‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 161 sur 178 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

*' L'influence du duc d'Aiguillon. — Le retour du Parlement à Rennes. — L'impression produite. — Encouragement des autres Cours. — L'arrêt du 6 avril 1765. — Les magistrats décident de donner leur démission.

* t. L'opposition des Etats à la perception des deux sols pour livre des droits des fermes. — Le Parlement la sanctionne et défend de percevoir ces droits. — Arrêts des 2(i et 27 avril 1705.

— Deux arrêts du Conseil des 3 et 13 mai cassent ceux du Parle^ient et ordonnent de continuer la perception. — Embarras des receveurs. — Nouvelles félicitations des autres Parlements.

ÎII. Audience solennelle du 13 mai 1765. — Les différents partis.

— Audiences des 20 et 22 mai. — La démission en masse est définitivement décidée. — Exposé des motifs du Parlement.

ÏV. L'acte de démission. — Noms et chiffre exact des magistrats qui l'ont signé. — Noms des douze qui refusèrent de signer.

>. Les «coulisses » du Parlement. — Peinture des caractères. — Motifs secrets, questions personnelles. — Les différents groupes.

— Appréciations des contemporains.

"VI. L'attitude de La Chalotais. — Il se montra nettement opposé aux démissions. — Preuves de la sincérité de sa conduite. — Lettres du contrôleur général Laverdy à La Chalotais. — Bonnes dispositions et illusions du ministre. — Deux billets de La Chalotais à Laverdy. — 11 conseille de retenir les magistrats démissionnaires à Rennes. — Sa bonne foi. — Injustice des reproches qui lui sont adressés.

On peut se demander si le duc d'Aiguillon, bien que retenu à Nantes par la session des Etats,

n'exerça pas sur les décisions prises en haut lien k Tf'^pard du Parlement une certaine influence. I] n'est ^ubre permis dV^n douter. En effet, Laverdy et Saint-Floi'éntin le tenaient jour par jour au cou-^ rant des incidents successifs, « En vérité, monsieur le duc, vous me luez par votre dernière lettre, lui écrivait le premier; tout ce qui ai été fait en cour pour le Parlement a été dirigii par M. Le Brct et M, d'Ankilly. On na fait que ce qu'ils ont voulu ^ « 11 est %Tai que eelnl-ei garda dans ces circonsiauces raltitiitld ondoyante et diverse qui était dans son caractère; oblifçé de suivre ses confrères, respon-< sable >is-à-vis du ministère de leurs faits e| gestes, il put être taxé par les uns de trahison^ par les autres do perfidie.

Quant h Sî^înt-Flonmtin, il adressait presque chaque jour à son neveu des lettres conÛdentielles, écrites de sa main, dont la collection esl fort curieuse, surtout quand on les rapproche des missives officielles, « Je vois avec peine con> l>ien toutes les têtes sont tournées, disait-il paf exemple; si le roi ne prend à la fin ijnelque parti fenne et suivi, il n'y aura plus moyen de le servir, i> — te JI. de la Chalotais vient me voir d(3 temps en temps et me donne des mémoires ainsi qu'à tous les ministres ponr prouver qu'il a rai-, son et demander justice. Je sais celle qu'il fau-> drail lui faire, )> — « Le roi vous rend tonte M justice 4pie vous méritez; je ku ai lu votre lettre, il a dit t[H'iI savait luen que vous n'aviez fait

L Archives NGtlontiles, U, 630. LaverUy ù d Aiguinmi, 21) dérembrc \1^.

qu'exécuter ses ordres avec toute la sagesse et la patience possibles ^ »

« Je crois que la faiblesse et Timpunité est ce qui a fait le plus de mal. Il n'y a pas un mot de vrai dans le récit de MM. de la Chalotais et de Kersalaûn. Je les crois bien menteurs, et surtout le premier, mais on ne peut mentir plus impertinemment^. »

D'Aiguillon eut même une idée assez étrange : il songea un moment à demander à Louis XV de venir de sa personne en Bretagne pour clore par son autorité tous les démêlés pendants au Parlement et aux Etats. Saint-Florentin lui fit observer que les rois ne voyageaient plus avec la simplicité des temps où ils épousaient des bergères, et ce dessein, qui fut cependant examiné sérieusement, n'eut pas .de suite '.

Il est certain d'ailleurs que le duc inspira la réponse faite parle roi au Parlement, car on retrouve un projet rédigé par lui, qu'il envoya de Nantes

1. Arch. Nat., H. 631. Saint-Florentin à d'Aiguillon, 6 et 25 décembre 1764, 9 février 1765. Confidentiel.

2. Archiv. du minist. de la Just., dossiers d'Aiguillon. Saint- Florentin à d'Aiguillon, 11 mars 1765.

3. Voici la lettre de Saint-Florentin : a Je ne rirais pas, mon cher neveu, de votre idée de faire venir le roi en Bretagne, si elle pouvait s'exécuter. Nous en avons souvent parlé avec M. de Laverdy. Nous pensons que ce serait le moyen de finir toutes les affaires, mais il aurait fallu que cette course du roi, si elle avait pu se faire, eût été exécutée plus tôt.

a Nous ne sommes plus dans le temps où les rois visitaient leurs provinces et voyageaient à la légère ; il faut actuellement plus d'appareil et la dépense serait énorme. D'ailleurs, il semblerait que le roi a été obligé de marcher pour réduire une province, et quel scandale s'il trouvait encore après cette démarche de la résistance ù ses volontés. » (Arch. Nat., H. 631. Saint-Florentin à d'Aiguillon, 5 janvier 1765.)

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à Saint-Florentin et à Laverdy; et Ton y reconnaît le sens et presque les termes de Tallocutioix du prince * .

On se faisait illusion à la cour sur l'effet produit par les paroles royales, quelque impérieuses qu'elles fussent. « La dernière réponse du roî me semble devoir être le signal de la paix et da rétablissement de Tordre, » pensait le contrôleur général. Mais d'Amilly était moins optimiste : « Ceux qui nous ont conduits jusqu'à présent ne veulent pas, dit-on, en avoir le démenti et aigrissent autant qu'ils peuvent les autres sur ce qui a été dit et fait à Versailles. Plusieurs autres sont d'avis de reprendre le service-. »

11 y avait en effet parmi les conseillers deux tendances, deux opinions, ou, si l'on veut, deux partis. L'un, incontestablement plus nombreux, penchait vers la résistance et poussait à la lutte, il était formé surtout des jeunes magistrats des enquêtes; l'autre eût accepté des accommodements et un accord honorable. Ces deux tendances s'étaient manifestées déjà plus d'une fois dans les questions délicates que la Cour avait eu à résoudre, elles se reproduisent dans toutes les assemblées. Mais aucun indice sur n'est venu nous révéler le secret des délibérations ni les idées particulières des opinants. Bientôt, du reste, un débat solennel allait mettre chacun en demeure de se prononcer publiquement.

Le Prestre fait prévoir de graves décisions :

1. Arch. Nal., H. 625. D'AiguiUon à Saint-Florentin et à Laverdy, 11 février 1765.

2. Arch. Nat., H. 631. Laverdy à d'Amilly, 25 mars 1765. DAniillv à Laverdy, 31 mars 1765.

« Le séjour de la cour ne m'a nullement séduit, nous n'y avons pas eu assez d'agréments. Il est vrai que notre position avec les ministres en a été cause et nous ne devions pas nous attendre à autre chose après l'arrêté qui leur déclarait la guerre. Nous avons maintenant à reprendre des fonctions quittées depuis longtemps et à dédommager le public des grands préjudices qu'il en souffre, mais je n'oserais pas assurer que l'assemblée du vendredi saint procurât ce bon effet... De cette assemblée célèbre dépendra le sort de la province, car si notre inaction dure, une grande partie de la province est en souffrance, nos jeunes tètes ne veulent pas le sentira »

Les magistrats avaient quitté Versailles dès le lendemain de l'audience. Le premier président seul prit congé des ministres. Tous arrivèrent entre le 23 et le 25; M. de laChalotais, qui avait été autorisé à revenir à Rennes avec le Parlement, y rentra le vendredi 22 mars-. Il était parti dès le mercredi, au sortir de l'audience, heureux sans doute de reprendre la route de Bretagne et ne prévoyant pas les tribulations nouvelles et bien autrement graves qui Ty attendaient.

Selon sa décision antérieure, le Parlement se réunit le 5 avril 1765, à neuf heures du matin. C'était le vendredi saint, jour habituel de vacation, car la Cour ne siégeait pas du mercredi de la semaine sainte au lundi de la Quasimodo.

Les magistrats rassemblés à Rennes n'avaient pas été sans conférer entre eux de la grave ques-

1. Correspondance Le Prestre, !•' et 3 avril 1765. •2. Archiv. Nat., H. 630.

492 LE DUC d'aiguillon et L\ CIÎALOTAIS

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La Cour reçut d'abord les compliments dea corps constitués à roccasion de son heureux retour*

Les avocats, les j>roeureurs, les huissiers^ 1é maison de ville, la faculté des droits, le consulat, les juges de la sénéchaussée, les professoun thi cidlege se présentèrent suecessivement à la barre ; puis les ordres i^eligieux ; dominicains, capucins, cannes, bénédictins, minimes, augustins, Tabbesse et les religieuses do Saint- Georges, par Torgane de ^L Josse, leur uliupelain * , il semble bien que ces démarches nombreuses empruntaient aux circonstances nuj certain caractère d'approbation et d'adhésion.

A midi, à la levée de Faudience, la ville fit tirer vingt et un coups de canon en signe d'allégresse.

En outre, la Cour trouva sur le bureau plu-^ sieurs lettres des autres Parlements qui solida-^ risaient leur cause avec la sienne. ~

Celui de Grenoble déclare tenir pour maxime inviolable et inhérente à la coïistitution de li]^Ê monarchie qu'il n'est qu*un seul et unique Parle-" ment de France, divisé en plusieurs classes'*, maxime qui ollusquait et irritait au plus haut point le monarque et le ministéi

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