Mémoire pour L. Chartite de La Gâcherie^ p
fois le jour et le vent qui pénétrait à travers le plancher mal joint me firent ressentir un froid excessif dont je ne pus modérer la violence en faisant du feu, parce que la fumée qui sortait de la cheminée, ne trouvant pas assez d'issue pour se dissiper, m'incommodait encore plus.
« J'ai eu des saignements de nez, des. vomissements fréquents, même des évanouissements occasionnés sans doute par la corruption de Tair et ma santé en est restée altérée. Un des officiers se trouva suffoqué après avoir été un peu de temps dans mon cachot; je lui dis qu'il pouvait juger par lui-même de ce que j'avais à souffrir, puisque j'y passais vingt-trois heures par jour et que j'avais ^té plus de trois mois sans sortir*. )>
Voilà ce que La Colinière appelle « des traitements qui auraient à peine été réservés pour des scélérats convaincus d<;s plus odieux forfaits. » A-t-il tort? On dit aujourd'hui que cette détention fut très loin d'être aussi rigoureuse . qu'on Ta prétendu. On soutient qu'on a su créer sur ce sujet une légende qui dure encore. « 11 importe cependant à la vérité historique de mettre les choses au point et d'écarter les exagérations traditionnelles. » — Nous demandons qu'on nous indique ces exagérations et nous attendons qu'on nous dise « quelles sont les cruautés gratuites dont les prisonniers- ont fait dans leurs mémoires et requêtes complaisamment étalage -. »
Les plaintes que nous avons citées trouvent leur confirmation dans la disposition même des
1. Mémoire au roi pour L.-F. Charette de la Colinière, p. 2, 15.
2. Carré, l.a Chalotais^ p. 29. — Marion, La Bretagne,"^, ^la.
LK DUC D AIGUILLON ET LA CHALOTAtS
lieux. Dire que cette clétnntion fut cruelle 0I odiense n'pst pas commettre une exagération, mais aiTirmer une vérité biâtoriqiie que le parti pris le plus ma! veillant ne t^anrait contester
Elle fut cruelle, cnr le séjour dans ces cellules devait être particu!i#M^ement pénible pour dej hommes habitués à toutes les aises d'une vi luxueuse ; elle fut odieuse, car ces magistrats étaient détenus depuis doux mois sans qu'aucune forme judiciaire ait été respectée, sans qu'ils pussent savoir encore de quel crime ils étaient accusés.
Cepeadant le procureur général ne se laissa pas abattre par risolenient et Tincertitude terrible sur Tavenir qui Fattendait, C'est à cette époque qu'il composa le Mémoire si connu à la fin duquel il écrivit ces mots qui firent bientôt le tour de la France : n Fait au château de Saiut- Malo, le 15 janvier 1706; écrit avec une plume faîte d'un cure-dent et de l'encre faite avec de la suie de cheminée, du vinaigre et du sucre sur des papiers d'enveloppe de sucre et de chocolat ^ »
On a contesté la véracité de cette note célèbre « On se représente volontiers, a-t-on dit, les luagistrats bretons dans une affreuse captivité ; les pamphlets du temps les font passer pour autant de héros et de martyrs. On est tenté de sourire en lisant la phrase fameuse du IMémoire
1, Prtfnter M^nioàc de Ln Chftloloi», p, 53.
car La Chalotais ne manquait ni d'encre ni de papier. Outre que la fabrication d'une pareille encre eût demandé du temps et supposé une surveillance peu attentive, le prisonnier dut trouver plus simple de surprendre la candeur de ses gardiens et de se faire remettre un peu d'encre véritable, du papier et quelques plumes K »
« Il faut avouer qu'une certaine dose de crédulité est nécessaire pour ajouter foi au curedent légendaire, à l'encre faite de suie et de vin. On n'a pas recours à ces procédés incommodes lorsqu'on a à sa disposition tout ce qu'il faut pour écrire. On fait volontiers grand bruit de par le monde des extrémités auxquelles on prétend avoir été réduit, mais on n'a garde de s'astreindre en son particulier à un travail aussi rebutant lorsqu'on peut s'en dispenser 2... »
Il est toujours tentant pour un historien de détruire une légende accréditée, mais encore fautil avoir pour le faire certaines preuves. Or on n'en produit aucune. En somme, on accuse La Chalotais d'avoir commis, en écrivant ce mot célèbre, un impudent mensonge. Il faudrait bien pour l'en convaincre citer quelques faits ou quelques textes; or on les cherche en vain. Des suppositions, des inductions, des hypothèses, et c'est tout. On suppose que le prisonnier devait dissimuler le papier, l'encre et les plumes qui lui étaient remis pour écrire à sa famille.
On rappelle qu'on trouva de petites fioles d'encre dans des bouteilles de bière envoyées de
1. H. Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon, Tnlrod., p. 28, 29, 37.