Mémoires manuscrits du comte de la Frugld-je. — Kx^^v
106 LE DUC d'aiguillon ET LA CHALOTAIS
Un peu plus lard, M"' de la Fruglaye insiste; le ministre se coùtente de répondre que la santé des prisonniers est bonne, qu'il n-y a pas lieu de s'inquiéter. Ils se portent bien l'un et l'autre et on ne les laisse manquer de rien de ce qui leur est nécessaire*. Ces assurances étaient consolantes, mais le sort des détenus n'en était pas adouci.
Les autres prisonniers ne sont pas traités avec moins de rigueur. La Gâcherie et Montreuil sont incarcérés dans les cachots du Mont Saint-Michel. Qui ne connaît la sombre horreur de cette prison d'Etat, située, elle aussi, au milieu des flots 2.
On a soin de séparer La Gâcherie de son neveu La Colinière. Celui-ci est emmené au châ-
Nat., H. 437. M— de Caradeuc à Saint-Florentin, 13 nov. 1765 : « J'ai vu M. de Caradeuc saisi à mes côtés, à une heure après minuit, par des gens armés, mon appartement gardé par des soldats et ma maison environnée de troupes. Sa Majesté n'aurait pas sans doute donné des ordres dont l'exécution dût me faire courir et à mon enfant les risques de la vie. »
1. Arch. Nat., d 461. Saint-Florentin à M— de Caradeuc, 6 décembre 1765 : « C'est en conformité des ordres du roi que M. de Lord vous a marqué que vous ne deviez attendre aucune lettre de M. de Caradeuc et que ce serait par moi seul que vous auriez de ses nouvelles. Bien loin que M. de Lord use d'une rigueur dont vous ayez lieu de vous plaindre, il a usé d'une indulgence contraire aux ordres quil avait reçus et sur laquelle Sa Majesté m'a chargé de le réprimander. »
2. Je fus jeté pendant quatre jours, dit Montreuil, dans la poussière du cachot le plus horrible et le plus malsain. J'y aurais promptement terminé ma vie, si l'humanité des religieux, effrayés de mon état, ne les eût déterminés à me donner une prison plus supportable, qu'ils placèrent à 480 pieds d'élévation, comme s'il eût été nécessaire d'employer à mon égard de si étranges précautions. (Mémoire au roi pour L.-G. Picquet de Montreuil, p. 20.)
leau de Nantes avec le secrétaire de M. de la Chalotais, Boudesseul. Il n'était même pas permis aux prisonniers d'aller à la messe le dimanche, quoiqu'il y eût une chapelle au château. Le domestique de M. dé la Colinière est enfermé dans la chambre de son maître et, par mesure de précaution, on lève le pont-levis tôus les soirs.
Les prisonniers devaient payer eux-mêmes leur nourriture. M. de Menou, qui commande au château de Nantes, prévient M. de Saint-Florentin que Boudesseul n'est pas en état de faire cette dépense. Le ministre permet qu'il soit nourri aux frais de l'Etat, mais il recommande beaucoup d'économie.
Quelle agitation dans la ville de Rennes quand on appj*it le lundi matin les événements qui s'étaient passés dans la nuit! On peut se figurer l'émotion qui saisit la petite société parlementaire. Depuis de longs mois elle attendait la solution de la crise, et celle-ci arrivait tout d'un coup, fort inattendue.
Ces rigueurs donnaient à réfléchir. On pensait qu'elles ne s'arrêteraient pas là. Les plus compromis, MM. de Robien, de Guerry, du Pargo, de Lohéac, de Bonamour, de Kersalaûn, du Bourblanc s'attendaient à être enlevés, ils avaient déjà fait leurs paquets.
L'attente ne fut pas de longue durée. A huit heures du matin des officiers de dragons parcourent les rues et remettent à chaque m^§\^U\\\. mw
JO^ f.K flLC tl*AIGL-ILL05 ET L% CHALOT%l>
|>li <i/r^ll/r ;iijx nrmes royales. CVtait nue lettre iUi f:u('}uzi corK;ijr? on ces termes :
« Mon»,,. Je voos fais cette lettre pour toos dire de vo ifl rendre en robe, rabat et bonnet carré, le 12 du prA%HUi mois, à huit heures du matin, dans la chambre oii mon l'arlement de Rennes a coutume de s'assembWîr, ;i l'effet d'entendre ce que je vous ferai savoir de UU'M yo\(fuU:n ; vous faisant défense de faire aucune tourXufu de votre office avant de les avoir entendues, ffi d'entrer en délibération sur aucuns autres objets :eijx qui vous seront proposés de ma part, ni de f'jfiimrfrr de ladite chambre jusqu'à ce qu'il ait été délibéré sur iceux. Ecrit à Fontainebleau, le 6 novembre 1705, Signé : Louis *. »
que t'j'A oéM;mi
AussiUit, vive rumeur. Nul ne connaissait les ordres du roi. Toute la journée, de longs colloques eurent lieu. Une quarantaine de magistrats H(i rendirent en habit de couleur et Tépée au vAU\ chez le premier président, msris il ne put leur donufîr aucune explication. Les conseilhîrs hîH plus ardents, réunis chez M. de la Biochaye, Hobien, de Guerry, Talhouët-Bonamour, Kersalariri, du Hourblanc poussaient les autres à la résistance^,
Pendant une partie de la nuit, les pourparlers continuènuit, chacun attendait avec anxiété cette
1. Arcrh. (lo Laillé. Original delà letlre adressée au président dfl Motiiluc. — Journal des Evénements, p. 27.
2. AuBMi à l'intendance on regrettait qu'ils n'eussent pas été orrétéH. « S'ils l'eussent élé, on eût évité tous les mouvements et les intrigues qu'ils se sont donnés pour maintenir la démission et la résistance aux ordres du roi. » (Arch. Nat., U. 437. Bulletin de Rennes, 15 novembre 1765.)
journée qui devait décider du sort du Parlement et de leur propre situation.
L'avocat général Le Prestre était dans les transes. « Me voilà le seul du parquet, écrit-il, et celui sur qui va rouler toute la besogne. Outre les deux courriers d'hier, il en est encore arrivé un troisième à minuit. Nos non démis et les deux exilés de Concarneau et de Landerneau (MM. de Chef-du-Bois et de la Villebouquais) arrivent tous aujourd'hui. L'action sera chaude demain au Palais. J'ignore encore les ordres que j'aurai à y porter. Voici un terrible moment. Adieu, je ne suis pas trop à moi *. »
Le mardi 12 novembre était le lendemain de la Saint-Martin d'hiver, jour où le Parlement recommençait habituellement ses audiences. Mais cette fois il n'était point question de la mercuriale d'usage.
Dès le matin, le Palais de Justice prit une animation qu'il n'avait plus depuis six mois.
Le jour naissait à peine, il faisait froid, les conseillers sortant de leurs hôtels en robe rougo et bonnet carré, arrivaient en chaise à porteurs ou à pied.
Ils montent à la salle des Pas-Perdus et se dirigent à travers les vastes couloirs encore obscurs vers la grand'chambre. Cette magnifique salle, avec sa merveilleuse décoration, était un cadre approprié à ces solennelles assises. Quatrevingt-six magistrats prennent place sur les sièges fleurdelisés.
Un public nombreux, composé de procureurs.