‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 12 sur 178 · UN DEBAT HISTORIQUE XXIII · texte numérisé non relu

UN DEBAT HISTORIQUE XXIII

actuelle : « Bousculades, bourrades, ruades, torgnoles, cabrioles, gifles, coups de poing, coups de gueule, claquement des pupitres, tapage de couteaux à papier, trépignement des pieds sur le parquet, gestes des bras, grimaces des visages, clameurs des voix, telles sont (et je passe peut-être quelques « numéros ») les coutumières péripéties de ce concert assourdissant. Ni à la foire de Neuilly, ni aux périodiques exhibitions de la barrière du Trône, on ne trouverait pareil tohu-bohu ^ . »

Je ne crois pas que les Etats de Bretagne, si vilipendés par le duc d'Aiguillon, si décriés par ses apologistes, aient jamais donné pareil spectacle.

Et puis enfin, il faut faire une remarque qui rehausse singulièrement le rôle de ces « bastionnaires » entêtés. Quel résultat pouvaient-ils attendre pour eux-mêmes de leur violente opposition? L'exil ou la prison, un long éloignement de leur pays ou un cachot dans une forteresse. A chaque session à peu près, les plus « mutins » étaient ainsi traités; c'est de cette façon que le gouvernement entendait la liberté des débats.

Au contraire, les membres dociles et bien pensants étaient comblés de faveurs, de grâces, de pensions et parfois même de gratifications. Ainsi se formaient dans l'assemblée deux partis : le parti des patriotes, ou parti breton, et le parti du pouvoir, qu'on pourrait appeler le parti des courtisans. L'histoire a-t-elle tort de réserver aux premiers ses préférences et son admiration?

Comme exemple, citons un seul fait, pris en dehors

1« Gaston Deschamps, Figaro du 16 décembre 1898.

du débat actuel et antérieur à l'administration du duc d'Aiguillon.

L'intendant de la Tour ayant fait jeter en prison un substitut du procureur syndic, coupable de s'être opposé à ses vues, celui-ci lui écrit de son cachot le 5 décembre 1732 ;

« Il ne me manque, pour avoir l'appareil complet du plus grand des scélérats, que d'être chargé de chaînes. Vous avez sans doute oublié de solliciter qu'on m'en mît ; faites-le, je suis prêt à les souffrir et à souffrir jusqu'à la mort inclusivement pour l'amour de ma chère patrie. Mais quel fruit espérez-vous tirer de cette oppression? Croyez-vous pa^ là me réduire à vous demander pardon d'avoir osé vous résister par attachement à mes devoirs, ou me dégoûter à jamais d'une fidélité qui attire après soi une si cruelle persécution? Si c'est là votre objet, trouvez bon que je vous conseille, avec le respect que je dois à votre place, de ' vous en départir, parce que je sens que mon âme est, par la grâce de Dieu, incapable d'une semblable prévarication*. »

On trouvera sans doute que cette lettre révèle une certaine dignité crâne et un état d'âme peu banal. L'homme qui l'a écrite mérite xnieux peut-être l'estime de la postérité que celui qui acceptait 10,000 livres pour intriguer dans l'assemblée en faveur des projets d'impôt du fisc royal.

Rappelons encore ce mot d'un député du tiers : « J'aime le roi'de toute mon âme, je mourrais pour lui, mais je me ferais dix fois immoler pour la défense de la liberté de mon pays ^. »

1. La Bretagne sous le maréchal d'Estre'es, par C. de la Lande de Calan. [Revue de Bretagne, mars 1898, p. 193.)

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