‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 44 sur 178 · IV. Ministère de Ghoiseul. — Prise de Bellc-Isle · texte numérisé non relu

IV. Ministère de Ghoiseul. — Prise de Bellc-Isle

La guerre engagée par la France contre la Prusse continuait avec des alternatives diverses. Après une victoire remportée par le maréchal d'Estrées à Hastenbeck (26 juillet 1757), Richelieu, qui lui succéda, signait la malheureuse capitulation de Gloster-Seven, et l'incapable Soubise, nommé au commandement des troupes par la protection de M™® de Pompadour, laissait infliger à Tarmée française la honteuse défaite de Rosbach (5 novembre 1757).

L'effet de ce désastre fut immense et l'impopularité de la favorite se traduisit par de sanglantes satires.

L'année suivante, le comte de Clermont était encore battu à Crevelt et les Français perdaient les bords du Rhin (19 juin 1758).

La victoire de Lutterberg ne relevait guère la

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situation, qui restait gravement compromise. La F'rance s'épuisait dans cette lutte prolongée, sans profit pour elle.

L'Angleterre ne ménageait à son allié Frédéric ni les hommes, ni les subsides. Pitt venait de rentrer au ministère et il y apportait la résolution arrêtée de détruire nos flottes et de nous enlever nos colonies.

En France, Machault, ministre de la marine, hautain et dur, mais probe et énergique, était disgracié par Finfluence de M™*^ de Pompadour (ît remplacé par Peirenc de Moras, très inférieur | à la tache écrasante qu'il assumait, et remplacé lui-niéni(% un an après, par l'amiral de Massiac (30 mai 1758).

N'oyer d'Argenson, ministre de la guerre, était également disgracié; le marquis de Paulmy, puis le iimréelial dv Belle-lsle lui succédaient.

I /Angleterre avait divisé ses forces maritimes ni trnis llolles : la première battit et dispersa une rscjuh'e française près de l'île d'Aix; la firminlr altji(|ua la ville de Cherbourg, qui fut pillrr ri hrnliM' avec vingt-sept bâtiments réfu- {.MMM i\i\\\}\ \r poi't.

I.n Irniîiirnn» se dirigea vers les côtes de Brcl'ifMH» ni \inl nirnaeer Saiut-Malo.

I.«' I juin I7*)S, celte flotte, composée de M:» Miilr»:. jinml (h'vant Cancale ; elle mita h'nr 1.1,(10(1 hommes environ avec vingt-cinq ])ièrrs d'nrlilh'ri<'. (lelh» troupe s'établit solidement à (iimrah» ri à Saint-(](mlom]). De là, un délaclienn'nt «Ir .1, ()()() hommes s'avança, le 7 jnln, jus(|n'îi Faranié et Saint-Servan. Les Anglais hrrdèrrnt et «h'truisireut quatre-vingts

navires marchands ancrés dans le port, les magasins, les corderies et tous les établissements de la marine. Ils cernaient ainsi Saint-Malo, mais cette place s'apprêtait à opposer une énergique résistance*. On coupa la chaussée dite le Silloji, qui seule y donne accès, on barricada les rues. Une compagnie de soixante volontaires, commandée par M. de Robicn, lieutenant de grenadiers à cheval, sortit de la ville pour retarder les approches de Tennemi.

Le duc d'Aiguillon, aussitôt averti, accourut; il pénétra dans la ville investie en bateau par le passage de Dinard.

Quand il arriva, dit-il, au pied de la batterie de la Hollande, il trouva toutes les portes fermées. Au lieu de les ouvrir, on lui descendit deux échelles de 50 pieds de haut, par lesquelles il dut monter, lui et toute sa suite. Le commandant amenait quelques soldats, il inspecta les défenses et organisa le service des postes militaires.

Malborough, qui commandait les forces anglaises, comprit qu'il ne pourrait aborder la citécorsaire, protégée par la mer, par sa ceinture de rochers, et défendue par des hommes déterminés. 11 donna Tordre de la retraite; l'armée ennemie se rembarqua le 12 juin.

En prévision d'une nouvelle attaque, le duc d'Aiguillon établit un camp retranché près de Saint-Malo et fit armer le fort de la Cité, sur la

1. n y eut cependant quelques défaillances que le peuple chansonna ensuite malicieusement. — Voir Chansons populaires relatit^es aux deux descentes des Anglais en Bretagne, par A. de la Borderie. [Revue de Bretagne et de Vendée, juillet et août 1883.

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pointe qui domine Tentrée de la Rance et le passage de Dinard.

Les Anglais ne renonçaient point à leurs projets de descente en Bretagne. Trois mois après, le 3 septembre 1758, leur flotte était aperçue de nouveau du haut des falaises escarpées du cap Fréhel, de l'autre côté de Saint-Malo; mais ils devaient, cette fois, recevoir une leçon qui les guérit pour jamais de Tenvie de remettre les pieds sur le sol breton.

Le 4 septembre, au matin, la flotte anglaise vint mouiller dans la baie de Saint-Briac et y débarqua sans obstacle 10,000 hommes, commandés par le général Bligh, qui établit son camp entre Saint-Briac et Saint-Lunaire.

Après une reconnaissance poussée jusqu'à Dinard, en vue d'attaquer Saint-Malo de ce côté, le général anglais, estimant l'entreprise impraticable, hésita pendant trois jours; enfin, le 8 septembre, l'armée, tournant vers la droite, vint s'établir à l'entrée de la presqu'île de Saint- Jacut, sur le bord de l'Arguenon. Partout les soldats anglais jetaient la terreur, brûlant les barques des pécheurs, pillant les maisons, maltraitant les habitants, qui fuyaient affolés devant les (( habits rouges. »

Cependant l'alarme était donnée dans toute la province; le commandant en chef, accourant précipitamment de Brest, distribuait ses ordres : les bataillons de troupes régulières, les compagnies garde -côtes se concentrent rapidement sur le point menacé. Un certain nombre de volontaires, venus de plein gré, forment un petit corps qu'on appela les Volontaires bretons. Toutes ces troupes

i se massent à Lamballe et Plancoët, au nombre de sept mille hommes.

Pour traverser TArguenon, Tarmée anglaise voulut forcer le passage du Guildo; mais là

> elle fut arrêtée pendant deux jours, le 8 et le 9 septembre, par un homme courageux dont le nom est acquis à l'histoire, Rioust des Villes- Audrains. A la tête de quelques paysans, il défendit le passage avec tant d'habileté et d'énergie que les ennemis ne purent franchir la rivière qu'à un gué fort éloigné. Finalement, le gros de leur armée vint s'établir à Matignon.

C'était le 10 septembre. Le duc ne voulut pas les attaquer, n'ayant pas encore toutes ses troupes autour de lui; « il remit la partie au lendemain. » Mais pendant la nuit du 10 au 11,. les Anglais battirent en retraite, se dirigeant vers la baie de Saint-Gast, devant laquelle croisait leur flotte.

Le lundi 11 septembre, à six heures du matin, le duc est averti de ce mouvement; il donne aussitôt l'ordre de marcher. Il divise sa petite armée en trois colonnes qui débouchent vers dix heures sur les hauteurs qui dominent et enserrent la baie. Il faisait beau, les flots bleus déferlaient paisibles sur la grève blanche entre les falaises élevées de la pointe de l'isle et de la pointe de la Garde, qui forment autour de cette plaine de sable un encadrement incomparable.

Déjà les Anglais se rembarquaient, trois mille hommes étaient encore à terre. La colonne de gauche, commandée par M. d'Aubigny, arrive

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la premiènî ^ ; en tête sont les volontaires bretons; aussitôt ils s'élancent, traversent sept cents mètres à découvert sous un feu terrible et abordent les grenadiers anglais à Tarme blanche.

Ce fut une alfreuse mêlée, une lutte corps à corps qui dura deux heures. L'artillerie prend position sur les hauteurs, canonne les bataillons anglais et les vaisseaux, qui ripostent en lançant sur les Français bombes, boulets et mitFaille. Enfin les Anglais plient; près de 1,200 sont tués, 800 se noient, le reste demande grâce et se rend.

A deux heures, tout était fini; le sable était couvert de cadavres, de sang et de débris. Nous avions fait 732 prisonniers et nous n'avions que 150 hommes tués et 340 blessés, la plupart légèrement. C'était un désastre pour la marine anglaise et un glorieux fait d'armes à ajouter aux fastes militaires delà France-. »

1. Les trois chemins par lesquels descendirent les trois colonnes se distinguent encore. Celui de gauche, que suivait d'Aubigny, est le plus long. Il est difficile de comprendre pour quelle raison la colonne de droite n'arriva pas i\ temps sur la grève. Le moulin d'Anne existe aussi, quoique démantelé : il appartient à M. de la Vieuxville. Sa position était admirablement choisie pour dominer le combat. Le moulin du Ghesne est détruit. En allant de lun à l'autre, le duc d'Aiguillon était exposé aux boulets, car on en a retrouvé et on en retrouve encore dans le sol entre les deux moulins.

2. Voir Mémoires de la Société archéologique des Côtes-du^ Nord, t. IV. Ce volume, composé à l'occasion de l'érection du Monument de Saint-Cast en 1858, contient les principaux documents relatifs ù la bataille.

Voir aussi Mémoires de la même Société, nouv. série, t. II (1887). Relations de l ingénieur Mazin et du général anglais, publiées par M. de la Borderie, p. 209 à 273, et Arch. d'Il.-et-Vil., C. 2255, Lettre de Rioust des Villes-Audrains du 17 juillet 1778, et C. 108^1, 1085, 1086, 1087.

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A la nouvelle de cette victoire, la Bretagne entière tressaillit d'allégresse et de fierté ; cette sanglante leçon infligée à Tenvahisseur du sol national provoqua partout des explosions de joie. Le duc d'Aiguillon fut reçu en triomphateur quand il rentra à Saint-Malo, puis à Rennes. Il s'était conduit avec bravoure; pendant tout le combat, il se tenait sur les hauteurs, surveillant Faction et donnant des ordres. Il allait constamment du bourg de Saint-Cast au moulin d'Anne et au moulin du Ghesnc, situés à droite et à gauche, et qui lui servaient d'observatoire. Une bombe éclata même à ses pieds sans lui faire perdre son sang-froid. Les récits des témoins oculaires le constatent unanimement; c'est un fait indéniable.

Pourtant, plus tard, on essaya de ternir cette auréole. La lutte entre le duc d'Aiguillon et le Parlement avait pris un caractère d'extrême violence; toutes les armes étaient bonnes contre lui, on fouilla son passé, on scruta sa conduite, on lança contre lui une accusation déshonorante : lors de la bataille de Saint-Cast, il serait resté caché dans un moulin; pendant que ses soldats se battaient, il était occupé ir faire la cour à la meunière !

Un mot accrédita cette légende, mot à l'emporte-pièce, qui est venu jusqu'à nous et s'est attaché comme une flèche empoisonnée à la mémoire du commandant. Quelqu'un ayant dit devant La Ghalotais : « A Saint-Cast, les Bre-

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tons se sont couverts de gloire. » — « Oui, aurait répondu le procureur général, nos soldats se sont couverts de gloire et le petit duc, de farine! »

Ce trait acéré, qui est passé au rang des « mots historiques, » n'a sans doute jamais été prononcé, car s'il avait pu être attribué avec quehpKî vraisemblance à La Chalotais, on y eut fait alhision dans la longue procédure qui s'engagea plus tard; or, on n'en trouve aucune tracée

Ce qui est sur, c'est que de très bonne heure, il s(î forma une légende sur la conduite du duc d'Aiguillon à Saint-Cast, légende peu honorable, n^posant sur ce fait exact que la colonne de droite, conuuandée par lui, était arrivée en

1 . Le « mot » n'a paru imprimé que dans des documents d'une (laie j)osU'M'ioure à raffairc de Saiut-Gast. On le trouve dans les Mémoires de lUwhauniont, à la date du 15 octobre 1764, transluniir ou un quatrain assoz plat, mais on n'y parle pas de La (ilialolais ; dans los Mémoires du duc de Choiseu!, écrits on 1778 (p. 2'i), lantour dit quo La Chalotais avait écrit dans une Icth'o le mol icslé ('ôlM)re ; enfin on y fait allusion dans les Mé' 7n<n're,s de iabbé Georgel, écrits en 1794 et publiés en 1817 (I. p. V.)-2).

Il l'sl j)ossil)lo (pio lo duc, étant monté dans le moulin d'Anne jxMir oI)>-(M'V('r l'cnnomi, en soit ressorti couvert de farine. Je (lois njouliM' quo dans la famille de M. de la Chalotais, on semi)Inil rroir(> à l'authenticité du nn4. (( En outre de l'ambition, (lit M""" (!«' la Tru^laye dans ses souvenirs inédits, la conduite de M. (rAi^fuillon avait j)our motif une basse récrimination de (pH'Iqni's ])i'oj>os léj^crs échapj)és sur son compte fi l'esprit ou à la plumo de M. do la (Chalotais et de ses amis. Il fallait bien voiliM* une |)areille cause. Ne pouvant baser une accusation sur je j)!ns ou miiius de farine qui avait pu couvrir l'uniforme doré du couiniiiudiiul. en sortant du moulin de Suint-Casf, on laissa iiiipulcr nu prtirui'eur j^éuéral des letli'e» anonymes iadiirncs de lui <le tous points. » ' Sonfenira manutcrifs de J/'"" de la Fru- }ilai/e.i

retard, et que le principal effort avait été supporté par d'Aubigny et les volontaires bretons, mais légende certainement calomnieuse et fausse. On la trouve rapportée avec un grand luxe de détails dans un pamphlet manuscrit anonyme et non daté, mais qui doit avoir été écrit en 1766^ : « Il est à présumer que «M. d'Aiguillon n'avait d'autre dessein que de faire voir son armée aux ennemis : son inaction l'annonce clairement. Il demeure immobile au pied de son moulin sans donner aucun ordre; peut-être était-il pétrifié, et il y a bien de l'apparence, car il ne fit aucune réponse à tout ce que les officiers généraux lui firent demander... M. d'Aiguillon, qui n'avait pas eu intention d'attaquer, vit avec surprise l'ébranlement de la division de M. d'Aubigny. Cet événement ne contribua pas encore à le rappeler à lui-même...

(( La vue de la meunière le rappela à la vie : qui croirait qu'une femme sans jeunesse et sans figure, avec l'appareil de la misère et de la malpropreté, put faire de telles impressions ? Cela paraîtrait incroyable, mais ceux qui connaissent M. D... (d'Aiguillon) savent qu'il est fait pour ces choses. On sait qu'il excelle en tout genre; c'est l'homme unique, mais surtout auprès du sexe; c'est dans cette carrière qu'on l'a vu voler à tire d'aile, affronter les plus grands périls et s'y exposer en héros...

(( La meunière, cependant, toute femme de

1. Ce manuscrit inédit est intitulé : Essai sur la situation de la Bretagne; il a 29 pages iu-fol. ; il appartient à M'"" Galzain, de Pontivy, qui a bien voulu m'en donner communication.

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moulin qu'elle était, s'opposa avec vigueur aux entreprises du duc, cet homme nouvellement ressuscité, ^lais la résistance allait être inutile; des mains étrangères et bienfaisantes se prêtaient aux vues du général, lorsque des cris répétés annoncèrent une bombe ! Elle fut mal jugée par ceux du dehors, mais leurs cris n'en eurent pas moins leur effet; M. d'Aiguillon revint à son premier état, se jeta à terre, et la meunière profita de ce moment de terreur pour fuir les tendres embrassements de notre héros. Sur ces entrefaites, on annonce que les Anglais sont rembarques et qu'on leur a pris ou tué cinq ou six cents hommes. M. d'Aiguillon rei)arait et reçoit des compliments *. »

11 n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire aussi calomnieuse que déshonorante; mais ce qui est certain, c'est que cette légende courut diuis le public et fut répandue au moment des grandes luttes contre le duc d'Aiguillon. Les publications de cette époque y font allusion. Ou cite par exemple dans un mémoire de 1770 ces vers de la comédie du Iluroii :

Pour être brave,

Ma foi, vive le Français!

— Vous étiez là? — Moi? Non. j'étais dans notre ca^e, En attendant le succès.

Et une note perfide ajoutée au mot caçe a soin d'expliquer : « 11 faut à l'égard de M. d'Aiguillon lire le moulin. Tout le monde sait cette

1. Essai sur la situation de la Bretagne, inss., p. 14 et suiv.

anecdote. Il n'est pas nécessaire de s'y arrêter. ^ w Ailleurs, on dit qu'il ne put pardonner à la noblesse d'avoir osé plaisanter sur la journée de Saint-Gast-. Enfin, dans la grande enquête de 1770, un témoin déclare qu'il a entendu reprocher au duc d'Aiguillon sa lenteur et son arrivée tardive sur le champ de bataille ^.

Mais tous ces" récits sont une pure calomnie, étayée sur des faits dénaturés. Il est certain que le commandant se tint constamment sur la hauteur, surveillant et dirigeant le combat, courant sans cesse d'un moulin à l'autre pour mieux suivre les phases diverses de l'action, sans souci des boulets lancés contre lui, ni des obus qui éclataient à ses pieds. Là-dessus les relations contemporaines sont unanimes, et parmi les plus explicites on peut citer celle d'un témoin oculaire, le héros du Guildo, Rioust des Villes-Audrains^.

En résumé, le mot attribué à La Chalotais est douteux et la légende est certainement fausse.

Les ovations dont le duc fut comblé étaient méritées. Dans toute la France, l'enthousiasme fut extraordinaire. On voulut voir dans la victoire de Saint-Gast la revanche de Grevelt et de Ros-

1. Réponse au grand Mémoire de M. duc le d'Aiguillon, p. 17. — Lelluron, opéra-comique de Grétry, paroles de Marmontcl, acte II, scène II, 1768.

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