‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 25 sur 178 · Comte de Lucay, Les Secrétaires d'Etat, .p · texte numérisé non relu

Comte de Lucay, Les Secrétaires d'Etat, .p

\(i 20 avril 1753. En même temps, il achetait au duc de Chaulnos la charge de lieutenant-général du comté nantais, jointe au commandement. 11 la payait 600,000 livres, bien que les appointemonts ne fussent que de 25,000 livres. Mais les gratifications du roi et de la province portaient les revenus ordinaires à 200,000 et parfois à 300,000 livres'.

Emmanuel-Armand Vignerot du Plessix-Richeliou, d'abord comte, puis duc d'Agenais, devenu duc dWiguillon et pair de France à la mort de son père, le 31 janvier 1750, était Tarrière-petitneveu du cardinal de Richelieu-.

Parent d(^ ^laurepas, il était neveu du maréchal de Uiclieliou qui, bien que brouillé avec ^jinc ^1^, Pompadour, sut toujours conserver auprès de Louis XV un grand crédit personnel, (^t il devint par son mariage le propre neveu du comt(i (le Saint-Florentin.

11 épousa en eiïet, à vingt ans, M"° de Bréhant de Plelo, fille du célèl)re ambassadeur en Danemark, tué devant Dantzig en 1734, et de Louise l^helypeaux de la Vrillière, sœur du ministre de la maison du roi. De si hautes alliances devaient singulièrement favoriser sa fortune.

Entré, comme tous les gentilshommes de son temps, dans la carrière des armes, le comte

1. Dictionnaire de ladminifitration de Bretagne (rédigé sous les niispicos du duc dAi}^uillon), mss., I, p. 20.

2. H était né lo Hl juillet 1720. Sa mère s'appelait Anne-Charlotte de (]russol d'Uzès. La terre d'Aiguillon, qui tire son nom du château et de la ville d'AijçuilIon (aujourd'hui chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne), avait été achetée par le cardinal de Richelieu eu 1()38 et érij^ée en duché en ir)'i2 en f(»veur de sa nièce, Marie-Madeleine Vignerot, daine de Conibalet.

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d'Agcnais y eut un avancement rapide. Colonel d'infanterie à dix-neuf ans, il était brigadier à vingt-quatre et maréchal de camp à vingt-huit ans, en 1748. -

C'était un brillant officier, ses succès près des femmes sont restés célèbres. Quand il parut à la cour, il fut remarqué par la future duchesse de Chateauroux et, parmi les assidus de la résidence de Choisy, il devint Tun de ses préférés.

Mais le roi, qui avait lui-même distingué celle-ci, prit ombrage de cette faveur et fit envoyer le jeune colonel à Tarmée d'Italie.

Il était brave, il sut faire preuve de qualités militaires et se distingua à l'attaque de Château- Dauphin, où il reçut une grave blessure.

De figure agréable, quoique de petite taille, de grande mine et d'allures distinguées, le duc avait les apparences qui séduisent et qui charment.

Et pourtant il a été jugé sévèrement par la plupart de ses contemporains.

Fier et ambitieux, violent et vindicatif, dit lord Walpole, avec moins de talents que de passions, l'animosité qu'on lui portait et les mortifications qui en étaient résultées lui avaient appris à faire plier son caractère, et il affectait pour tous une douceur et une condescendance parfaites ^

(( Son caractère est enclin aux intrigues, aux petites ruses et aux manœuvres sourdes, dit le comte de Mercy-Argenteau, esprit sage et bon

1. Lettres de Horace Walpole, trad. par le comte de Bâillon, j). 183.

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observateur. Sans connaissance fondée des affaires d'Etat, il chemine dans les ténèbres... Il restera toujours un ministre très médiocre, difficultueux et faux L . . »

Nul homme n'a plus de moyens de réussir à ce qu'il entreprend, disait de lui sa cousine, la comtesse d'Egmont, tant par la fermeté de son caractère que par l'application et la suite qu'il met aux affaires. 11 paraîtra doux et facile dans ces circonstances; mais si son orgueil est blessé, de quelque manière que ce soit, tout est perdu sans ressources... Cet orgueil est tel qu'il ne conçoit pas que l'on puisse soupçonner l'art qu'il emploie, quelque grossier qu'il soit... Il n'y a point à se flatter ([ue des conseillers puissent l'éclairer, car l'ami le plus tendre qui, par intérêt pour sa gloire, lui représenterait quelque chose contre son opinion, dès cet instant lui deviendrait suspect'-.

D'autres contemporains, d'Argenson, de Luynes, Rocliambeau, rendent justice à ses talents, qui étaient incontestables^.

11 était actif, ses fréquents voyages à travers la province l'attestent. Il était laborieux, ses lettres, conservées aux Archives Nationales et qui se comptent par centaines, le prouvent.

11 écrivait facilement et bien, de cette haute écriture renversée qui a vraiment grande allure.

1. Correspondance secrète entre Marie-Therèse et le comte de Mercy-Argenteau, publiée par d'Ariicth et Geffroy, lettre du 10 décembre 1771.

2. La Comtesse iVEgmont, fille du maréchal de Richelieu, par la comtesse d'Armaillé, p. 220.

3. Voir Histoire de M'^" du Barri/, par Ch. Vatel, t. I, ch. XV, p. 3C0.

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Tel était rhomme, avec ses qualités et ses défauts. Quel fut son rôle en Bretagne pendant quinze ans? C'est ce qu'il nous faut étudier.

Quand le duc d'Aiguillon arriva dans cette province, en 1753, il fut accueilli avec une faveur marquée et conquit vite une réelle popularité; quand il partit, en 1768, il était l'objet de l'exécration universelle'. Les Bretons ont-ils été injustes et ingrats? L'opinion publique s'est-elle trompée? Tel est le problème à résoudre.

Jusqu'ici, tous les historiens l'ont apprécié sévèrement et ont condamné sa politique à la fois tortueuse et autoritaire-. Dans ces derniers temps, on a essayé de réhabiliter sa mémoire. On a soutenu que, loin de s'être fait le champion du despotisme contre l'indépendance provinciale, il s'était montré le défenseur des privilèges de la Bretagne, le protecteur de ses libertés, qu'il a été victime de la calomnie et des haines particulières 3.

Cette réhabilitation est-elle justifiée?

Tel est le grand débat que nous avons à instruire et à juger.

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