UN DEBAT HISTORIQUE XXV
On aurait tort de croire d'ailleurs que ces perturbateurs incorrigibles, ces opposants irréconciliables fussent dénués de capacité administrative. Les plus fougueux furent souvent nommés membres de la Commission intermédiaire, qui tenait entre ses mains les finances et la comptabilité de la province. Or, cette administration fut un^jnodèle de régularité et de probité ; il est prouvé que la Bretagne était, en 1789, la province de France la moins écrasée d'impôts, la mieux protégée contre ces vexations impitoyables que Taine a peintes en des pages saisissantes ^
L'obstruction de cette oligarchie si maltraitée aura donc servi à quelque chose. Il est injuste de lui reprocher de n'avoir su défendre que ses privilèges particuliers et il est contraire à la vérité de prétendre que le peuple n'a pas bénéficié de la modération des taxes. En somme, les Bretons ont eu le mérite de maintenir jusqu'à la fin cette vie provinciale balayée depuis par la centralisation, et que l'on essaie avec raison de réveiller aujourd'hui.
Le Parlement de Bretagne s'associa à l'opposition des Etats et bientôt il prit la tête de la résistance. On lira plus loin les péripéties tour à tour odieuses ou plaisantes de cette histoire.
Naturellement cette attitude vaut à ce corps les mêmes attaques de la part des apologistes du duc d'Aiguillon. Toutes les opinions de celui-ci, ses appréciations les plus malveillantes, ses insinuations les plus calomnieuses sont reproduites avec complaisance.
lard député comme lui aux Etats-Généraux. (Histoire généalogique de la maison de Lantivy, p. 152.)
1. H. Taine, Les Origines de la France contemporaine, I, 456.
Les motifs qui font agir ces magistrats, alors même qu'ils sacrifient leurs charges, sont « l'entêtement, la mauvaise humeur, l'esprit de corps, la faiblesse et la peur, l'amour du désordre pour lui-même, l'espoir de perdre le commandant de la province. » (Marion, p. 333.) De vils intérêts, de honteuses et lâches passions, voilà les seuls mobiles qui animent les conseillers au Parlement. Le duc d'Aiguillon, lui, n'est jamais conduit que par les sentiments les plus nobles, les plus élevés, les plus désintéressés. Il en est de même des agents du pouvoir et de tous les exécuteurs des volontés ministérielles.
Nous le demandons : est-ce possible, est-ce vraisemblable? Non. C'est travestir l'histoire que de la présenter ainsi, ou plutôt, c'est en faire un instrument de parti pour essayer de réhabiliter un homme que les contemporains et la postérité ont également flétri. La tâche, il est vrai, était ingrate et obligeait sans doute à recourir à des arguments contestables ; il ne semble pas d'ailleurs que cette tentative paradoxale ait obtenu jusqu'ici un grand succès.
Le Parlement a eu des torts, les Etats ont commis des fautes ; nous ne cèlerons les uns ni ne dissimulerons les autres. Mais, en somme, que demandait la cour à ces magistrats? Toujours la même chose : une obéissance passive et des enregistrements silencieux. A ce prix, ils eussent été loués par le duc d'Aiguillon, choyés par les courtisans et récompensés par les ministres. Mais leur platitude eût-elle valu l'attention de l'histoire?
Que les Parlements, par leur opposition, aient concouru à provoquer la crise qui devait, vingt ans plus tard, emporter à la fois royauté, magistrature et provinces, on peut le soutenir, mais c'est là une