‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 110 sur 178 · Mémoires manuseriU de M. de la Frugloyp · texte numérisé non relu

Mémoires manuseriU de M. de la Frugloyp

blessures d'amour-propre, — les plus sensibles de toutes. Il s'éleva une sorte de rivalité entre le salon de Thôtel de Blossac, où résidait le commandant, et celui de Thôtel de Caradeuc. Dans celui-ci on plaisantait ironiquement sur la farine du moulin de Saint-Cast. Dans l'autre on raillait — fort injustement — Tancienneté de la famille de Caradeuc, on racontait la transformation d'un certain tableau d'ancêtre dont la toque et la robe d'échevin auraient récemment disparu sous un casque et une cuirasse de chevalier*.

Simples piqûres de vanité! Mais elles étaient l'indice d'une rivalité profonde qui allait bientôt éclatef sur un plus grand théâtre.

Pendant l'été de 1763 le duc d'Aiguillon, dont la santé était atteinte, alla prendre quelque repos à Veretz et à Aiguillon; il revint en Bretagne au mois d'octobre.

Deux arrêts du Conseil avaient encore renforcé son autorité.

Le premier, du 7 février 1763, subordonnait la nomination des membres de la Commission intermédiaire des Etats à la confirmation du commandant. Le second, du 11 juin 1763, obligeait les villes à ne choisir leurs maires et leurs députés que sur une liste précédemment soumise au commandant et approuvée par lui. Ce décret, sollicité par le duc, était une véritable main-

3. Journal du duc d'Aiguillon. Cité par M. de Carné, Etals de Bretagne, II, p. 173,

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mise &iir Tordre du tiei's, il

avonir sa eoni|ilins;inc(ï vX sa

garanti Ï50U mission

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Au mois de décembre 17G3» le duc n'hésita pas, flit-il^ à euLrè|>reïi(Ii"é mm tournée dans la province, malgré la saison rigoureuse.

Les travaux publies, rembellissement des villes, le développement des « grands chcniins » étaient, ou peut le dire, la passion du duc d*Aiguillon. Il faut lui rendre justice : il y portait luie entente et une activité incontestables. C'est à lui que plusieurs des principales cités de la M province doivent leurs fjremières transformations. ™ Renues, Nantes, Saint- Brieue, Brest, Saint- Malo, Lorieut rivalisèrent d'ardeur; il y fit percer des rues, rectifier des alignements, ouvrir des places, bâtir des hôtels; et Brest a été juste en donnant son nom, pour per])étuer ce souvenir, à Tune de ses plus belles voies ; la rue d'Aiguillon.

Mais ces travaux, on Ta vu à toutes les époques, eïitraiueut de grandes dépenses.

Comme les revenus babituels et les produits

1. Réponse au grand Mémoire de M. h duc d'Aiguillon, p. 37. — Pur une sing-ulîèrc cunlnidirtitiin, rûpologislc du duc d'Aïguaiuii, qui pnrle (TiVcuï dédain de In « pseudo-i'eprésenlutioti du lîors éiiiX j* {Morian, La Br&iagnc, p. ti) qu il trouve iusurfÎBaultt^ cl impuiâsùnte, approuve et défend l'urriH du 11 juin 1763 qtii^| dmnîl avoir pour rèsullol d'cnk'Vi*r «ux députés du tiers loule indépendance et toute autorité. D'npréa lui^ ce n'est pas le due d AijLrijillon — qui puurlnnt luvait aolllritée — c'est raneien ré*J gimc tout entier qui doit être dérliiré responsable de celte me* «lire atiljlibérule (p. 203, iiûle 1). Les lîrelons Houteiiuient uii] coiUrnire que la politique du ilu« tcndoit à nnnuler l'un de* 1 ordrc»t ^ canrenlr<!i" lea Elulii doiis les deux autres et h réduîrû ceux-ci à r unique vulonlé du tfoinmnndniit, qui eût niusi ^ouveroél «ans contt'6le ci suiid opposition. De quel e6tc sont lu vérité ol lai liberté ?

d'octroi ne suffisaient pas, le duc engageait les villes à contracter des emprunts et se chargeait d'obtenir l'approbation du Conseil. Plus tard, les municipalités obérées, les contribuables surtaxés, rejetèrent la responsabilité sur celui qui les avait entraînés. On disait que son passage à travers les cités coûtait plus cher que celui de tous ses prédécesseurs. « Rennes surtout, plus souvent accablée du poids de son faste, a plus payé dans un an pour ses différents passages, pour son logement, pour celui de tous les gens de sa suite, qu'elle n'en paya jamais dans trois années réunies du temps de MM. d'Estrées, de Brancas et de Chaulnes... » Et l'on jugera de la violence des récriminations formulées dans la suite par cette seule phrase d'un mémoire du temps : « Jaloux d'imiter en tout ces despotes asiatiques qui gouvernent leurs esclaves dans le sein des voluptés, il voulut que désormais ses musiciens et ses chanteuses l'accompagnassent dans ses différentes courses et qu'ils fussent logés dans les Hôtels de Ville*. »

Et les grands chemins ! La construction des routes fut une des principales causes de l'impopularité du duc d'Aiguillon. La corvée devint la (( bête noire » des paysans. Elle rendit le commandant odieux à toute la province et fit maudire son nom dans les campagnes les plus reculées. Nous qui jugeons avec plus de sang-froid.

1. Réponse au grand Mémoire de M. le duc d'Aiguillon, p. 37-39. M. Marion dit que cette musique était fort appréciée par les populations et notamment par les dames (La Bretagne, p. 239, note 3). Peut-être, mais elle l'était moins sans doute par les contribuables qui étaient obligés d'en payer les frais.

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nous ne lui reprochons pas d'avoir voulu dotq la région de voies praticables, II organisa véi talilement le service régulier des ingénieurs ih |)nnts-et-€haussées et c'est à lui rju^on doit Tentreprise de ce réseau de belles routes qu'on nV lait qu'étendre dcpuivS.

Dans rétablissement de ces cliorains y enï-il des abus commis? C'est incontestable; les cog^ teraporains virent trop peut-être ces excès et ce^ rigueurs, sans prévoir les bienfaits de la circulation et Tessor qu'elle apporterait au développement de la richesse.

Ces routes étaient ouvertes au moyen de co vées, c'est-à-dire que les hommes valides chaque paroisse étaient réquisitionnés à un m ment donné par les ingénieurs pour aller tr vailh.ir sur telle voie. L'afelfer de Iravaï comme on disait, ne devait pas être éloigné dL plus de deux lieues du clocher de la paroisse™ Mais les agents en sous-ordre chargés de diriger et de surveiller les corvoyeurs s'en acquittaient souvent avec une grande dureté, lefl paysans les prirent en hurreur, la corvée leur avait toujours été odieuse, elle devint intolérable

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture achevée*.

On se plaignait surtout que les réquisitions fussent faites souvent au monient de la récol" ce qui révoltait naturellement les laboureurs

î, FaUc» de ia Fontaine : La Moit et le Bùeberon.

Aussi la suppression de la corvée fut-elle une des premières réclamations des cahiers de 1789. D'après le règlement des Etats du 22 janvier 1757, la tâche était calculée sur le taux de la capitation : chaque paroisse devait fournir autant de toises de chemin qu'elle payait de livres de capitation.

Les mémoires du temps assurent que souvent on dépassa cette proportion et que des paroisses entières furent envoyées à quatre et cinq lieues de leur clocher. En cas de refus, des garnisaires étaient aussitôt établis dans les chaumières, « dévorant, au nom du commandant, la substance des malheureux et celle de leur famille, ravageant leur champ et leur moisson K »

Les réclamations vinrent surtout des paroisses avoisinant la route de Rennes à Malestroit, notamment Pipriac, Maure et Bruc ; elles trouvèrent un interprète énergique en M. de Bégasson, habitant le château de la Lardais, près de Maure. Il écrivit directement au duc et celui-ci, qui avait parcouru lui-même cette route et l'avait trouvée impraticable, en mars 1764, lui donna les explications les plus détaillées.

Des termes mêmes de cette lettre, on peut inférer que Tune des principales causes d'abus était la délimitation mal définie entre l'établissement et l'entretien des routes. Pour ce second travail, aucune règle fixe, aucune estimation précise; il était réparti approximativement suivant la population; or il comprenait « l'élargissement et l'aplanissemcnt des chaussées, le creusement

1. Réponse au grand Mémoire de M. le dite d'Aiguillon, p. 38-39.

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des fossés, cniîn tout le premier travail du chemin à rexceplion de reiiipierrement *. m On devint' cjuellcs injustices devait entraîner cet arlùtralrc.

« Vn pays qui n'a point de cticmins est misérable, disait le duc, et Ton ne peut faire de clu> mins sans corvées. » CVHnit vrai, mais il voulut aller trop A'îte, faire trop bien, ouvrir trop du routes à la fois.

Bientôt des plaintes s'élevèrent de tous les points de la province; plusieurs furent adressées au Parlement, Celui-ci crut devoir les retenir et il saisit la première occasion de les exprimer.

Les événements ne devaient pus tard(:*r a la faire naître. Dans toute la France les Parlements { étaient en etîervescenee. De nouvelles mesures fiscales avaitnit encore une fois soulevé les plus violentes oppositions.

On avait déclaré très hautement que le second et le troisième vingtième seraient abolis trois , mois après la fin îles liostilités. La paix était! com;lue et le gouvernement, toujours aux prises avec les [dus graves embarras d'ary:f*nt, non seulement ne supprima pas les impôts de guerre, mais il en créa d(^ nouveaux. C'était peut-être une nécessité; c'était à coup sûr de la mauvaise foi et la violation la ]»lus llagrante des plus soleniu^lles promesses,

Li*s Cours [ïroti^stèrent, les eonimandauts de

L .itt Ifoî\ Mémoii'p do M. tic n^'^:a!*son <!« In Lurdnîit, Pai-i», 1767. LfUre du duc d AiguiUuu h M. de Df-j^^asBou du 2'^ tiuii 17<Î4,

provinces durent faire enregistrer les nouveaux édits par la force, les Parlements de Toulouse, de Grenoble et de Rouen poussèrent la résistance aux dernières extrémités. Des scènes do violence déplorables marquèrent ces exécutions arbitraires et eurent dans toute la France un retentissement considérable.

Le Parlement de Bretagne n'avait point été mêlé à ces graves incidents, parce que les édits ne lui avaient pas été présentés. Le contrôleur général s'était décidé à les soumettre d'abord aux Etats, qui devaient se réunir à la fin de

Mais beaucoup de ses membres brûlaient du désir de donner à leurs confrères un appui moral; Tun des plus ardents, le conseiller Charette de la Gâcherie, écrivant à M. de Montreuil, « le plaignait d'être spectateur d'une si étonnante léthargie *. »

D'ailleurs, les griefs ne manquaient pas contre d'Aiguillon : les deux arrestations de 1757 n'étaient point oubliées, puis la cassation de l'arrêt dans l'affaire du libelle anonyme, les divergences sur la question des Jésuites, enfin l'ordre arbitraire du 12 octobre 17G2 avaient creusé le fossé entre la magistrature et le commandement.

Le 30 décembre 1763, le Parlement décida de présenter des remontrances au sujet des violences exercées par le duc de Fitz-James contre le Parlement de Toulouse; le 12 janvier 1764,

1. Procès instruit^ I, p. 358. La Gàchcrie à Montreuil, 10 décembre 1763.

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il résolut de protestt^r également contre les enregistrements forcés de Grenoble et de Rouen; en lin les remontrirnces furent définitivement iirrétées le 1^^ février r7ii4.

Le Parlement stigmatisait avce virulence les actes arbitrair(»B accomplis contre les autres Cours : ^ L*' despotisme personnel du connu andant dans les provinces de votre royaume ose enfin se montrer à découvert : il porte une main hardie sur le di^piU sacré des lois, il avilit» il opprime les magistrats.,. »

Puis, venant à la situation de la Bretagne, il ajoutait : « i^cs comuiandants datis les provinceâ se croient tout permis, ils ne respectent plus rien, le propriétaire n'est pas sur s'il jouira le lendemain de sa maison et de son champ. Votre province de Bretagne ne voit plus rien de sacré dans ses privilèges; on attaque la loi fomlanientale de ses Etats; jusqu'ici les trois ordres se réunissaient pour multiplier leurs dons, toujours ' au-dessus de leurs forces, à présent on veut que J deux ordres donnent des biens qui ne leu^r ap-H partiennent pas, et on enlève à l'autre ordre * jusqu'à la consolation de vous offrir ce qui lui appartient. Les communautés ne sont plus maîtresses de leurs choix, il faut que leurs députés soient, pour ainsi dire, du choix de vos commissaires ; elles ne les voient plus partir comme de zélés défenseurs de leurs intérêts, mais comme de vils esclaves qui ne mériteront jamais leur confiance... Ainsi s'établit partout le despotism k>in des yeux de Votre Majesté» Vous ne per mettrez pas qu'aucun sujet i>uisse se soustraire à l'autorité que vous avez confiée à votre Parle-

ment et dont il a toujours si utilement fait usage pour le bien de votre service * . »

Le duc d'Aiguillon était atteint. Il n'était pas désigné , mais il était directement visé. Ses œuvres de prédilection étaient prises à partie. Il fut outré.

Revenu d'Aiguillon à Nantes le 3 novembre précédent, il avait été retenu dans cette ville par la maladie jusqu'à la fin de décembre. Il entreprit alors une longue tournée sur les côtes, il visita Vannes, Lorient, Quimper, Brest, Morlaix, Lannion et Saint-Brieuc. Il entra à Rennes le 7 février 1764. Il avait, selon l'usage, informé en termes courtois le Parlement de son retour.

A son arrivée, on lui remit une copie des remontrances; en les lisant, il fut saisi de colère. Les différents corps de la ville viennent à son hôtel lui présenter leurs hommages. On annonce une députation du Parlement. Il ne put maîtriser son irritation. « Les magistrats étaient réunis dans un cabinet joignant la salle d'audience où tous les corps de la ville étaient rassemblés. Le duc se place dans la porte ouverte à deux battants et là, en présence d'une foule de citoyens, il commence une scène de fureur : il ne laisse pas au premier président le temps de parler; ses yeux, ses gestes, ses paroles, tout annonce l'emportement. Il tient à la main les remontrances, qu'il traite de papier dont il demandera^ dont il aura

1. Registre secret du Parlement de la Saint-Martin 1763. 'Arrêts du 30 décembre 1763, du 12 janvier et du l^"" février llQ't. Voir aussi : De V Affaire générale de Bretagne^ p. 14 ; Mémoire pour M. le duc d'Aiguillon, p. 99; Réponse au grand Mémoire de M. le duc d'Aiguillon, p. 39.

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sans cosse

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