‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 14 sur 178 · UN DEBAT HISTORIQUE XXVII · texte numérisé non relu

UN DEBAT HISTORIQUE XXVII

question toute différente qu'il n'y a pas lieu d'examiner ici.

La lutte contre les institutions se compliqua, en 1765, d'une querelle entre les personnes. Tout le monde connaît la rivalité qui fit du duc d'Aiguillon et de La Chalotais deux adversaires acharnés. Quelles furent les causes particulières de cette inimitié ? Nous essaierons de les démêler.

Tantôt on prétend que ce fut un simple différend personnel entre deux hommes qui se détestaient, tantôt on dit qu'il y eut complot destiné à perdre le duc d'Aiguillon, et l'on traite La Chalotais de « conspirateur. » Ces affirmations sont passablement contradictoires.

En réalité, il y eut résistance irréconciliable de la province à des exigences regardées comme abusives, et le procureur général fut considéré comme Tinspirateur, le chef occulte, mais réel de l'opposition. Le duc d'Aiguillon le laisse entendre fort nettement. Dès lors, pour lui, ce fut un ennemi qu'il fallait abattre. Telle .est la vraie cause de sa disgrâce ; il faut la chercher dans les questions politiques. De là cette série d'incidents dramatiques dont le récit donnera, nous l'espérons, quelque intérêt à l'histoire, souvent aride, de cette longue épopée. Nous comptons démontrer que les poursuites arbitraires dont La Chalotais fut l'objet et les rigueurs injustifiables et cruelles qu'il subit ne sont autre chose qu'une monstrueuse iniquité.

C'est pour ces infortunes imméritées que La Chalotais est resté justement populaire. Or, les panégyristes du duc d'Aiguillon devaient être forcément amenés à épouser les rancunes de leur héros et à réserver pour son ennemi leurs traits les plus acérés. Ils n'y ont pas

manqué. Et nous avons assisté à ce spectacle inattendu d'universitaires se vouant à rabaisser la réputation de celui que le public regarde comme le proscripteur des Jésuites. Mais ils ont eu l'idée malheureuse de s'en prendre aux causes qui ont valu à La Chalotais une célébrité plus justifiée et une gloire de meilleur alqi.

c( Le public a été mystifié par M. de la Chalotais, dit M. Carré. 11 n'a pas vu dans le procureur général un intrigant retors, un juriste rompu aux artifices de la procédure la plus chicanière, mais simplement un ennemi des Jésuites et du pouvoir... La passion l'entraînait presque toujours au-delà du bon sens... Il aimait à se guinder au-dessus de lui-môme, et, à force de déclamation, il en vint à prendre au sérieux son rôle de héros et de martyr. » (Introd., p. 16, 141,142.)

M. Marion, lui, n'a pas un mot de blâme pour les mesures impitoyables prises contre le procureur général ; il s'efforce en vain d'expliquer les soubresauts étranges d'une procédure criminelle qui violait à la fois les lois les plus certaines et l'équité la plus élémentaire.

La Chalotais ne fut, dit-on, ni un héros ni un martyr. Je le reconnais. Les héros sont rares : ne profanons pas leur auréole. Les martyrs, au contraire, courent les rues. Chaque parti a les siens. On en fait aujourd'hui à bon compte, on en trouve même d'occasion. La Chalotais ne fut ni l'un ni l'autre, c'est entendu. Il fut simplement un homme, ç>ir, et cela suffit.

Il eut ses qualités et ses défauts ; mais ce qu'on ne peut lui refuser sans parti-pris, c'est la dignité de la vie, la hauteur du caractère, l'ampleur de l'intelli-

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