‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 10 sur 178 · UN DEBAT HISTORIQUE XIX · texte numérisé non relu

UN DEBAT HISTORIQUE XIX

Aux yeux des néo-défenseurs du pouvoir absolu, ces pauvres Etats ont tous les torts et tous les défauts. « Ce sont, dit M. Carré, des assemblées de sept à huit cents nobles, mis en présence de quelques évêques, de quelques députés de chapitres, et de quarante-deux individus formant la représentation avilie d'un tiers état de deux millions d'hommes. » (Introd., p. 24.) M. Marion apprécie de même « cette constitution ultra-aristocratique, » cette « cohue démesurément nombreuse de gentilshommes, qui savait le plus souvent imposer sa volonté aux quarante évêques ou abbés qui composaient Tordre du clergé et aux quarante-six maires qui formaient la pseudo-représéntation du tiers état » (p. 6).

Ce qu'on ne dit pas, c'est que le nombre des gentilshommes, d'ailleurs rarement aussi considérable, même au début des sessions, diminuait vite ; au bout de peu de jours, la moyenne des présents n'était en général que de deux cents environ.

Ce qu'on ne dit pas, c'est que le tiers état, renforcé des a agrégés, » atteignait parfois quatre-vingts membres et délibérait dans sa « chambre » spéciale ; de plus, le vote ayant lieu par ordre et non par tête, son pouvoir était exactement égal à celui de la noblesse.

Il suffît, du reste, de parcourir l'histoire des Etats pour se convaincre que les expressions méprisantes avec lesquelles on traite le tiers sont très injustes ; il joua toujours dans les assemblées un rôle fort important, et si quelqu'un a tenté de « l'avilie, » c'est justement le duc d'Aiguillon. Le premier, en effet, il

les ministres, en parlant de les détruire, ne l'oseront jamais. » (H. Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon, Introd., p. 84.)

ordonna que le choix des maires et des députés fût soumis à son agrément; tous ses efforts tendirent à l'abolition de la règle traditionnelle qui exigeait, en matière de finances, le consentement unanime des trois ordres et non pas seulement la majorité de deux ordres contre un, règle salutaire qui était précisément la sauvegarde du tiers état.

Sans doute, celui-ci était trop restreint et la noblesse trop nombreuse; sans doute, ces assemblées ne représentaient qu'une oligarchie; mais, telles qu'elles étaient, les Bretons s'estimaient heureux dé les posséder, puisqu'elles défendaient leurs droits et ont efficacement protégé leurs intérêts jusqu'en 1789.

On dit que « ni la population des villes, ni celle des campagnes, n'était véritablement représentée aux Etats, que le clergé ni la noblesse eux-mêmes n'avaient de mandataires librement choisis. » (Marion, p. 44.)

Evidemment, il eût mieux valu que les membres de cette assemblée fussent nommés par le suffrage universel; nous savons par expérience que les élus du suffrage populaire se sont toujours fait remarquer par une compétence reconnue, une vertu incontestée, une tenue parfaite et un désintéressement à toute épreuve !

Mais que dirait-on d'un mauvais plaisant qui reprocherait à un malheureux de marcher avec une jambe de bois?

— Vous iriez bien mieux avec vos deux jambes.

— J'en conviens, répondrait celui-ci, mais puisque je ne les ai pas, je suis encore heureux de marcher ainsi.

Si la noblesse bretonne s'était inclinée sans discussion, acceptant servilement tous les caprices du pouvoir, elle eût mérité peut-être les éloges du duc

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