‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 35 sur 178 · Arch. dll.-et-Vil., G. 2687. Procès-verbol · texte numérisé non relu

Arch. dll.-et-Vil., G. 2687. Procès-verbol

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Sur eottc réponso, les Etats se retirent aux chambres (c'est-à-dire que chaque ordre va délibérer séparément), afin d'examiner le compterendu des <( vexations inouïes commises par les contrôleurs du vingtième. » Après de longues discussions, ils imaginent un moyen dilatoire : ils demandent communication des rôles de 1753, sur lesquels est perçu cet impôt. Mais le commandant refuse, se déclarant toujours prêt cependant à recevoir les plaintes sur les abus de pouvoir.

(( Si les Etats veulent Tabonnement du second vingtième comme ils l'ont demandé du premier, je suis prêt à les écouter, n'étant autorisé à traiter que sur les deux ensemble. Je leur dirai alors le prix auquel le roi consent à l'accorder; je leur ferai communiquer les rôles et tous les éclaircissements qu'ils peuvent désirer pour juger par eux-mêmes si l'abonnement à ce prix est avantageux à la province. » Le roi laisse d'ailleurs les Etats absolument libres au sujet de l'abonnement; il n'y a consenti que sur leur demande.

C'était une concession habile.

Depuis sept ans, l'impôt était perçu en régie; on avait voulu constater son rendement réel et l'on avait acquis l'assurance qu'il pouvait produire 1,700,000 livres par an^ On savait dès^ lors sur quelle base traiter de l'abonnement.

Mais les Etats y étaient devenus réfractaires. Pendant deux jours, ils repassent avec animation les vexations de la régie et finalement

1. Observations sur la réponse des Etais de Bretagne, p. 94!'95.

demandent aux commissaires du roi de retirer purement et simplement le second vingtième et les deux sous pour livre, que les Etats ne peuvent accorder. (Séance du 18 décembre.)

Le duc répète « qu'il est très touché de ne pouvoir répondre favorablement à la demande des Etats., mais que ses instructions sont précises et que dans les circonstances actuelles il était impossible que Ton pût espérer d^obtenir ce que les Etats désiraient. »

Ceux-ci ne se tiennent pas pour battus. Avec une ténacité que rien ne déconcerte, ils ordonnent à la Commission de retourner, ayant les présidents des trois ordres à sa tête, faire de nouvelles instances auprès du commandant. (Dimanche 19 décembre).

Ce dernier, un peu impatienté, répond à trois reprises : « Ces secours sont absolument nécessaires au roi pour soutenir la guerre, et cette charge doit être supportée également par tous ses sujets, les autres pays d'Etats ont accordé avec empressement cet impôt. Connaissant le zèle de la Bretagne, il ne peut s'empêcher de s'étonner qu'elle témoigne une si forte opposition. »

Il maintient donc sa demande intégralement.

Les Etats, qui ne veulent pas céder, prient les commissaires du roi de demander des instructions plus étendues et plus conciliantes.

Le duc repousse ce nouveau moyen dilatoire.

On croirait que les Etats n'ont plus qu'à se soumettre. Non. Ils décident d'adresser au roi des remontrances sur la perception du vingtième. (Lundi 20 décembre.)

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Ils votent la gratification ordinaire de 15,000 livres pour le duc et de pareille somme pour la duchesse.

Huit jours se passent. La Commission préparc les remontrances. Les Etats attendent. Le mardi 28 décembre, l'Assemblée les approuve et ordonne qu'elles seront remises aux commissaires du roi avec prière de les envoyer en cour par un courrier extraordinaire.

Le duc répond : « Je vois avec douleur que les Etats ne rendent pas toute la justice qu'ils doivent à mon zèle pour leurs intérêts et que leur confiance n'est pas aussi extrême que je crois la mériter de leur part. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire plus d'une fois que les intentions de Sa Majesté sur l'établissement d'un second vingtième sont si positives que toutes représentations à cet égard seraient inutiles. J'espère que les Etats ne me mettront pas dans la dure nécessité de refuser de les écouter. »

Malgré cette fin de non -recevoir, ceux-ci ordonnent à la Commission de retourner pour la dixième fois vers le commandant afin de lui représenter le déplorable état de la province et l'épuisement de ses habitants.

Nouveau refus du duc : « Je crois pouvoir me flatter d'avoir donné des preuves non équivoques de mon zèle pour les intérêts de la province et de mon empressement à me prêter aux désirs des Etats... Mon zèle ne connaîtra jamais de bornes, mais je suis forcé, malgré moi, d'en mettre à mon empressement. Il en est que je ne peux franchir sans manquer à mon devoir et je ne puis vous dissimuler que je suis peiné de

voir que les Etats persistent a exiger de moi une démarche qu'ils savent bien que je ne puis me permettre... Il m'est impossible de m'écarter des défenses expresses que Sa Majesté m'a faites de n'écouter aucunes représentations sur le fonds de l'impôt. »

Pendant deux jours, les Etats délibèrent. La situation devenait critique. D'Aiguillon craignait surtout « les menées sourdes du Parlement. » Il accusait certains magistrats de cabaler avec les membres des Etats et de peser sur eux pour obtenir, « à force d'intrigues, de menaces et d'espérances, » le refus du vingtième ou l'ajournement du vote. Le but de toutes ces menées est d'unir les Parlements avec les pays d'Etats. C'est un projet fort dangereux '...

Enfin l'x^ssemblée fait une concession. Elle offre pour le second vingtième une somme nette de 900,000 livres. Le duc estime le chiffre insuffisant, il déclare que le roi le fera percevoir en régie. Et pour vaincre enfin la résistance, il en vient aux menaces; il enjoint aux Etats de prendre une décision dans les vingt-quatre heures. C'était le 2 janvier 1757.

Cette sommation provoque un incroyable tumulte. La séance se prolonge jusqu'à une heure du matin. Le duc nous a laissé ce tableau curieux de la salle des séances :

« Les gentilshommes qui étaient allés diner pendant l'après-midi revinrent le soir la tète fort échauffée; les conseillers au Parlement qui

1. Arch. Nat., H. 330. D'Aiguillon à Moras, 17 et 29 décembre 1757.

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conduisent la cabale se glissèrent dans TAssemblëe à la faveur de Tobscurité de la salle et y amciièrent avec eux des avocats et des procureurs qui leur sont dévoués; à dix heures, le théâtre était plus rempli qu'il ne Tavait été depuis Touverture des Etats, plus déraisonnable et plus emporté que jamais. Après plusieurs contestations aussi absurdes qu'indécentes, on commence à s'ennuyer; les uns voulaient aller au bal, les autres se coucher ^.. » Alors, désespérant d'aboutir, ^I^*" de Vauréal s'évade subrepticement par une fenêtre^; la salle se vide peu à peu.

Le lendemain, 3 janvier, rien. Le mardi 4, les Etats se décident. Combattus, disent-ils, par leur amour pour le roi et par l'intérêt du peuple qu'ils voient gémir sous le poids des impôts, ruiné par la guerre, épuisé par des corvées immenses, accablé par la régie la plus injuste du vingtième, ils offrent de nouveau 900,000 4ivres pour chacun, plus 188,000 livres pour les deux sols en sus. Ils insistent pour l'envoi au roi de leurs remontrances et de leurs griefs.

Le commandant consent à adresser un mémoire en cour, mais il exige 1,400,000 livres pour chaque vingtième.

Les Etats opposent la force d'inertie. Pendant trois jours, ils activent l'enquête sur les abus des collecteurs et finissent par déclarer « qu'ils ont en mains des preuves plus que suffisantes pour

1. Arch. Nat., H. 336. DAiguiUon à Moras, 5 janvier 1757; H. 030. Mémoire manuscrit pour le duc d'Aif^uiHon.

2. Les séances se tenaient dans le réfectoire du couvent des Cordeliers, situé au rez-de-chaussée.

infirmer les rôles de 1753, base de la perception, et que les raisons sur lesquelles est fondée une demande aussi excessive que celle de 1,400,000 livres sont totalement vicieuses et destituées de toute vérité. »

Ils n'avaient pas tort; l'intendant lui-même le reconnaissait : « On pense assez généralement que les Etats n'accepteront point Fabonnement à 1,400,000 livres et je n'en suis pas étonné, parce que je ne vois pas dans cette proposition un avantage assez marqué pour qu'elle puisse réunir les différents intérêts de ceux qui composent l'Assemblée... Le prix de l'abonnement ne leur présente rien d'avantageux'... »

Et Saint-Florentin écrivait confidentiellement à son neveu : « ... L'abonnement du vingtième est porté un peu haut; je crains fort que M. de Moras ne se trompe dans son calcul, et je vous plains de toutes les peines que vous aurez à une besogne aussi difficile-. »

Cela n'empêchait pas les amis du pouvoir de traiter l'opposition de « révolte » et les opposants de « factieux, » de stigmatiser « la déraison, la fausseté, l'extravagance » des Etats. Ces expressions injurieuses me touchent peu; j'avoue que je ne suis pas de ceux qui réservent leur sympathie pour les collecteurs plutôt que pour les contribuables^; et j'estime que cette

1. Arch. dll-el-Vil., G. 1760. Le Brct à Saiiil-Florenlin, 26 décembre 1756.

2. Arch. Nat., H. 639. Saint-Florentin à d'AiguiUon, 11 décembre 1756.

3. Marion, La Bretagne et h duc d'Aiguillon, p. 36. « Plus d'une fois, ceux qui souffrirent le plus dit vingtième ne furent

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Assemblée où, dit-on, « ni la population des villes ni celle des campagnes n'était véritablement représentée, où ni le clergé ni la noblesse eux-mêmes n'avaient de mandataires librement choisis, )) remplissait son devoir en résistant avec obstination, par ces démarches onze fois répétées, à un impôt nouveau qui devait surcharger le peuple breton. Les Etats auraient eu un moyen bien simple de mériter les félicitations chaleureuses du duc d'Aiguillon; c'eû4; été d'accepter toutes ses demandes, de courber la tète sous le poids toujours croissant des taxes fiscales. Ils ne l'ont pas voulu, ils ont préféré ses injures à ses éloges ; je pense qu'ils avaient raison.

Les choses en étaient là et le dissentiment menaçait de s'envenimer dé plus en plus, lorsqu'un incident très inattendu vint faciliter la solution. Le vendredi 7 janvier arriva à Rennes, à huit heures du soir, la nouvelle de l'attentat commis contre le roi le 5 janvier, à six heures, dans la cour du palais de Versailles^. Un halluciné, nommé Damicns, frappa Louis XV d'un coup de stylet au moment où celui-ci montait en carrosse pour aller à Trianon. La blessure n'était pas grave, mais on craignit que l'arme ne fût empoisonnée; le roi se mit au lit et chargea le dauphin de présider le Conseil et de diriger les affaires.

pas ceux qui avaient à le payer, mais bien ceux qui avedent à le lever. »

L'émotion produite en France par « l'assassinat du roi » fut extraordinaire. La foi monarchique était encore vivante dans les provinces, et Louis XV, malgré ses désordres, avait conservé une certaine popularité.

(( La nouvelle s'étant répandue dans toute la ville de l'attentat exécrable contre la personne du roi, dit le procès-verbal de la tenue \ tous les membres des Etats, sans être convoqués et conduits uniquement par le mouvement de leur cœur, sont allés chez leurs présidents et se sont de là rendus au théâtre (c'est-à-dire dans la salle des séances), pour donner à Sa Majesté les témoignages les plus éclatants de leur douleur et de leur amour. »

Aussitôt l'Assemblée décide de désigner trois députés chargés d'aller à Versailles porter au roi l'expression de son dévouement : M^"^ de Farcy de Guillé, évêque de Quimper, M. de Morant, de la noblesse, et M. de Premion, député de Nantis.

De plus, les évoques prescrivent que les prières des Quarante-Heures seront dites dans toutes les églises de la province pour demander la guérison du prince. Enfin une messe solennelle et pontificale est célébrée dans l'église des Gordeliers, qui est la chapelle des Etats, à laquelle ils assistent en corps; les commissaires du roi s'y rendirent également.

Les trpis députés ne s'attardèrent pas dans leur voyage. Ils étaient de retour à Rennes le vendredi 13 janvier, à onze heures du matin. Ils entrèrent aussitôt en séance et rendirent compte

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