‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 9 sur 178 · UN DEBAT HISTORIQUE XVII · texte numérisé non relu

UN DEBAT HISTORIQUE XVII

Comme en 1765, V « Affaire de Bretagne » est à Tordre du jour, et chacun des deux partis a ses champions décidés et ses historiens convaincus.

M. Henri Carré, professeur à la Faculté de Poitiers, a publié naguère la correspondance fort intéressante du chevalier de Fontette, subordonné et ami dévoué du duc d'Aiguillon ; il a fait précéder ces lettres d'une introduction intitulée : La Chalotais et le duc d*Aiguillon, où il prend netten^ent la défense de celui-ci.

Dans un ouvrage portant pour titre : La Bretagne et le duc d* Aiguillon^ M. Marion, professeur à l'Université de Bordeaux, a traité la question au fond et refait toute l'histoire de l'administration du duc d'Aiguillon ; son livre est un panégyrique de ce dernier et un véritable acte d'accusation contre le parti breton.

Enfin, il faut citer un volume fort bien écrit : Lin-* guet, par M. Jean Cruppi, dans lequel l'auteur, tout en formulant de fortes réserves, se montre plutôt favorable à ce personnage jusqu'alors si malmené.

Une nouvelle école semble se former, qui prend en main la défense du pouvoir royal et de la politique de Louis XV.

Mais aucun de ces auteurs n'a posé la question de principe, qui- est pourtant le point de départ nécessaire et le fondement même de la controverse.

Le duc d'Aiguillon a été traité d' « ennemi de la noblesse, » dit M. Carré, « il voulait détruire les franchises des grands...; fut-il l'agent servile d'un gouvernement despotique ou plutôt faut-il attribuer son discrédit à l'audace heureuse, à la ténacité d'uji parti qui a su conquérir l'opinion, mais qui, sous couleur de patriotisme, n'a obéi qu'à de haineuses et basses passions? » [Introduction^ p. 4 et 10.) Telle est la question.

Ailleurs, M. Carré parle des « privilèges de l'aristocratie bretonne, » des « franchises de la noblesse ; » a le patriotisme breton consistait à faire passer l'intérêt d'une oligarchie avant l'obéissance due au roi. » Ce que nous avons dit plus haut suffit à montrer l'inexactitude de ces expressions. Les privilèges des Etats étaient une chose, et les privilèges de la noblesse en étaient une autre ; il n'y avait aucun rapport entre eux; les premiers découlaient du contrat de 1532, et n'étaient pas plus les franchises de la noblesse que les franchises du tiers état, ils appartenaient également aux trois ordres, ou plutôt à la province. Les privilèges de la noblesse n'étaient nullement en cause, et, s'ils l'avaient été, le duc d'Aiguillon, qui en bénéficiait plus qu'aucun autre et savait fort bien rappeler, à l'occasion, qu'il était très supérieur par la naissance à ces « petits gentilshommes bretons, » n'aurait pas manqué de les défendre. N'était-il pas le type de cette aristocratie de cour, immorale et famélique, qui fut la plaie de l'ancien régime ?

Il est vrai qu'on veut nous persuader aujourd'hui que le duc s'est fait maintes fois, auprès du pouvoir, le protecteur de la constitution bretonne. C'est une thèse souvent développée par M. Marion. Nous aurons l'occasion de la discuter. Mais il est trop évident que si le duc a jamais défendu cette constitution près des ministres qui lui voulaient mal de mort, c'est dans la mesure où il croyait utile à sa politique de la respecter, et je me figure que s'il embrassait si ardemment la cause de la liberté bretonne, c'était pour mieux l'étouffer * .

. 1. « Ce n'est pas qu'il estime les « franchises de la noblesse » utiles ù l'Etat ou même à la province, mais il est convaincu que

Page 1