‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 16 sur 178 · UN DEBAT HISTORIQUE XXXI · texte numérisé non relu

UN DEBAT HISTORIQUE XXXI

plaidoyer, une apologie, un panégyrique. Le duc d'Aiguillon a toutes les qualités, tous les mérites; pour un peu, M. Marion dirait toutes les vertus; c'est un héros méconnu, un martyr des haines populaires. Si on l'eût écouté, la Bretagne eût été vite mise à la raison, il eût maté « cette province rétive, » il y eût fait régner ce silence que les despotes appellent la paix; il eût peut-être sauvé la monarchie, « ses incontestables qualités de ténacité, de décision et d'énergie auraient pu être fort utiles à Louis XVI. » Ce mot suffit à montrer à quel point l'homme a fasciné son historien.

On peut deviner dès lors quels sentiments l'auteur professe et quelles appréciations il émet sur les adversaires de son. héros. Les idées les plus étroites, les mobiles les plus bas sont les seuls qui les aient jamais animés.

Nous pensons que cette thèse invraisemblable, contraire à toutes les traditions et à toutes les opinions reçues jusqu'ici, est à la fois erronée et injuste.

Pour l'établir, M. Marion a usé d'un moyen très simple. Il s'est inspiré surtout de la correspondance du duc d'Aiguillon et des documents officiels.

Il existe aux Archives Nationales des centaines, des milliers peut-être de lettres du duc d'Aiguillon ; les dossiers relatifs à son administration en Bretagne sont une mine inépuisable : lettres des ministres, rapports d'espions, notes personnelles, tout a été conservé; ces papiers ont même reçu une sorte de classement, beaucoup sont restés dans l'ordre où l'avocat Linguet les avait rangés, pour les besoins de sa défense, lors du procès fameux de 1770. Toutes ces pièces sont naturellement favorables au duc d'Aiguillon et hostiles à ses adversaires.

M. Marion a même eu communication du Journal du Commandement, sorte d'autobiographie qui ne saurait être qu'une apologie systématique et sans réserve. L'auteur s'est trop exclusivement référé à ces documents, et l'on pourrait dire que son ouvrage c'est le Journal d\i duc d'Aiguillon approprié, commenté et mis à jour. Peut-être est-ce un peu trop céder à l'esprit de parti, et je me figure que le duc, qui était très fin, eût souliaité pour sa mémoire un « admirateur » aussi passionné, mais plus discret.

L'historien, nous l'avons dit, ne doit pas être un avocat, il doit être un juge; s'il veut, dans ce débat, remplir cette haute mission, il a une bonne fortune inappréciable. Quand le duc d'Aiguillon, par un juste retour des choses d'ici-bas, fut traduit à son tour devant la justice, il fit rédiger par son défenseur Linguet plusieurs mémoires fort détaillés ; ses adversaires répondirent par le même moyen.

Le Mémoire pour M, le duc d'Aiguillon^ les Observations sur la Réponse des Etats de Bretagne au Mémoire du duc d* Aiguillon, les Procédures faites en Bretagne et devant la Cour des Pairs forment trois gros volumes in-quarto qui contiennent l'apologie la plus complète du duc d'Aiguillon.

Mais à ces ouvrages en furent opposés trois autres : la Réponse des Etats de Bretagne au Mémoire du duc d* Aiguillon, réfutation officielle adoptée par les trois ordres, la Réponse au grand Mé/fioire de M, le duc d* Aiguillon, rédigée par M. du Sel, et Y Arrêt du Parlement, du 14 août 1770, véritable réquisitoire contre l'administration tout entière de l'ancien commandant.

L'iiistorien doit avoir constamment sous les yeux ces pièces contradictoires s'il veut se faire une opi-

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