‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 56 sur 178 · ACTE DE DÉCÈS · texte numérisé non relu

ACTE DE DÉCÈS

Morîcelle-Angélique de Caradeuc, ù^èa de deux ans et dem^ fille de M*^"''*" et Madame Gaïadeiic (ëici, coimeillcr au Parlé ment, dércdce d'hier, a Hé inhumée dans cette église, ce 17 no veiiibre Î703.

(Archive» Municipales de Hennés,)

Signé ; N« Robin, curé.

LA CHlLOTAIS, SON CARACTÈRE, SES DEBUTg 145

Te de son père; son goût pour les études rieuses Ty prédisposait naturellement.

Nous savons peu de chose de son éducation; est probable qu'il suivit les classes du collège !S Jésuites de Rennes, qui avait alors une *ande renommée.

Entré jeune dans la magistrature, il fut vite stingué pour ses qualités brillantes et solides , arriva promptement aux premiers postes. Il iait nommé avocat général avant trente ans ^

1. On a raconté que La Chalotais, aspirant à la charge d'avocat énéral, était entré dans la congrégation des Jésuites de Rennes, i même avait eu le talent de s'en faire nommer préfet. Avant aller à Paris pour solliciter la place qu'il ambitionnait, il ria, dit-on, le P. Recteur de lui donner une lettre pour le '. Préville, qui avait la confiance de M. de Lamoignon, alors bancelier de France. Le recteur de Rennes eut la simplicité de se •rêter aux désirs de M. de la Chalotais et le P. Préville l'innoence de le seconder auprès du chancelier. Celui-ci, plus connaisseur, refusa le P. Préville en lui disant qu'il était trompé et lerait dupe ainsi que ses confrères. Le Jésuite insista tant que e chancelier céda. Au bas de l'escalier, le P. Préville est frappé l'apoplexie, on l'emporte à la maison professe, et c'est de sa ioche que La Chalotais tira ses provisions. (Bibliothèque Nationale, Documents concernant la Compagnie de Jésus, t. YIII,

Cette anecdote, qui paraît d'ailleurs invraisemblable (et que i'ai vainement cherchée à l'indication donnée : Bibliothèque Nationale, Documents historiques, critiques, apologétiques concernant la Compagnie de Jésus, t. VIII, p. 77), est certainement inexacte, car La Chalotais fut nommé avocat général le 22 mai 1730, et à cette époque c'était d'Aguesseau qui était chancelier et non Lamoignon; c'était Chauvelin de Grosbois qui était garde des sceaux. Les Archives d'Ille-et-Yilaine possèdent plusieurs registres de la congrégation des Messieurs et de la congrégation des marchands et artisans dirigées par les Jésuites (B. 68 et B. 69), mais ces registres ne contiennent pas les noms des membres de ces associations.

Est-il plus vrai que La Chalotais ait été franc-maçon comme d'autres l'ont prétendu? Je ne le crois pas. Du moins les auteurs ijui l'ont dit n'ont apporté aucune preuve de leur affirmation.

146 ^E DUC d'aiguillon et la chalotais

(le 22 mai 1730) et procureur général à cinquante et un ans ^ (le 21 juin 1752).

Il devait succéder à M. Huchet de la Bédoyère, qui lui-même avait succédé à son père en 1711, mais il eut pendant sept ans la charge en survivance, et comme M. de la Bédoyère continuait à en remplir les fonctions et à en recevoir les émoluments, les Etats accordèrent à M. de la Chalotais une pension annuelle de 3,000 livres, « le mérite distingué du procureur général reçu en survivance, qui lui avait attiré

(Les Sociétés secrètes et la société, par N. Deschamps et Claudio Jannet, t. II, liv. II, ch. IV, p. 60-73; La Franc-Maçonnerie et la Révolution, par L. d'Estampes et Cl. Jannet, ch. X, p. 189.)

La Loge la Parfaite Amitié, fondée le 24 juin 1748, existait déjà à Rennes (elle a pris depuis le nom de la Parfaite Union^ qu'elle porte encore). Il est certain, d'autre part, que beaucoup de magistrats, de grands seigneurs, de gens de lettres se faisaient initier à la franc-maçonnerie, qui ne paraissait pas alors avoir les tendances qu'elle a aujourd'hui et dont ils n'apercevaient pas le véritable but. Ce fut une affaire de mode. (Voir les Francs-Maçons et la Magistrature française au XVIII" siècle, par Ch. Gérin. Revue des Questions historiques, t. XVIII, 1875.)

Cependant on ne peut affirmer sans preuve que tel personnage a fait partie de la franc-maçonnerie, et l'on n'a aucune preuve pour La Chalotais.

1. La lettre autographe par laquelle La Chalotais annonce sa nomination au Parlement est aux Archives d'Il.-et-Vil. : « Messeigneurs, je prends la liberté de vous faire part de la grâce que le roi m'a faite en me nommant son procureur général. Il a bien voulu que je partageasse avec M. de la Bédoyère les fonctions importantes du ministère public, trop heureux, Messeigneurs, si je puis partager avec lui vos bontés. J'ose vous offrir une vie toute consacrée au service du roi et au vôtre. J'ose du moins vous promettre le plus grand zèle pour les intérêts de la compagnie. Je suis, etc.. Caradcuc de la Chalotais. Paris, 13 mai

1752. » (Arch. du Pari., B. 78.)

C'est M. Le Prestre de Chûteaugiron qui succéda à La Chalotais comme avocat général. (Lettres de provision du 20 janvier

1753. Arch. du Pari., B. 4).

['estime de toute la province, ayant porté naturellement l'assemblée à lui accorder cette grâce ^ . » M. de la Bédoyère mourut le 16 juin 1759. La Ghalotais devint alors titulaire et les Etats lui continuèrent la pension de 3,000 livres, preuve non douteuse de Testime et de la considération particulières dont il était entouré -.

Le procureur général jouissait dès cette époque, quoi qu'on en ait dit, d'une réelle notoriété, aussi bien en Bretagne qu'à Paris. Il avait publié un Essai sur le commerce des Grains qui avait été fort remarqué ^ et dans lequel il se prononce nettement pour la liberté commerciale.

Il allait souvent à Paris et il fréquentait les salons littéraires de la capitale. Sa haute intelligence et la vivacité de son esprit lui valurent des succès flatteurs ^. Peut-être fut-il un des habitués du cénacle de M"*® Geoffrin, il fut certainement l'un des hôtes du salon de la marquise de Lambert^. Déjà lié avec Duclos, son compatriote, il se mit également en relations avec les économistes et les philosophes Quesnay, Mably, Fontenelle. Voltaire, d'Alembert.

Il savait entretenir cette amitié par de petits

1. Arch. d'Il.-et-Vil., G. 2685. Procès-verbal des Etats de 1752. Séance du 4 décembre 1752.

2. Arch. d'Il.-et-Vil., G. 2708. Précis des Etats, v» Parlement.

3. Discours sur Ventrée et la sortie des grains dans le roxfaume. Rennes, 1754, in-12.

4. Il était « jeune, plein d'esprit, de grâce et de sagesse, » dit Adrienne Le Gouvreur, qui ajoute que leur connaissance date de dix ou douze ans. (Lettre à M. le marquis de la Ghalotais du 11 mars 1730.)

5. Voir dans le Correspondant des 10 et 25 avril 1895, les intéressants articles de M, Emmanuel de Broglie : Les mardis et les mercredis de la marquise de Lambert,

148 LK DUC d'aIGL'ILLON et L-\ CIIALOTAIS

cailoaux, et les archives de Caradenc gardeut encore, mêlées à la correspondance de grands personnages, pluslenrs lettres de Fontenelle (piil remercient La Clialotais de ses envols de beurre J de Bretagne, déjà célèbre depuis longtemps *,

î- LETTRES DE FONTENELLE A LA CHALOTAÎS

Voici Irois kttrt!» qui sont in édiles :

Ce 25 nvril 17^*7.

Voua Mes si l'ég-alicr h nous faire la même fuviiur loua hi curâmes^ à mou voidiu ot à niui, qu'à \ix fiu, si vous n'y prenez garde, nous rej^ardtn-oiii^ ccïa eoninie une dette et nous ne vmi» ca reuiereîerous plu;** Je n'eu suis pourtanl pus encore là, Dît^û meivi, et en verilé je sens bien ce que je v'oua dois pour uiiô mnrqoc de souvenir si constniile. Je me Halle de vous le rtir« encore mieux ces vacances prochaines que voua viendrez icij, « ce qu'on lusus fail «spt*rer,

A Paris, ce 22 avril 17'j2.

Monsieur, Irouverez-vou» bon que j'embrasse en une seule letlrc touft Ips remt^rcîcmenls que j'aurais n vous faire en plusieurs et ù chaque fois qu+î \'m w.vn de vos présent^n, Vous n^ cunnaiâsez dcju que trop rua inatidilc part-sse en l'ait tîc lettres, car e'est là prineipalpnjent r[u elK; Iriouiphc et sur le reste elli pourrait être tolcrable. Je vous a^isure lat'îue qu'il ne m'en resterait pas de trace s'il s'ûg^iâsnlt ilti vous rendre service, mais ' scru bien didicile que je «ois jamais assez heureux pour eu avoir l'occasîua. Je ne suis rien en ce monde, n'y ni été rien et suis encore plus que jamais rien. Il ne me reste qu'k faire de» voeux pour vous, à parlée de voua avec M. labbé d'Aaifreville et i\ souhaiter que vous fassiez ici quelque petit vayii|fe dont il n'y n pourtant guère lieu de se Ilallert Je suis.»,

FOKTEKELLE*

A Paris, ce 11 janvier Î743.

Mousieur, votre lettre n'a pu tHre rendue plun tôt qtrhîer par difFérenles circoantance» doat je vous épurgne le délail et pour n'y pas perdre de temps; elle l'ut rendue non par moi, nmis par quelqu'un qui valait beaucunp mieux, par la sœur qui s'ea fil un vrai plaisir et par conséquent le lit de bonne gn\ce. KUe avait été biea prévenue par Iti lettre qae j avais reçue de vous, qui lui parut fort jolie, surtout Tendroit de la tontine d'umîliés qui esl effectivement tout neuf et chaniiunt.

Trouvez bon, monsieur, <|uc j'insiste un peu sur cette lunlla

Le procureur général n'était pas moins assidu au Théâtre Français, où Baron et Adrienne Le Couvreur régénéraient la prononciation et inauguraient une diction pleine de naturel. Le jeune magistrat eut même l'idée de demander à la célèbre tragédienne, habituée du salon de la marquise de Lambert, des conseils de déclamation pour la parole publique. Et de là naquit une correspondance dont il ne reste malheureusement que deux lettres. Tune qui a été publiée dans la Correspondance d* Adrienne Le Couvreur ', et

par l'intérêt que j'y ai. Je vous prends au mot de tout mon cœur et n'ose pourtant pas prétendre que toute la part du pauvre abbé d'Amfreville me revienne. C'était un des plus aimables hommes du monde et je n'ai pas autant de charme à mettre dans la société, surtout à ce vilain âge où je suis parvenu, mais j'y apporterai une grande connaissance de ce que vous valez et beaucoup d'envie de vous plaire. Je voudrais bien y pouvoir joindre des services dans les occasions qui s'offriraient, mais je puis si peu de chose que ce n'est pas la peine d'en parler. Si cependant

1, « Adrienne Le Couvreur enchantait les hôtes de la marquise par la passion, le naturel, le charme voilé avec lesquels elle récitait les beaux vers de Racine. C'était du reste non pas seulement une grande comédienne, mais un bel esprit... » (Em. de Broglie, Les mardis et les mercredis de la marquise de Lambert ; Correspondant du 25 avril 1895, p. 326.)

Lettres de Adrienne Le Couvreur, réunies pour la première fois par Georges Monval. 1 vol. elz., 1892.

La grande tragédienne disait dans cette lettre au jeune avocat général : « Vous dites que vous voudriez que je vous apprisse l'art de la déclamation, dont vous avez besoin ; avez-vous donc oublié que je ne déclame point ? La simplicité de mon jeu en fait l'unique et faible mérite, mais cette simplicité que le hazard a fait tourner à bonheur chez moi me paraît indispensable dans un homme comme vous. Il faut premièrement autant d'esprit que vous en avez, et puis laisser faire la belle nature. Vouloir l'outrer, c'est la perdre. Grâce, noblesse et simplicité dans l'expression et mettre la force seulement dans le raisonnement et dans les choses, c'est,ce que vous direz et ferez bien mieux que personne. » (Lettre du 11 mars 1730.)

Cette lettre est, comme la suivante, aux Archives de Garadeuc,

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celle-ci, tout à fait inédite, dont on appréciera le charme et Tesprit :

« J'ai obtenu de Monsieur de Fontenelle ce que vous demandiez, mon cher abbé \ il a fait même les choses bien honnêtement, car il n'en avait plus et il en a été voler à quelqu'un de ses amis. Il vous fait mille compliments et m'a paru très flatté de votre souvenir et de l'empressement que vous témoignez pour ses ouvrages; je lui en parlai la première fois chez M™° de Lambert; elle et M™*' de Saint- Aulaire ^ et lui se réjouissent dans l'instant de vous avoir vu chez M™® de Locmaria^ et disent tous trois grand bien de vous. Je n'y gâtai rien, mais je laissai dire des personnes bien plus propres à vous rendre justice.

« J'irai aujourd'hui chez M. l'abbé Benêt ; je ne le soupçonne pas de l'être, dès que vous avez quelque relation avec lui.

mais M. Georges Monval n'a pas donne le post-scriptum. Le voici :

0 J'ai envoyé à M. l'abbé d'Amfreville la moitié de mes douze pots de beurre, dont dix étaient cassés. Oserai-je vous demander d'une espèce de riz, ou g-ruau, ou orge que Ion dit qui est si bon pour la poitrine et qu'on ne trouve qu'en Bretagne ; l'abbé prétend que vous nous en avez envoyé et que cela me serait très bon. »

On se rappelle la fin mystérieuse de la célèbre actrice, qui mourut empoisonnée, dit-on, neuf jours après avoir écrit cette lettre, le 20 mars 1730, à l'âge de trente-huit ans.

1. Ou donnait familièrement ce titre aux jeunes gens se destinant à la nmgistralure, jusqu'à leur mariage, ce qui prouve que cette lettre est antérieure à celle du 11 mars 1730, La Chalotais s'étant marié le 28 janvier 1726.

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