Arch. Nat., H. 436. Rapport de Raudin, 23 moi
2. Arch. Nat., H. 436. D'Ainilly à Saint-Florentin, 29 mai 1765.
3. Arch. Nat., H. 436. Rapport de Raudin du 9 juin 1765. II 1*
10 LE DUC d'aiguillon ET LA CHALOTAIS
obéir au roi, et par suite que Ton ne pouvait quitter sa charge, alors même que la grande majorité le déciderait. Cet avis courut bientôt les salons. « Mon chétif écrit, dit Tabbé, quelque précaution que j'aie pu prendre pour qu'il demeurAt secret, est entre les mains de tout le mondé et moi la gazette et la bête noire de toute la ville, où je n'ose presque plus me montrer. Il m'est même revenu que, le Parlement une fois rétabli, je dois m'attendre à éprouver toute son animadversion*. »
Après le premier moment d'émoi passé, les conseillers se firent à leur internement à Rennes, ils s'en félicitèrent même, et cette mesure n'-eut point les résultats qu'on en attendait. Les douze « non démis, » au contraire, se crurent victimes de leur fidélité et de leur attachement au roi. Ils prévoyaient des difficultés et craignaient même pour l'avenir d'être obligés de vendre leurs charges. En effet, ils éprouvaient toutes sortes de mortifications humiliantes et publiques. Et d'abord les « non démis » furent ouvertement qualifiés d'ifs^ on appela les autres orangers. Ces dénominations devinrent vite populaires et furent bientôt d'un usage courant-.
1'. Arch. Nat., H. 535. L'abbé Boursoul à l'évoque de Rennes, 9 juin 1765. — « Vos casuistes sont de grands J. F. ainsi que ceux qui les croient, écrit Poulpry à La Ghalotais. » (Procès instruit, I, 259.) L'abbé Boursoul était un prédicateur renommé de l'époque» Il mourut subitement dans la chaire de l'église de Toussaints, le 4 avril 1774, en préchant un sermon sur le bonheur du ciel.
2. Arch. Nat., H. 436. Lettres de Raudin des 4 et 14 juin 1765»
Au commencement du mois de juin, tous les conseillers, démis ou non démis, reçurent par la poste une enveloppe timbrée de Paris. Dans cette enveloppe se trouvait une gravure. C'était un tableau des magistrats non démis. Au sommet, un écusson portant un if sur fond d'or, surmonté d'une couronne formée d'ifs taillés, avec la devise : Ne sedeas in umbra. Ne vous asseyez pas sous son ombre. Autour, un cordon alterné d'hermines et de J. F. .supportait une décoration d'if. Le dessin était encadré d'une bordure appelée grecque^ où étaient entrelacés , des J. et des F. Dans le haut, ces mots : Liste des président et conseillers à la grecque du Parlement de Bretagne^ commençant le 22 mai 1765. Dans le cadre, les noms des douze magistrats non démis et, sous le titre de chaque chambre, un petit médaillon contenant les deux lettres J. F. entourées des mots : Nunc et ab omni œço. Maintenant et de tout temps *.
Il n'est pas difficile de deviner la signification des deux lettres I. F. ou J. F., l'I et le J s'écrivant alors indifféremment l'un pour l'autre. De bonnes âmes prétendaient qu'elles voulaient dire simplement Judex Fidelis^ mais le public ne s'y trompa point, il comprit du premier coup le sens de ce calembour spirituel et méchant; le mot fît fortune et bientôt, dans toute la province, il servit à désigner les malheureux non démis. On les appelait couramment les ifs et beaucoup prononçaient en toutes lettres Jean F
Les librairies étaient alors des bureaux de
• 1. C'est cette gravure qui est reproduite dans ce volume.
i2 LK DUC d'aiguillon KT LA CHALOTAIS
nouvelles. On s'y retrouvait, on s'y asseyait, on y eausait des bruits du jour et des événements politiques, on commençait à y dire du mal du gouvernement. Celle des demoiselles Vatar, située au coin de la rue Royale et de la place du Palais, était particulièrement fréquentée par les conseillers au Parlement; ils s'y donnaient rendezvous et chaque jour le cercle était nombreux. Le 2 juin, M. de Montreuil étant dans la boutique, im valet lui apporta un paquet qui venait d'arriver par la poste et qui avait coûté 4 livres de port. Montreuil 1 ouvre et déplie le papier. C'était la gravure des ifs ; il s'écrie : C'est bien drôle ! et se met à rire ; aussitôt, tout le monde l'entoure, on se presse, on regarde, l'estampe passe de main en main : C'est bien fait, dit-on, et Ton rit aux éclats. Chacun veut en avoir un exemplaire ; elle a tant de succès qu'il n'en resta pas une seule au destinataire.
Quel était l'auteur de cette mordante gravure ? Quel en était l'expéditeur? Pour le découvrir, on multiplia plus tard les perquisitions et les arrestations. On ne le sut jamais positivement. Cependant, il paraît certain que l'idée première appartient au conseiller de Montreuil et le dessin à M. de la Bellangerais, son oncle; l'esquisse fut ensuite mise au point et gravée sur cuivre par OUivault, habile graveur de Rennes '. Les exem-^ plaires furent envoyés à deux dames bretonnes habitant Paris et fort dévouées à l'opposition, la
1. Arch. Nat., If. 43G. Rapports de Raudin des 9 et 12 juin 1765. — Procès instruit, I, 118, 125 ; II, 340, 376-38'é. — Mémoire au rot pour Picquet de Montreuil, p. 4. -- Journal des Evénements, p. 2.
marquise de Pire et la marquise de la Roche, châtelaine du Boschet, qui les expédièrent aux conseillers. On crut du moins reconnaître leur écriture sur les enveloppes.
On devine l'impression que durent éprouver les douze infortunés qui voyaient ainsi leurs noms livrés en pâture à la risée publique. Cette gravure fut pour eux comme un coup de massue ; d'Amilly la qualifie d' « indécente » et Le Prestre de « scandaleuse; » elle établit une scission irrémédiable entre les signants et les non signants, écrit Coniac ' ; Raudin avoue tristement « qu'elle détourne bien des gens de la fidélité qu'on travestit en crime et à laquelle on prépare des événements fâcheux ».
Dès lors les « douze » marchèrent d'avanies en avanies, ils ne pouvaient plus sortir sans entendre murmurer le mot d' « if », leurs confrères ne les saluaient plus dans la rue.
Au contraire, les démis étaient les héros du jour et les maîtres de la ville; leur rendez-vous préféré était le jardin des Bénédictins appelé le Thabor-. Ils se réunissaient chaque jour sous les ombrages de ce beau parc, agréable en cette saison d'été, puis de là se rendaient place Royale devant l'Hôtel-de- Ville, où ils se groupaient en cercle, discutant avec animation.
1. Arch. Nat., H. 436. Coniac à Saint-Florentin, 5 juin 1765. — Correspondance Le Prestre, 21 juin 1765. — Archives de la Magnane, d'Amilly à Montbourcher, 8 juin 1765.
2. Le Thabor était dès lors ouvert au public, mais aux hommes seulement Les PP. Bénédictins, dont l'abbaye était contiguiS ne .se promenaient plus que dans leur jardin réservé, Le Thabor est /encore actuellemeqt le jardin public de Rennes,
14 LE DUC d'aiguillon ET LA CHALOTAIS
Pour mieux faire parade de leurs sentiments, les jeunes conseillers avaient trouvé plaisant de quitter Thabit noir et la perruque, costume traditionnel des magistrats ; ils arboraient des vêtements de couleur éclatante, ornés de galons d'or, les cheveux en bourse et Tépée au côté; quelques-uns y ajoutaient fièrement un plumet au chapeau.
Gais et joyeux, ils étaient de toutes les fêtes. Les « non démis, » eux, étaient tenus à l'écart, mis en quarantaine; on les toisait d'un air méprisant en leur faisant 1' «c épaule rennaise * ; » ils ne pouvaient entrer dans un salon sans entendre les dames murmurer sous leur éyentail : « C'est un if, » et les hommes dire tout haut : « C'est un Jean F.... »
Un soir, M. de Gibon du Pargo arrive chez le président de Châteaugiron, où il devait souper. Il aperçoit parmi les convives le conseiller Huart de la Bourbansais, non démis; aussitôt il prend son chapeau, sort brusquement et ne reparaît
Le jeudi 13 juin, M. Le Borgne de Coëtivy, l'un des douze, va pour souper à l'hôtel d'Artois, où les magistrats qui n'avaient pas leur famille à Rennes mangeaient habituellement. Plusieurs démettants qui s'y trouvaient se lèvent aussitôt et font porter leur couvert dans une autre salle. M. de Coëtivy fut obligé de s'en aller sans souper. Chose plus grave ! on chercha à
1. Expression bien connue à Rennes et dans toute la Brelagne, qui veut dire : se détourner de quelqu'un en le toisant dédaigneusement.
marier le vieux conseiller de KerouUas, âgé de plus de 80 ans, afin de priver son neveu, Coëtivy, de sa succession.
L'avocat Richard de la Bourdelière, greffier de la Faculté de droit et très dévoué au pouvoir, passait un jour place Royale. Un conseiller démis marchant derrière lui le heurte si fort qu'il le renverse presque à terre. L'ordre des avocats, loin de prendre la défense du confrère, déclare qu'il est suspect et veut le faire rayer du tableau.
Un autre jour, M. du Parc de Kerivon, se trouvant au salut de sa paroisse, un marguillier lui présente un flambeau pour la procession autour de l'église. Alors on entend dans l'assistance une voix qui crie très distinctement : a Un Jean F... pour porter un flambeau devant le Saint-Sacrement ! » On ne dit pas si M. du Parc prit le luminaire.
La Cour n'assista pas à la procession de la Fête-Dieu, qui eut lieu cette année le jeudi 6 juin. Ce fut une grande déception pour les Rennais, car les robes rouges du Parlement ajoutaient un vif éclat à cette fête populaire. On dit même que les dames de la halle allèrent à cette occasion offrir des branches d'oranger aux démis et porter des branches d'if aux non démis. Le Présidiai, la Maison de Ville, les avocats et les procureurs refusèrent également de se rendre à la procession, ce qui, de Tavis de Raudin, produisit un mauvais eff'et dans le peuple ^ Avocats
1. Arch. Nal., H. 436. Rapports de Raudin des 7, 9, 12, 16, SI juin 1765.
16 LE DUC d'aIGUJLLON ET L\ CHALOTAIS
et procureurs, tant au Parlement qu'au Présidial, avaient du reste cessé de travailler.
La Faculté de droit décida même de s'abstenir des solennités de la Saint- Yves, « attendu la cessation entière de l'administration de la justice dans les tribunaux de la province *. »
Quelques esprits sages cherchaient cependant un terrain de conciliation, mais vainement. Le premier président était de ceux-là. Il s'efforçait de conserver de bons rapports avec les deux camps; aussi Raudin le dénonce comme trop faible et porté aux concessions. Il eut vers cette époque une longue conférence avec MM. de L6héac et de Talhouët Bonamour, à la suite de laquelle une certaine détente parut se produire; il essayait d'endoctriner les plus modérés parmi les démis : Trévénégat, Brilhac, Villeblanche, Bonin de la Villebouquais ; mais les ardents, Picquet de Montreuil, Kersalaûn, Guerry, de Gibon du Pargo, Le Gouvello de la Marche, de Farcy de Mué résistaient.
La pierre d'achoppement était toujours la question des deux sous pour livre. Un projet d'arrangement proposé par le président de Montbourcher n'eut aucun succès. Le roi tenait à les faire percevoir et le Parlement refusait d'y consentir. Gomment concilier ces idées contradictoires ? D'autre part, comment forcer à juger des gens qui ne le voulaient pas-?
Du reste, tous les personnages influents, d'A-