Correspondance Le Prestre, 18 novembre
122 LE DUC d'aiguillou et jjl chalotajs
de M. de la Chalotais, loin d'exciter la fermentation que Ton pouvait attendre d'un homme qui paraissait disposer ici de tous les sentiments et de toutes les opinions, a excité, même dans sa compagnie, des sentiments absolument opposés. Il est bien rare aussi que les liens que les intrigues forment soient des liens d'amitié qui partent du cœur : en rompant l'intrigue, on rompt l'acte d'union '. »
C'était l'avis de l'intendance. « On parait en général assez déterminé à abandonner les deux
1. Arch. du min. de la justice, Goniac à d'AigaiUon, SO novembre 1765.
Exprimant la même idée, M. Marion écrit : c La perte des procureurs généraux était passionnément désirée par ce g^ronpe d'ennemis extrêmement ardents qu'ils s'étaient faits en Bretagpne. » (p. 347.) Et il cite Tabbé de Saint-Aubin (Charles de Venddmois, abbé commendataire de Saint-Anbin-de»-Bois), prêtre étranger; Le Minihy, qui était le procureur du duc d'Ai^ilIon, et un commissaire garde-cdtes de Landemean (?) nommé Lasnier. L'énumération est courte et peu probante. M. Marion aurait pu y joindre M. de Coniac, dont la lettre ci-dessous montre la violente inimitié contre La Chalotais et en explique les motirs tout personnels : « Je suis intimement convaincu que le Compte rendu nest pas de lui, qu'il n'a prêté que son nom, je voudrais que dans l'inventaire de ses papiers on trouvât quelque preuve de l'envoi qui lui a été fait. Certainement le Plan d'éducation et cet ouvrage ne sont pas de la même plume... (Appréciation tout à fait erronée.) Le mépris public est la plus cruelle vengeance que je lui désire pour tout le mal qu'il m'a voulu et qu'il a cherché à me faire et pour toutes les persécutions que j'éprouve depuis deux ans ?,.. »
Coniac désirait fort que les procureurs généraux fussent punis, mais il ne voulait point se mêler de cette affaire : « J'aurai l'honneur de vous instruire exactement de tout ce qui se passera ICI, écrit-il au duc d'Aiguillon, et j espère que vous voudrez bien me protéger de manière que je ne joue aucun rôle dans toute cette affaire... Quoique je n'aime point les puniUons, je croîs cnie dans cette circonstance elles deviennent de la plus absolue né- 2rd'^' 176^7*"' "'*''• J""***^*- C^'^i"^^ « d'Aiguillon, 20, 23 nov.,
procureurs généraux, car on ne les aime pas et on ne s'en cache point... »
« En général, le Parlement n'est pas fâché d'être défait des derniers enlevés. 11 paraît surtout content d'être délivré des deux procureurs généraux, du sort desquels on s'embarrasse fort peu. Chaque jour développe la satisfaction du peuple sur le même objet, et ceux qui se taisent encore ne sont retenus que par la crainte de les voir revenir un jour en place et en état de se venger... 11 serait fâcheux que le roi rétablît le père et le fils. On jouit ici de la satisfaction d'espérer qu'après avoir été enfermés, ils ne seront plus procureurs généraux. Dans aucun état personne ne les regrette. On semble même applaudir déjà à leur punition. On s'en apercevra davantage dans la suite... »
« On paraît ici tout consolé de l'emprisonnement des cinq Messieurs, et fort peu inquiet de leur sort, quoi qu'il doive être... On ne s'inquiète que de savoir s'il y aura bientôt un autre Parlement qui rende la justice et tire la faim du corps d'un grand nombre d'avocats et de procureurs qui périssent avec leurs familles, faute de travail et de salaire ^ »
C'était là l'opinion des partisans du pouvoir ou, si l'on veut, des fonctionnaires; mais l'opinion des fonctionnaires est rarement celle du public; nous en avons encore ici la preuve. L'incontestable popularité que s'acquirent les prisonniers serait déjà en contradiction formelle avec
1. Arch. Nat., H. 437, 440. Bulletin de Rennes des 12, 15 et 20 novembre 1765.
LE DUC DAIGL'ILLON ET h\ CIIALOTAIS
les npprt'cialioiis des agents cIg d'Aiguillon. Mids imus avoii!^ des ténirvig'nagps pr^Tis. « A Reniios, la ooîisternation iHoit génùral<% dit M. de la Priiglayo* Jji' public faisait mille conjectures sur le motif des arrestations, M. d'Aiguillon y avait un parli semant une foule de faux bruits qui ne tardaient pas à être démentis par la partie saine et hounèto de ce même public. JVus la satisfaction de constater qu'aucune iiupatatiou grave ou légère ne s'était maintenue contre Texamen du public ^ » Et M* de Coniac, qui nVst pas suspect, m* disait-il pas lui-m(Mne : « Les accusés ont une considération qui semble détruire Taceusation '-. » D'autre part, les parents des prisonniers ne restaient pas inactifs; mus par un sentiment aussi honorable que légitime» ils commençaient en leur faveur cette campagne infatigable qu'aucun échec ne rebuta et qui devait ilurer plusieurs années. iP'** de la C halo tais partit pour Paris iiCin de demandiu' justice : elle adressa une supplique touchante à M. de Saint-Florentin, qui répondit assez durement^ : « Toutes les démarches que vous avez faites en faveur de votre père et de votre frère ne leur auraient été d'aucune utilité. Le roi jugeant à i>ropos de leur faire faire leur procès, a renvoyé rinstruction et le jugement devant MJI. les commissaires tenant le Parle-
1, Mémoires nianuscrils d<* M, cJc la Friig^Iaye.
2, Arch. Nnl., H- k^il. Coiiîâc /i d'Aiguillon, 22 décembre 1765.
3, Arcb. Ntit., H, ^«37 . Mi'' de lu Chalotnîs à Samt-Florfnlin, 20 novemlirc 1705; — O' 4C5. SaiiU-FIoreolin à M"' de la Cbolotnis, ti^j novembre 17G5, — Ceîle-ei rertit d libord Tordre dequiUer Pnris, elle iibllnt ensuite iVy rester, nioisellf fnt internée ou couveni. de Suiute-Thècle, avec dcrcnse de voir ses conaeils et 6^a
ment de Bretagne. C'est ce tribunal qui décidera de leur sort selon les formes ordinaires. Ils connîrttront les faits dont ils sont accusés. »
C'était en effet ce que demandait l'équité la plus élémentaire. Mais pour juger ces accusés de marque, on n'avait plus de tribunal régulier. Il fallut en créer un. Et l'on fit ainsi un nouveau pas dans la voie toujours dangereuse des juridictions d'exception.