‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 39 sur 178 · Mémoire pour M. le duc (V Aiguillon, p · texte numérisé non relu

Mémoire pour M. le duc (V Aiguillon, p

2. Arch. Nat., H. 639. Saint-Florentin à d'AiguiUon, 6 janvior 1757.

.'i. Arch. Nat., II. 330. D'Aiguillon à Moras (autog.) 9 janvier 1757. h. (Jo chapitre ayant été publié en 1890 dans la liet'ue de Bretagne, M. Marion a prétendu [La Bretagne et le duc d'Aiguillon,

chérie et de Gibon, qu'il traite de « factieux » et de « brouillons. »

p. 58) que j'avais commis une erreur en plaçant l'arrestation des deux conseillers dans la nuit du 9 au 10 janvier, alors qu'elle aurait eu lieu dans la nuit du 10 au 11 janvier, après l'assemblée du lundi 10. Pour prouver son affirmation, M. Marion se livre à des rapprochements de dates fort ingénieux, mais qui ne sont point décisifs. Il est vrai que d'Aiguillon dit dans sa lettre du 11 janvier : « M. d'Amilly vint m'avertir hier que M. de la Gùcherie avait parlé le matin, à l'assemblée des chambres, avec la plus grande véhémence; » il raconte l'arrestation et ajoute : « Ils sont partis ce matin, l'un et l'autre, sans bruit. »

Mais moi qui ne crois pas i\ l'infaillibilité du duc d'Aiguillon, je pense qu'il y a quelqu'un qui sait encore mieux que lui ce qui s'est passé : c'est l'intéressé lui-même.

Or, La Gacherie répète par trois fois dans son Mémoire justificatif : « Dès 1757, le 9 janvier, je fus subitement enlevé avec le plus grand éclat... » « Depuis le 9 janvier 1757, jour oii je fus arrêté... » « Le Parlement s'était ajourné au 10 janvier, à l'occasion de l'état critique où se trouvait alors celui de Paris. Ce fut la veille de ce jour indiqué qae je fus enlevé et enfermé au château de Saumur... » (Mémoire pour L. Charette de la Gacherie, p. 2, 3, 4.)

Le Parlement, dans son arrêt fameux du 14 août 1770 qui est un acte d'accusation contre le duc d'Aiguillon, dit : Ce fut dans la nuit du 9 au 10 janvier que nos confrères furent enlevés (p. 37.)

Linguet, qui n'est pas suspect, confirme ces témoignages. [Mémoire pour M. le duc d'Aiguillon, p. 30.)

Je dois ajouter, pour être impartial et complet, que le registre secret mentionne comme présents à la séance du 10 janvier (( MM*"» Charette et Gibon. » Au procès-verbal du lendemain 11 janvier, il est dit que la Cour, après avoir assisté à la messe à Saint-Germain pour le rétablissement du roi, décide d'adresser des remontrances sur l'enlèvement des deux conseillers. {Registre secret de la Saint-Martin 1756. Arch. du Parlement, B. 461.)

Du reste, le but qu'on poursuivait fut atteint ; il n'y eut point de décision prise par la Cour.

Naturellement, l'apologiste du duc d'Aiguillon approuve et défend ces actes de violence, ces arrestations arbitraires ; il y voit « des précautions nécessaires dans la situation troublée de la Bretagne et du royaume. » La situation de la Bretagne n'était pas plus troublée que ne l'est aujourd'hui celle de la France par l'opposition des Chambres, et, à moins d'ériger en droit les actes arbitraires du pouvoir absolu, on doit dire que ces violences étaient aussi injustifiables qu'inopportunes.

Il essaie dans ses lettres de rejeter la responsabilité de cet acte d'arbitraire sur d'Amilly, qui lui aurait déclaré « qu'il n'y avait d'autre parti à prendre que de faire enlever, la nuit même^ ces deux brouillons, Tun chef de la faction, l'autre également dangereux par l'indiscrétion de ses propos... * )>

Ces deux conseillers, dit d'Aiguillon, avaient journellement des conférences avec les séditieux de la noblesse, il les accusait aussi d'entretenir correspondance avec les Parlements de Paris, Rouen et Bordeaux-.

Le but fut atteint, la séance tant redoutée du 10 janvier se passa en discussions platoniques, et l'on n'y prit point d'arrêt contre le pouvoir.

Le Parlement protesta contre ces enlèvements par deux lettres émues adressées au roi le 11 et le 14 janvier, et décida de faire de nouvelles remontrances ^.

1. Arch. Xut., II. 336. D'Aiguillon à Moras (aulog.), 11 janvier 1757.

2. Dictionnaire man. d' administration du duc d'Aiguillon, I, p. 82, v° Cubalcs.

3. J'ai bien de la peine à croire à l'exactitude du discours attribué à d'Amilly par M. Marion, sans doute d'après le Journal du commandement du duc d'Aiguillon (Marion, p. 61) ; il ne cadre guère avec le caractère du Premier, dont Saint-Florentin rappelle la poltronnerie, et me paraît arrangé après coup. D'Aiguillon lui-même écrit le 13 janvier : « Le premier président m'a abandonné assez vilainement et a demandé pardon la corde au col à sa compagnie et je demeure vis à vis d'elle chargé de toute l'iniquité ; mais je m'y attendais bien et dans quelcfues jours on me rendra justice. » Arch. Nat., H. 336.

Je ne vois pas non plus dans les deux lettres du Parlement du 11 et du 14 janvier la contradiction qu'y trouve M. Marion. La première est écrite sous le coup de l'émotion ; dans la seconde^ inspirée par un sentiment de loyauté, il déclare que son intention est de se plaindre des ordres eux-mêmes, mais non de la

Saint-Florentin répondit avec hauteur « que ces ordres avaient été donnés en connaissance de cause, pour des raisons particulières de mécontentement et que le roi n'avait pas Tintention d'y rien changer. Il ajoutait d'ailleurs qu'ils avaient été exécutés avec tous les égards et tous les ménagements convenables*. »

La conduite du comaïaiMiant était en reste approuvée à Versailles. « Sa Majesté est très satisfaite de la manière dont vous avez répondu à ses intentions à cet égard, » lui mandait Saint- Florentin.

Et il ajoutait dans deux billets confidentiels :

« Vous avez eu bien de la peine et souvent du désagrément, quoique tout le monde chante vos louanges, et du moins c'est une consolation. Je suis bien aise que l'exemple que vous avez été obligé de faire en ait imposé assez pour contenir et la cabale et le Parlement. La lettre de protestation m'a paru aussi plate que la première ridicule, et il me semble qu'ils doivent être bien honteux. J'ai reconnu le premier président à sa faiblesse et à sa poltronnerie, et il est bien fâcheux d'être si mal secondé. Adieu, mon cher neveu, la santé du roi est très bonne et je vais souper avec lui chez madame la marquise de Pompadour. »

Et cet autre billet plus familier encore :

façon dont ceux qui en étaient charges les ont fait exécuter. (Arch. d Il.-et-Vil., G. 1760. — Marion, La Bretagne, p. 60, not.) 1. Arch. Nat., H. 639. Saint-Florentin à d'Aiguillon, 15 janvier 1757. Ils n'en étaient pas moins arbitraires et odieux, et il n'était pas besoin « de les munir de tous les enjolivements nécessaires pour faire frémir, » comme dit M. Marion (note, p. 60), pour qu'ils révoltassent à juste titre l'opinion publique.

56 LE DUC d'aiguillon et la chalotais

(c Mad. (de Pompadour) me charge, mon cher neveu, de vous demander comment se conduit ]\[. de la Chalotais. Adieu, je vous plains bien, mais du moins vous avez, et moi aussi, la satisfaction que tout le monde et le roi chantent vos louanges... Bonsoir, neveu, il est deux heures et je suis las comme un chien K »

Le duc s'applaudit de son coup d'Etat, mais il craint toujours que le ministère ne faiblisse : (c Le coup d'autorité des deux conseillers a fait impression ; si cette légère lueur de fermeté est soutenue, j'espère que je parviendrai à conserver l'autorité du roi dans cette province... Mais elle est totalement avilie, et de cet avilissement résultera le bouleversement général de la Bretagne, si le ministère témoigne la moindre faiblesse, la plus légère irrésolution. C'est un grand coup d'avoir paré l'esclandre qui serait résulté immanquablement des arrêts sur le vingtième. Vn peu de fermeté fait grand bien, surtout dans un temps où le ministère n'est pas accusé d'en avoir trop. Pardonnez-moi ce blasphème en faveur du zèle qui me l'inspire 2. »

11 n'est pas douteux, du reste, que ce ne soit lui qui ait provoqué et sollicité ces ordres; il l'a reconnu dans une longue lettre écrite huit ans ])lus tard, qui est une sorte d'exposé justificatif de ses relations avec le Parlement 3. Il va jus-

1. Arrh. Nnt., H. 039. Billets autog. de Saint-Florentin à d'Aiguillon, 27 janvier 1757.

2. Arrh. Nat., H. 336. D'Aiguillon à Moras, 14 et 16 janvier 1757.

3. Malgré les circonstances critiques dans lesquelles je me suis trouvé, je n'ai fait aucun coup d'autorité, je n'ai jamais demandé de lettres de cachet, à l'exception de celles qui furent

qu'à dire que La Gâcherie était ouvertement révolté; il Taccuse même, sans preuves, d'avoir laissé échapper ce mot en plein Parlement, au moment de Tattentat de Damiens : « Tant mieux, il n'en mourra pas et cela le rendra plus sage. » Mais ce propos est loin d'être prouvé, ainsi que beaucoup d'autres imputations qui n'ont pour elles que les affirmations' fort suspectes et fort partiales du duc d'Aiguillon.

On lui fait honneur de n'avoir exécuté que deux mandats d'arrêt alors qu'il en avait quatre entre les mains. Les deux autres étaient destinés à MM. de Guerry père et fils. « Le premier, doyen du Parlement, était un vieillard décrépit et d'une faible santé. On était alors dans le fort d'un hiver très rude ; son grand âge et ses infirmités excitèrent la compassion de M. le duc, qui prit sur lui de ne pas le faire enlever et d'avoir les mêmes égards en sa considération pour son fils '. »

La Gâcherie et de Gibon du Pargo restèrent pendant plus d'une année en prison ou en exil, le premier fort durement traité au château de Saumur, « enfermé sous plusieurs verroux dans le haut d'une tour dont la porte était cadenassée. » Il ne reprit ses fonctions que le 8 février 1758'^. Faut-il savoir gré au duc d'avoir peut-être contribué aux adoucissements successifs qui furent accordés aux prisonniers, d'avoir môme demandé

données, en 1757, h MM. de la Gâcherie et du Pargo, à la demande du chef même de la Compagnie, qui crut ne pouvoir pas autrement apaiser le feu qui s'était allumé. (Arch. Nat., H. G30. D'Aiguillon à Saint-Florentin, 18 août 1764.)

1. Arch. Nat., H, 630. Mémoire man. pour le duc d'Aiguillon, 10 janvier 1757.

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