Marion, La Bretagne et le duc d'Aiguillon, p
5. Il suffit pour s'en convaincre de citer tout le passage dont M. Marion n'a reproduit que quelques lignes :
« La réponse de MM. les commissaires du roi nous laisse entrevoir un succès si justement désiré. Ils ont été aussi toucît^s qu aucun membre de l'assemblée de l'obligation de faire enregistrer l'ordre du roi. (Ces mots sont soulignés dans l'original.) Quelle satisfaction pour eux et que ne doit-on pas attendre de leur bienfaisance dès qu'on leur aura présenté les motifs les
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278 LE DLC d'aiguillon KT L\ CIIALOTAIS
Leî$ Etats acuordèrent même au duc d'AîpiùU Ion une favtnir [dus signalée : ils dëcidèreiit d'i''trê les parraina do renfant <ju*allcmdait la duehi'sse, si cVHait un garçon; (^ pour martiuer, dit le texte, à M. le duc d'Aiguillon la romnnaissanee des Etats pour les services qu'il a rendus à la provinee depuis qu'il est commandant K ))
C'était un témoignage ofiieiel; c'était surUnit une marque de haute déférence et de courtoisie respectueuse à Tégard de la dncLesse, tjui était Bretonne et alliée à tonte la noldesse.
L'enfant ne vint pas à terme. Deux ans après, la duchesse étant redevenue grosse, les membres de la Commission intermédiaire pensèrent que h décision des Etats n'était pas périmée et ils in formèrent le cornmandanl, en termes très fini leurs, de leur intentiiMi d'y donner suite -, Mais renfant fut une fille et la proposition des Etala ne lïit jamais réalisée,
plus pressante de iioos accorder le reU'tiit d'un ordre c|u' il» ii^oat fuit paraître qu^nvec peine kI qit's'i regret.
Et les trois ordres, après une longue disserialiou hUioriqtie, cuDpUieiil ainsi :
<i La proposition que sans le consefitcmvni des (roU ordres aucune lei'ee de déniera ne peut être ^Hihible ment faite en Bretagne n'est point une prétention, c'e^t une inauuie certaine, eâsenlielle û notre ronstitutiun. Si on iir la suivait plus, que iterl1i«^ni loj I^^lulet ? Ce n'est point un système de quelrjues pftrlîeulîers, c'esl le système des Irais ordre», le sytttenif nutiuiMiL Loin d'ùtre dé* nuée de fondeinentp c'est une règle ù lubrî de toute e&ntradtetion Tond ce*. «
Kt r#'tle prolc-4l«tîon est présentée par leî* trois ordres et signée des trais présidents, Mg^r Desnos, MM. de Kerguçzec el de Couiac. (Arch. dll-el-ViL, C. \im.)
\. Arch. d'Il.-i-t-ViL, C, 2ti90. Registre des pr oeèa- verbnuxJ Séance du jeudi 25 novembre 1702, 1
2, 24 mars 176'jr Mentoire pour M, le duc tVAigniUont p. 95, 1
DÉMÊLÉS ENTRE LA CHALOTAIS ET d\iGUILLON 279
Le duc eut le tort de se prévaloir plus tard de ces démarches et les Etats semblèrent les regretter. c( Rien de si équivoque, dirent-ils alors, que ces prétendus témoignages; ils sont quelquefois l'expression du cœur, la tenue de 1770 en fournit Texemple. Mais Fliistoire nous apprend que souvent les peuples sont réduits à caresser la main qui les opprime ^ » — « C'est se rendre à la fois coupable d'une indécence bien criminelle, répond le duc à ces mots cruels, d'une inconséquence bien singulière et d'une injustice bien révoltante-. »
Il se fit également par la suite une arme de plusieurs lettres élogieuses écrites par des Bretons à cette occasion, qui prouvent seulement qu'on rendait justice à son zèle et à ses bonnes intentions, et notamment d'un billet de M. de Coëtanscours :
« Vous avez perdu. Monsieur, votre fils, l'objet de nos espérances, ce fils chéri avant que de naître dans la personne de son père par une province qui, sachant distinguer la volonté de l'effet, sait être reconnaissante. Les petits mécontentements qu'elle est contrainte d'éprouver ne s'imputent qu'aux circonstances, et les services que vous lui avez rendus sont un bien qui n'est dû qu'à vous. Monsieur... J'espère que M™*' la duchesse d'Aiguillon nous mettra dans le cas, aux Etats prochains, de prendre notre revangc (sic), et que nous serons plus heureux.
1. Réponse des Etats de Bretagne au Mémoire du duc d'Aiguillon, p. 30.
2. Observations sur la réponse des Etats de Bretagne au Mémoire du duc d'Aiguillon, in-4", p. 111-113.
C'est un souhait que je juins à tous ceux que je lais pour votre entière satisfaetion L i>
Mais faut-il voir là autre eliose que ces politesses banales souvent éeliangées en pareille cireonstauee entre gens de bonne eonipagnie, appartenant au môme monde, ni«me séparés par des dissentiments politiques?
Il est certain que cetti' ffuine marque le début de la rupture entre le eommandant et les re ]>résentanls de la province. Un incident assez: bizarre, survenu au cours de la session, fut aussf le premier indice public de rhnstilité latente, (pil devait bientôt éclater si bruyamment, entre le duc d'Aîguîllon et le procureur général de I Clialotais.
Le 15 septembre 1702, k l'ouverture de la séance, les membres des Etats trouvèrent sur leurs bancs un grand nond>re d'ex(mi[ilaires d'une brooliure imprimée '. C'était une diatribe
1. Arch. Nnt., H. (^^2, Cu?lotisrotirs a d'Aig^illati. La l<?Up» cal dulîM? fin 22 dcreiuhro 176!2, iJii iiun» u\irb» \a (clôttirtî des BtAi»i qui eul lieu lo 2G novembre, (Voir plus baut, p. 13'i, el Mtfmoir jwut M. If. due à'Aigitîlion, p. %,)
2. Cftle brochure de U poges in-fol., buus nom d'auleuf tt| d imprimeur, était intitulée : Obaeruatt'ons ti'un bon FrançaU^ tn BtetagnCt *itr h» Etats de la province, ad régnées (i un ami pliU ciirifux <ie connaître ta t*crité que sensiùtc aux vain» ornemeat dont on fa farde,
\\ y mi H deux exempiuî^^s mntiuscriU m\% Archives NaIïo unies, IL ^32, À L'nuleur, cpi'il uVst pas ditTleilo de reronnûUr est metubre de hi riMblesac. y) (D'Aig^uiiton a lierlîii, 17 e^iepteuibt^ 1762, Areh, N«l., H. 35L) Je nui Irouvé aou nom duu« aucun de documenta du temps.
DÉMÊLÉS ENTRE LA CHALOTAIS ET d'aIGUILLON 281
assez vive contre les commissaires du roi. On dévoilait leurs manœuvres, leurs intrigues. On reprochait aux Etats d'acquiescer trop aisément à leurs demandes, de se laisser conduire et tromper par leurs présidents et même par ceux qui avaient le plus de crédit dans rassemblée. On les accusait de ne rien faire pour empêcher la ruine totale de la province, la perte de ses droits et privilèges.
Ce factum semblait viser M. de Kerguézec, dont l'attitude commençait à susciter des défiances. Mais le duc s'en montra vivepient blessé, sans doute parce qu'on révélait au public quelques-uns de ses secrets : on y parlait de « manèges honteux, de notions erronées, de la séduction de l'intérêt, d'indignes pratiques. » Il résolut de recourir à la voie judiciaire pour punir l'auteur et dénonça la brochure au procureur général « comme ayant tous les caractères d'un libelle, qu'il ne lui avait pas été difficile de reconnaître au style, mais comme l'auteur était un membre de la noblesse, il n'avait pas cru pouvoir le démasquer; » il demandait à M. de la Chalotais de poursuivre le délit, et lui remit un exemplaire de la brochure.
Celui-ci déféra le 18 septembre l'écrit suspect à la chambre des vacations, remplaçant le Parlement; elle répondit deux jours après, le 20 septembre, qu'elle ne voyait rien dans cet imprimé qui pût le faire supprimer et mit néant sur la plainte portée devant elle!
« Quelques conseillers poussèrent même l'aveuglement, assure le duc, jusqu'à déclarer qu'ils le trouvaient si sage qu'ils voudraient l'avoir fait
12 LK DlC d'aIGLILLO?! KT LA CnALOTVTS
ot qu'il serait la dtisirer que tous les membres des. Etats en eussent nu tîxcmplnire pour en faire h rèq^lo do leur conduite ^ »
Le il lie fut extrpmcuieîit mor Lille de eotto décision. CVetîiit un souniet moral, un désaveu for^ mel que lui infligeait le ParleuieiiL
11 y vit i^ nu déni *l<\justiee (*t la continuation du plan de résistance loi-uu'' entre le ParleraentJ et les Etats ; eetti^ îuiptiiiite devait acrroître 1**! violeuees et le fanatisiu** du parti de Topposition-. »
L'iutonlion des maj^istrats était évidente, lls^ désiraient se roncilier les Ijonues grâces des Etats, é\âter do prendre jiarti pour le eomman*^ dant et prévenir uue rupture que TaHaire des™ Jésuites aurait pu provoipier. Ils réussirt^nt. Les nu)tions préseatées le 2(1 octobre et le 19 novem* bre en faveur de ces religieux n'aboutirent u au» Clin résultat.
Cependant le duc ne voulut pns rester sous 1 coup de Tarrèt du 20 septembre. C'était uae atteinte trop grave à son autorité. Il résolut d'en demander la cassation. Il rédigea luimême et envoya à Paris uu projet d'arrêté qui fut approuvé par le Couseil, sur les instances de Saint-Florentin, et revêtu de la signature royale.
La brochure était supprimée; de plus, il étai crdonné à la grand'chambre du Parlement kk d'à-
1. Arcb. Nnt., U. 351. D'Aiguillon îi BoiLiii, 17 et 22 «cpl^mbfi 17r)2; H. B32, Mémoire mas. de d Aig-uinoti et Dictionnaire mstl iV .Administration (le la iJrrtn^ne, V Lihttît anonyme,
2. KvvH du Parlement de lîr*»tng^ne du Vk noùt 1770^ imp. m-hA p, 38. Re/iofise au grand Mcmoire de M. ie duc d'AigutUon, p. $$â
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voir à procéder extraordinairement contre les auteurs et imprimeurs de cet écrit*. »
D'Amilly voulut éviter à sa compagnie l'humiliation d'avoir à se déjuger par ordre. Elle préféra (c se réformer elle-même » et rendit le 13* novembre uji arrêt qui recevait le procureur général opposant à celui du 20 septembre.
c( L'auteur du libelle anonyme, disait celui-ci, prête des vues basses et intéressées aux personnes les plus respectables qui administrent les affaires dû roi et de la province, aux membres des différents ordres qui emploient leurs soins pour concilier les intérêts communs du roi et des peuples... »
La Cour, « pour imprimer à un tel ouvrage la flétrissure qu'il mérite, » prononça sa suppression-. Mais l'auteur ni l'imprimeur ne furent jamais découverts!
Le Parlement garda rancune au duc du démenti qu'il avait dû s'infliger à lui-même. Désormais, entre les magistrats et le commandant, il y eut un fonds d'hostilité latente que chaque incident devait bientôt accroître.
Plusieurs conseillers plus ardents, plus résolument ennemis des Jésuites, se persuadèrent aisément que le duc avait dû favoriser les tentatives faites aux Etats en faveur de l'ordre dissous, ou du moins que, s'il avait gardé la neutralité, c'était une neutralité bienveillante. Nouveau motif de mécontentement dont, comme
1. Arch. d'n.-et-Vil., G. 1769. Berlin à d'AiguiUon, 26 octobre
2. Registres secrets du Parlement. Arrêt du 13 novembre 1762.
284 LE DLC d'aiguillois et la c halo tais
il arrive souvent, les Jésuites portt'rimt ta ]
Le président tle hi lîourdoiiuaytî de Montluc prétend « (pTils tenaient des discours injurieux à la magistrature et continuaient il vivre seluii les règles de leur institut. Ils avaient prêché eifl rempli d'autres fonctions publiques au mépris" des arrêts qui le défendaient; ils avaient tenu des assemldées illicites et mis de la division dans des communautés cprils avaient soumises^— à leur direction*. » Grime abominable î H
En sévissant de nouveau, le Parlement répondait aux tentatives des déAuiseui's des proscrits ^ et prenait une sorte de revanche contre le dudfl d'Aij^^uillon, Mais il était j^artagé entre deux sentiments : il voulait ménager les Etats et atteindre le duc. ■
Pour y ari^ver, il attendit simplement la clôture de rassemhlée, et dès \v lendemain, 27 novembre 1762, il rendit un nouvel arrêt qui ûfj grand bruit.
Le procureur général dénonçait « les cabalee que des personnes mtd intentionnées ou séduites^ sans ombre de dévotion, ont formées dans cette" ville afin d'engager li*s Etats de cette province à s'opposer aux arrêts du Parlement qui ont dis»^ sous la Société des J(''suites et à demander leur rappel. Elles ont mis tout en usage pour décrier i les cours souveraines du royaume et pour diviser™ deux corps qui n'ayant que le même objet, le™ service du roi et le bien de la nation, de\ être essentiellement unis; elles ont cherché par--
l. Areli. d U,-el-ViL> fonds di.' Laillë. Noie ui>s, du président de Montluc,
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tout à extorquer des suffrages en exigeant des paroles d'honneur. Promesses, menaces, abus de la religion et des noms les plus respectables, billets semés, listes et catalogues de voix mendiées, fausses nouvelles répandues, assemblées de jour et de nuit, calomnies contre les nouveaux maîtres des collèges, tout a été employé par le fanatisme pour séduire et pour corrompre. »
« Il y a, dit-on, plus de cinquante de ces clercs dissous dans cette >'ille qrû, par eux ou leurs émissaires, fomentent des ligues sous prétexte de religion ; la Cour, prévenue de ces manœuvres, avait chargé dès le 13 novembre dernier le ministère public de s'en informer et de lui en rendre compte ; quoique très instruit dès lors, il avait cru qu'il était plus prudent de différer le compte qu'il devait rendre, parce que des fanatiques accoutumés à tout rapporter à leurs intérêts n'eussent pas manqué de dire, pour exciter le trouble et la dissension, que par là on avait empêché le vœu de la nation de se déclarer*. » Il rend hommage aux Etats « dont la sagesse a détourné le mal par des acclamations publiques et presque universelles, réitérées dans trois différentes assemblées ; » mais il n'est pas moins (c nécessaire de prévenir la cause et les suites de ces cabales »
« La Cour, adoptant ces conclusions, défend à
1. C'est bien là le vrai motif. M. Marion voit dans ce retard un noir dessein (p. 197, note 1). Le ministère public aurait laissé s'aggraver le complot afin d'avoir à le réprimer. — Entre le 13 et le 27 novembre il n'y a pas un bien long délai, et vraiment l'accusation ne paraît pas sérieuse : mais le Parlement doit avoir tous les torts.
' 2SG LE DUC d'aiguillon et la CIIALOTAIS
toutes personnes de^ proposer, solliciter ou demander en aucun temps ni en aucune occasion le rétablissement de Ifi Société de Jésus, i\ [>êînç d»' poursuites; de confier a ses membres tout emploi, service pnl>lic, fonction religieuse avant de s'être assuré qu'ils ont pr<^té le serment prescrit par Tarrét du 27 mni 17G2; elle ordonne a tous L*s ci -devant se disant Jésuites qui sont dans h ville de Rennes de se présenter dans huitaine nu greffe de la Cour pour y faire in scrute leurs noms, domicile et lieu de naissance, et cette liste sera transmise au procureur général, qui en rendra eoni[ït<* à la Cour; de pins, elle défend a toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, de tenir des assemldées illicilt'S et de répandre des discours contre rautorité des magistrats et celle de la chose jugée'. »
En frappant les Jésuites, le Parlement avail voulu atteindre leur parti et ^iser le duc d'A guillon.
Celui-ci le sentit et c'est de cette époque qiil date sa rujilure avec le procureur général. D'; près lui, La Chalotais était le véritable instigîitct des récentes mesures [irises par la Cour. Dan^ sa corresj)ondanc»% le <luc se plaint de son attitude et raccuse « d'avoir tenu une conduite p6
1. Arrêt du Parkmciit lic Bretagne du 27 iiov**Fiibre 1762. in-4* de 8 p. — « Roiii«iqin*x, monsieur, que le Parlement composé de 18 ou "10 prrauntiCH, dont il y en n mi mouii» un tt*^ qui sont sng^cs et rénùchî<^â. Quel ddir»? 1 m M^^r Di'^^nus au trôloup géhérnl, 28 novembre 17f32. (Arch. Nnl,, H. 53d,J
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décente et singulière*. » Un incident survenu à la suite des Etats de 1762 devait accentuer Thostilité et rendre la rupture définitive.
Il n'y avait jamais eu de sympathie entre eux. Quand le duc d'Aiguillon fut nommé en Bretagne, sa mère le recommanda au procureur général, qu'elle avait vu à Paris et qui avait vingt ans de plus que lui. Mais de très bonne heure le commandant sentit naître une sorte d'aversion contre le magistrat. Ne l'avons-nous pas entendu déclarer, dès 1759, que M. de la Ghalotais était « le plus petit et le plus mauvais esprit qu'il connût, qu'il tenait les propos les plus absurdes et les plus indécents-. » En 1761, il recherchait des renseignements confidentiels sur des paroles, mal interprétées à Versailles, qu'on prêtait au procureur général^.
Cela n'empêchait pas, d'ailleurs, le duc de lui demander des services, que La Ghalotais rendait avec empressement *. C'est donc du côté du
1. Arch. Nat, H. 352. D'Aiguillon à Berlin, 29 octobre 1762. Le. duc en dit autant de d'Amilly, et il ajoute : « Cela pour vous faire connaître de plus en plus le caractère de ces deux magisitrats. Je vous prie de leur laisser ignorer que je vous ai rendu compte de leur conduite. »