IV. L'alliance du Parlement et des Etats
Quand revint en 1760 Tépoque à laquelle devait avoir lieu la réunion périodique des Etats, les dispositions des esprits n'étaient plus les mèines. Le duc d'Aiguillon trouva en face de lui une résistance qui jamais encore ne s'était montrée aussi résolue. Un parti se forma dans rassemblée, parti nombreux, ardent, énergique, décidé à défendre en toute occasion les droits de la province et les intérêts du peuple surchargé d'impôts.
Ce parti comprenait presque toute la noblesse et un certain nombre de membres du clergé et du tiers. Dans l'église, les évéques, en rapports continuels avec la cour, les abbés et les chanoines, soumis à la hiérarchie ecclésiastique ; dans le tiers-état, les députés des villes, presque tous maires de leurs communautés, nommés par le roi et tenus à une grande déférence à Tégard de
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rintendant, étaient plus disposés à s'incliner devant les désirs du pouvoir.
Les gentilshommes, au contraire, jouissant d'une indépendance complète, défendaient avec un zèle farouche, parfois mal entendu, mais généreux et désintéressé, les privilèges de leur pays. Ils n'hésitaient pas à se mettre en travers des exigences ministérielles quand ils estimaient celles-ci excessives ou illégales. Malgré la faveur que s'était acquise le duc d'Aiguillon, leur défiance instinctive à l'égard du représentant du pouvoir reprit vite le dessus, et le commandant était encore acclamé et choyé par les classes populaires qu'il était déjà devenu pour la noblesse un adversaire et presque un ennemi.
Il ne la ménage pas du reste dans ses appréciations. « Les Etats se composent en Bretagne de trois éléments, écrit-il dans son journal, dont un peut être considéré comme en opposition à peu près permanente aux ordres de la cour.
« La noblesse de ce pays est trop nombreuse et le personnel varie trop d'une tenue à l'autre pour que le gouvernement puisse exercer su? elle une influence efficace. On peut bien gagner quelques gentilshommes par Fattente des faveurs dont le pouvoir dispose, mais la masse de cette noblesse, sans ambition et sans besoins, accepte aveuglément l'influence de cinq ou six tuteurs qu'elle s'est donnés et qui flattent ses sentiments d'économie et de bien public. Cette masse est travaillée par des « idées républicaines, » tout en demeurant sincèrement dévouée à la personne du roi. Elle s'imagine que le souverain n'a pas en Bretagne les mêmes droits que dans le reste
de son royaume, et lui suscite des résistances qu'elle combattrait ailleurs sans hésiter au prix de son sang.
(( Elle est gouvernée par le parti du bastion^ formé surtout de la petite noblesse, qui n'accorde jamais les impôts qu'avec une sorte de serrement de cœur et d'où partent les cris, les interruptions, les propositions insidieuses soufflées par les tuteurs à des hommes incapables d'en mesurer la portée. Tout serait donc perdu si les doux autres ordres, beaucoup plus faibles par le nombre de leurs membres et par le besoin qu'ils ont sans cesse du pouvoir, ne venaient rétabHr la balance par la faculté de délibérer à deux contre un •. »
Le duc d'Aiguillon expose dans ces lignes, d'une façon quelque peu cynique, la théorie du pouvoir sans contrôle. Pour lui comme pour les ministres, la cabale est ce que nous nommerions aujourd'hui V opposition ; elle était dirigée par une dizaine de gentilshommes qu'on désignait sous le nom de tuteurs ; ils agissaient surtout sur une fraction de leur ordre qu'on appelait le bastion.
Le mot bastion avait servi d'abord à désigner ceux qui restaient au siège des Etats pour suivre la discussion des affaires. Les membres de la noblesse avaient l'habitude en effet de venir très nombreux à l'ouverture, puis, comme les sessions se prolongeaient souvent deux et trois mois, ils rc^tournaient chez eux et ne revenaient qu'à
1. Journal (in commandement du duc dAigulUon, t. II, cité pur M. de Carné, Etats de Bretagne, II, p. IIU.
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la fin pour les dîners d'apparat, ou à la veille d'un vote important.
Naturellement, les gentilshommes qui restaient présents étaient plus au courant des questions, plus à même de présenter des critiques, et ainsi le mot bastion finit par désigner l'opposition aux commissaires du roi. Le bastion était en quelque sorte la citadelle de la résistance, et les bastionnaires les opposants intraitables qu'on ne pouvait ni gagner ni tromper ' .
C'est aux Etats de 1760 que l'opposition prit un caractère de résolution et d'énergie, d'entente concertée et d'organisation régulière qu'elle n'avait pas encore eu jusque-là. « Dans les assemblées de 1754, 1756, 1758, dit le duc, la hardiesse, l'esprit d'indépendance, la témérité et l'indécence ont été en augmentant ; autorisés par l'impunité, ils ont été portés dans l'assemblée de 1760 à un point extrême-. »
Malheureusement, pour retracer aujourd'hui ces débats souvent tumultueux et ces scènes mouvementées, nous n'avons que les impressions d'un des partis. Les documents officiels recueillis dans nos dépôts d'archives restent seuls, notamment les lettres et rapports du commandant, de
1. Les gentilshommes qui restaient présents pendant toute la session ne dépassaient guère cent à deux cents. Il n'est donc pas exact de parler, comme on l'a fait, d'une « cohue de nobles. » 150 gentilshommes, 40 membres du clergé, 50 du tiers, telle était la proportion. Elle n'avait rien de très choquant, sauf pour le duc d'Aiguillon et les amis du pouvoir, qui trouvaient que la noblesse était trop nombreuse et animée des plus mauvais sentiments parce qu'elle n'acceptait pas avec déférence les caprices des ministres et les impôts accrus chaque année.
2. Dictionnaire d'administration de la Bretagne, man., t. I. v* Cabales,
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Fintendîint et des ministres. Nous ne connais-^ sons presque rien fies impressions, des moHfsJ des idées des momljres de ToppositiDn; les rares éerits, les souvenirs, les lettres qu'ils ont ji laisser demeurent ensevelis dans les archives dî famille K
Aussi eonvient-il de faire les plus expresses réserves à propos des appréciations fort dures e| presque ouirtïgeiuitrs du due d'Aiguillon, nuiis il faut liieu les rapp«der, puistjui! nous n'avons que celles-lii et soninies réduits trop souvent aux conjeetnrt's en ce ([ui concerne les sentiment^ de l'opposition.
Elle avait à sa tète quelques hommes résolus qui Jîrent aux eominlssaires du roi une «guerre acharnée. Les jn^incipanx étaient : MM. de Kergnézec, de Tréguier; de Kersauzon de Cor-tanscours, de Léon; de Begasson de la Ltirdais, do Saint-Malo; de Poutnal, de Saint-Malo; des i Nétumières, de Rennes; de Hançonnet de Noyati^ de Dol; Huchet de la Bédoyère, de Bennes; de^ Kerivon, de Léon; de Saint-Pern du Lattav, de Saiut-Malo; Chai ton de Banléon, de Suiot- Briene.
<( Trois personnes, dit h^ dnc, conduisent dêspotiqiiement rassemblée : iLM. de CoëtanscoursJ
I, On rc'lrûiivo nux Arrhivos iialiuiiiiilr'.H |p^ leltt't's fjtie If? duoi d Aig:uîlIori ndrossiiil niix nvînistn^s |H'iKJ{înt lu tiosfsioii do 17501 (•i îiij\ Arehivea d i!>|)ii ri rmr'M talcs d'Illo-ct-VilHinc Ip* minutes d© celles de litilriidurit nvcc lea rc-ponses dfs uùnhive^.
Si les desi"«*ndnnts dos gciiUlshommfa bivtuu^^qui romposQÎC'nl l'ordro de 1h fioljl<*sst» vl qui posaèiltml qocdqups duruineiits sur celtt* «^pùipjt! vouliiieiil hU-u 1rs livrer «u publie. Un rciidniit'nt ^ rijishdre un si^-^iialf service ni ujoiiU-niienl un nuuvi.'«ii ÛeuroQJ ù lilluslrtitiuii de leur iioiii»
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le Kerguézec et de Begasson de la Lardais. Eux seuls ont le droit de parler et de se faire écouter. Quelques esprits inquiets et turbulents, mais en petit nombre, appuient leur avis par Jes cris indécents; tout le reste gémit de cette tyrannie, en est affecté et impatienté, mais ne iit mot *. »
Les deux véritables chefs de l'opposition furent MM. de Kerguézec et de Coëtanscours. Ils se complétaient et se fortifiaient Tun Tautre. Kerguézec était la tête et Coëtanscours le bras; [<.erguézec était Tâme et Coëtanscours la parole ; [<.erguézec parlait mal, mais il pensait bien. Coëtanscours, lui, était toujours prêt; sur toute juestion, fidèle à la devise de sa famille : lia ^aloii vat^ (( De bon cœur, » il était disposé à îlever la voix et savait se faire écouter, qualité 3récieuse, car parmi les gentilshommes le don le la parole publique était fort rare. C'était lui [ue redoutait le plus le commandant, et c'est 'ontre lui qu'il appelle à mainte reprise les sévérités du Pouvoir 2.
Le duc a tracé lui-même un curieux portrait
1. Arch. Nat.^H. 440 et H. 347. D'Aiguillon à Berlin, 30 sepembre 1760.
2. Louis-Francois-Gilles, comte de Kersauzon, seigneur de ^'oëlanscours, était alors âge de quarante-deux ans, étant né à lennes le 13 août 1718, Il épousa le 9 septembre 1755 Suzanne ^e Coëtanscours, fille unique d'AIexandre-Paul-Vincent, marquis e Coëtanscours de Kerjean. Il mourut au château de Kerjean, ►rès de Morlaix, le 4 septembre 1767. Sa veuve fut guillotinée à Jrcst le 27 juin 17911.
M. Marion écrit cor»stamment : Coëtanscourt ; c'est une erreur. Coëtanscours veut dire en breton : bois de la branche. (Histoire énéalogique de la Maison de Kersauzon, p. 174.)
104 LE DUC d'aiguillo:^ et la cualotais
ik' Ivirguezec ^ : « L'éloquence nalurell grat'c di^ la Jlgiire et les tUitros avantages
exté-
rieurs qui font iiaîtro pour rortliuaire rascendaiitj
rtaiiis h
multiluilo
Jiommes prei ne contribuêrcîut eu rîeu à celui que ce gentilhomme avait acquis dans IcB Etats. Né sans fortune, sans politesse et sans usage du monde» simple dans sa pîirure jus<ju'a la malpropreté, ■ avec un abord froid, des traits rudes, un visR|:,^o sans physionomie, un caractère peu liaiit, par- i lant mal et écrivant plus mal encore, Kerguézec™ ne paraissait pas fait pour tlonner rinipulsion k une grande assemblée, et cependant ou peut dire qu'il régnait dans celle de Bretagne.
u C'est qu'au défaut de (jualités brillantes, il en possédait d'autres qui, sans le rendre pi'opre a tous les genres de séduction, lui assurèrent la coulîauce de ses compatriotes. Contraint de se retii^er de bonne heure du service, il ne put supporter l'idée d'être nul dans sa patrie : pour s'y distinguer, il étudia la constitution des Etats, où sa naissance lut donnait entrée, et par génie étant porté aux allaires, il eut liientot acquis dcïî connaissances qui lui assurèrent une grande supériorité sur tous les membres de son ordre,
« Cet empire, fruit de ses lumiereé^ augmenta considérablement lorsque les circonstances renrent mis à portée d'imposer encore jilus à la multitude par uTUî trfnupense apparence d'impartialité et de bonne foi; et iorsqu'enlîn un exil mérité lui eut donné la réputatiou d'im lion citoyen
1. Jour/ml du CommanJemerH fiu due d'Aiguillon, Cité iior M. de Carné, Les Eiatê de Brdagne, t. Il, p 113-114.
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opprimé pour la cause commune,, son pouvoir n'eut plus de bornes.
« Peu fait pour un travail opiniâtre, mais pensif et réfléchi, n'ayant d'autre ambition que celle de conserver son crédit, sur lequel il avait l'art de paraître indifférent; maître absolu de son ordre, soit qu'il voulût le déterminer à l'obéissance ou qu'il cherchât à le rendre contraire aux volontés de la cour, on l'a vu faire naître subitement des orages et les dissiper à son gré, tromper les commissaires du roi en leur persuadant que pour seconder leurs vues il fallait qu'il y parût opposé, ou les servir en devenant suspect à ses compatriotes qu'il finissait toujours par ramener à lui, tantôt par une présence d'esprit admirable, tantôt par une affectation de désintéressement qui lui faisait en un moment reprendre auprès des siens tout son crédit ébranlé. »
A travers les critiques et les injustices de l'adversaire politique, il est facile de démêler les qualités et la valeur de ce modeste gentilhomme qui devait deux ans plus tard — honneur bien rare — être élu par ses pairs président de la noblesse.
Kerguézec avait alors cinquante ans ^ ; accouru
1. Le comte Guillaume de Kerguézec était né en septembre 1710 au château de KericufF, dans la paroisse de Ploëzal (Côtes-du- Nord). Il épousa M''° du Han et mourut sans postérité, ù Paris, le 19 février 1767.
M. le comte de Kerguézec, arrière-petit-fils d'un frère du membre des Etats, a bien voulu, sur ma demande, faire des recherches dans les archives de sa famille; mais les papiers du comte Guillaume ne sont pas dans les archives de Kerguézec, ils doivent être restés dans celles de la famille du llan.
iOG LE DUC D^\IGUlLLO^' ET L.V CHALOTAIS
Tun des premiers parmi les volontaires hrntons," il s'était J)ravement battu à Saiiit-Cast; une des chansoas eomposées a cette occasion ct'leljre sa vaillance et nous révèle en même temj>s,,, sa myopie»
Ivergiiëzec, dit-on, ae voit goutte, Sans ti\tonner pourtant en roule, Parlent il frappe comme im sourd.
Un Breton se Ijal sans lunettes; Quand c'est au feu qu'on lui dit : cours, Ses visières sont tonjoars nettes *.
Les Etats de 1760 s'ouvrirent à Nantes h 8 septembre dans une d«'S salles du couvent des;' PP. Jacubins (DoniiniCfdns). lJ^^rd^• de r('»glise était présidé par 31^^ de la Musnnchère, évéquH de Nantes, 1o noblesse par le duc de Rohan, le tiers pai' M. de Orllalue, sénéelial de Nantes. Les commissaires du roi étaient le due d'Aiguillon et rintcTulant Le Bret, MAL du Pare Porée, Le Prestre de Cbateaugiron, de Trevenegat et ik la Tnllaye, Il y avfut 427 geiililslnmimes inscrits, 0 évèqiies, 28 abbés et chanoines, 68 députés du tiers.
Les esprits jtaraissaient a^^Mtés. Jlaldtin'S comme nous le sommes au fonctionnement du régime parleinontaire, nous avons peine à comprendre ratlitude et la situation de ces Parlements proviiu'ifuix. D'un côté, un monarque absolu qui ne pouvait rencontrer en l'ace de lui, pour
Suiiit-Cast, 185^. Cbaiisonet p. 257.
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ses volontés et même pour ses caprices, aucune résistance légale, constitutionnelle ; de l'autre une Assemblée qui, tout en étant profondément attachée à la monarchie et au roi, était très résolue à défendre les droits et les intérêts de la province. Et cette Assemblée avait en mains la prérogative qui est le palladium et la garantie des corps délibérants : elle tenait les cordons de la bourse, aucun impôt ne pouvait être levé en Bretagne sans son consentement.
De là une situation délicate, des luttes continuelles entre le pouvoir royal et ce Parlement au petit pied qui avait la prétention, — comme tous les Parlements, — de donner son avis en donnant son argent. Quand les demandes du roi — qui étaient toujours des demandes de fonds — soulevaient quelque opposition, les représentants du prince ne voyaient dans cette résistance incroyable que a désobéissance, sédition, révolte, mutinerie ; » les gentilshommes au contraire invoquaient « le devoir, Tindépendance, la liberté. »
Ils le faisaient avec d'autant plus de force que parfois les commissaires du roi eux-mêmes pactisaient avec l'opposition ! Chose étrange, parmi les représentants du prince, désignés à chaque session par un arrêté spécial et nominatif pour présenter ses demandes et soutenir ses prétentions, quelques-uns faisaient en secret cause commune avec les Etats !
Le duc d'Aiguillon le dit formellement, il fait remarquer au contrôleur général que « la difficulté des affaires qu'il a eu à traiter a été encore augmentée par le peu de considération que
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les présidents ont dans rassemblée, et par la façon de penser des principaux commissaires du roi dont il a été obligé de se méfier continuellement, car ils étaient eux-mêmes les espions et les soutiens de la cabale*. »
Le duc se plaint du peu d'autorité des présidents. Gomment en eùt-il été autrement? Ils étaient dans une situation fausse, placés entre les commissaires du roi dont ils recevaient des injonctions et subissaient l'autorité pour la direction des débats, et leurs ordres qu'ils auraient du soutenir, appuyer et défendre. Ils devaient se rendre chaque soir h la conférence, réunion des commissaires, des présidents et des partisans notoires du ministère, qui avait lieu chez le commandant et dans laquelle on étudiait, on préparait les délibérations et les décisions du lendemain.
Le duc, pendant toute la session, tenait du reste table ouverte, les gentilshommes se pressaient dans ses salons, aux dîners et au jeu qui se prolongeait fort tard; les réceptions devaient être plantureuses et brillantes, car il nous apprend que la session de Nantes lui coûta la jolie somme de 274,647 livres*^.
Les trois présidents se trouvaient désignés d'avance par leurs fonctions mêmes; il était d'usage, en effet, de choisir pour l'église l'évèque, et pour le tiers le sénéchal de la ville où se réunissait l'assemblée; la noblesse devait être
1. Arcli. Nut., H. 'l'iO et H. 3'i8. D'AiguiUoii à Bertiii, 16 décembre 17G0.