives contre moi, qui ai eu la bonté, l'immaaité d'adoucir des trois quarts son état. Tantôt je suis un M geôlier, » tantôt un « inhumain, » un ' rt barbare, >ï un homme « qui n'a point d'amis et n*est point fait potir en avoir. » Voilà les petites douceurs qu'il me fait lire de temps eu temps. Il eu dit bien d'autres aux officiers qui l'approchent, qui en usent, avec lui, avec la plus grande honnêteté et modération.

« Son fils est moins emporté, mais encore bien plus inquiet, 11 tracasse tout le monde et jusqu'au domestique qui a eu la bonté de s'enfermer avec lui. Ce pauvre diable demandait l'autre jour pour toute grâce qu*on le mît au cachot.

« Tous les autres prisonniers sont les meilleures gens du monde el il w'y a jamais avei

eux le plus petit mot. En général, on a les plus grands égards pour tous, mais je vous avouerai que quant aux petites attentions je m'en crois dispensé pour M*"^ de la Chalotais, qui croit avoir affaire aux huissiers et autres gens du bas palais qu'il menait le bâton haut.

« J'ai envoyé du vin et tout ce que je puis imaginer d'amusant en brochures aux autres, et même à son fils, qui dit quelque bien de moi dan& ses lettres. Quant à lui, je me crois dispensé des petits soins à son égard ; ceux de l'humanité étendus autant qu'ils peuvent l'être, et puis c'est tout. On lui fait passer ce qu'il demande en vivres, livres, etc.; il se promène deux fois par jour, s'il veut. Il va à la messe, quoique ce soit ce dont il s'embarrasse le moins. Il n'est jamais content. Je vous assure que ce n'est qu'un fou dont le public a bien été la dupe. Son Compte rendu lui a tourné la tête. Il s'est figuré qu'il était de lui, et il est peut-être le seul à ignorer aujourd'hui que c'est d'Alembert qui l'a fait. Je voudrais bien qu'on me débarrassât de cet enragé. Je vois par malheur que le Parlement de Rennes lambine fort *. »

On reproche à La Chalotais ses intempérances de langage : il traite l'officier qui le garde de « barbare » et d' « ogre ; » celui-ci l'appelle « fou » et « enragé. » Lequel des deux est le plus violent ? Et si par hasard le procureur général avait un jour fait jeter M. le chevalier de Foutette dans un cachot pour un délit puéril et

1. Corrèèpondance Fontette, p. 158. Fontette à La Noue, Saint-Malo, le 29 avril 1766.

ut

imaginaire, qui pourrait dire si celui-ci n'eût poir épanché sa colère en traits plus mordants?

C'était pour les prisonniers une vengeance bien anodine que d'insérer quelques duretés dans le*g lettres qui passaient sous les yeux de leur gai dieu et une liien faible |>rotestalion contre cett^ violation du secret de la correspondance, peine la plus humiliante qui pût être inllitrée a un haut magistrat.

De quoi se plaint-il?..» Il doit (^tre heureux se pi'oméne deux fois par jour... Oui, mais on ni dit pas qu'il se promène sur le haut d\in rempart long de cinquante pas et large de quatre, dont on a eu soin de fermer la vue du ctMé de la raei par une hante palissade*

Le iîls est moins emporté; et pourtant il lui prend des accès de colère contre Toflicier u qui lui rend ses soins, » selon le mot de t^ontetle^^ qui décidément aime les eu])hémîsmes. Et celui-(^H prie M™** de Caradcuc de faire entendre à son ' mari « que quand on commet des officiers pour lui rendre des services, e/est un honneur qu'on accorde à Fétat de magistrat, et non un droit qu'on lui donne pour les maltraiter et en user^J avec eux comme avec des inférieurs*, n ^H

Les prisonniers, il faut le reconnaître, se mon-^^ trèrent peu sensibles à cet honneur. Ils s'en se- , raient sans doute passés volontiers et eussent | préféré ne pas être en position de le mériter, Entra-t-il dans leur esprit un peu de ce sentiment de rivalité, de dédain que la robe éprouve parfois pour Tépée, l'homme do la loi poui

I» Cnrrespontîancc FonttiUy ç, W.

rhomme de la force, c'est possible. Quand La Chalotais parle avec acrimonie du « militaire, » de la « soldatesque, » il semble éprouver comme un ressouvenir amer du Cédant arma togœ. Fontette se montre froissé qu'on le traite de « geôlier. » Quel rôle remplissait-il après tout? Et le métier qu'il avait accepté était-il donc si honorable ?

En somme, les six magistrats étaient soumis à une consigne rigoureuse et fort dure. Enfermés dans des cellules humides, aux fenêtres masquées par des hottes en bois, il leur était interdit de se voir, de se parler, de recevoir personne.

Fontette, il est vrai, se montre rempli de déférence et de courtoisie pour les femmes, il transmet volontiers les menus objets dont elles le chargent pour leurs parents : des paniers de beurre, des porte-manteaux, des lunettes, des perruques ; elles lui en témoignent avec effusion leur reconnaissance. Il prie même M"*° de Caradeuc d'engager son mari « à soigner davantage son ajustement : il se promène vêtu d'une robe de chambre fort délabrée et ne se fait raser que le dimanche * ! » Vraiment, ce « geôlier » était aux petits soins !

Ce qui préoccupe le plus ces dames, c'est la messe du dimanche. Fontette qui était un parfait sceptique n'y avait pas pensé d'abord-. On finit par installer une chapelle au château pour la fête de Pâques. Or, un jour, en sortant,

1. Correspondance Fontette, p. 148, 155, 160, 163, 167, 170, 171.

2. « Ce n'est pas un quart d'heure passé dans une chopelle toutes les semaines qui peut lui être d'un grand soulogemeal^ écrit-il à M"" de Caradeuc. (Corresp. FonteitCy p. \^'^.

322 LE DUC d'aiguilloi? et la ghalotais

M. de Caradeuc ayant aperçu son père au haut d'un escalier se précipita pour Fembrasser. Cela suffit : à partir de ce moment Tassistance à la messe leur fut interdite, même le jour de la Pentecôte, ce dont M"*® de Caradeuc est navrée ; mais, malgré toutes ses instances, Fontette resta inflexible*.

Une peine plus sensible encore devait bientôt les frapper. Le 2 juin, toute correspondance fut interdite à M. de la Chalotais. Il lui fut également défendu de recevoir des lettres et d'en écrire. C'était une mise au secret absolu. Cette nouvelle rigueur était destinée à le punir d'avoir entretenu avec sa famille une correspondance clandestine. M. de la Fruglaye nous raconte par quel curieux procédé il y était arrivé :

« Les accusés restèrent encore quelque temps au château de Saint-Malo, sous la rigoureuse garde du geôlier Fontette. M. de Caradeuc, n'étant pas doué de la même patience que son père 2, se permit quelques propos violents pour lesquels on le menaça du cachot. Sa femme et la mienne l'ayant appris se rendirent à Saint-Malo pour tâcher d'adoucir M. de Fontette.

« Il leur fit les plus violents reproches sur les moyens qu'elles prenaient pour tromper sa vigilance, et leur montrant une collection de petits ronds d'ardoise, il leur dit :

— « Est-ce que vous connaissez cette monnaie, Mesdames ?

— « Sans doute, lui dirent-elles, vous faites

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