‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 70 sur 178 · Mémoires manuscrits de M. de la Fruglaye · texte numérisé non relu

Mémoires manuscrits de M. de la Fruglaye

2. Souvenirs jnanuscrits de M^^^de la Fruglaye. Cette réponse de Choiseul était presque un ordre. Le P. Griffet parle, dans sa réponse au Compte rendu, « des sollicitations vives et puissantes arrivées de la capitale » qui auraient déterminé le procureur général. {Remarques sur un écrit intitulé « Compte rendu des Con^ stitutions des Jésuites, » p. 12.)

3. Comptes rendus des Constitutions des Jésuites, par M. L.-R«

curiosité publique. Combien parmi nos contemporains les ont lus jusqu'au bout?

Je voudrais exposer très nettement l'impression qu'ils m'ont laissée. J'éprouve pourtant une certaine hésitation à le faire. Non pas que le sujet soit embarrassant, au contrîtîre. Je dirais presque qu'il ne l'est pas assez. Ce qui frappe le plus à la lecture des Comptes rendus^ c'est leur incontestable puérilité. J'en demande pardon à l'ombre du grave procureur général, mais l'acte d'accusation qu'il dresse contre les Jésuites ne paraît pas sérieux, les reproches qu'il leur adresse sont presque enfantins.

Quand on relit aujourd'hui, avec nos idées modernes, à la lumière des événements, ce réquisitoire, on se demande comment il a pu obtenir tant de succès et provoquer un tel mouvement d'enthousiasme. Il faut en chercher la cause dans les passions déjà déchaînées contre les Jésuites, et dans le style même de l'ouvrage, dans cette langue agréable, alerte, ironique et mordante.

L'auteur sut condenser en quelques pages vives, brillantes, accessibles à tous, dépourvues de tout appareil juridique, l'ensemble des imputations qui couraient alors contre la Compagnie ; il a donné à ces griefs un corps, il a précisé les origines, cité des textes, si bien que chacun, en lisant cet écrit s'est dit : Voilà donc les raisons des mauvais bruits qui courent contre ces hommes ténébreux. Qu'on les condamne!

de Garadeuc de la Chalotais, avec des notes explicatives, Paris, Langlois, 1826.

La Chalotais et les Jésuites^ précédé d'une préface et d'une notice biographique, par Bertrand Robidou, Rennes, 1879.

194 LE DUC d'aiguillon et la chalotais

La Chalotais était dans la plus mauvaise disposition d'esprit pour comprendre et pour juger équitablement une société religieuse. Il était imbu des préjugés jansénistes et parlementaires. Il croyait à la puissance occulte et redoutable des Jésuites.

Son ignora:nce de l'histoire ecclésiastique et des termes mêmes de la langue mystique lui fait commettre mille méprises. Si Ton en croyait les Comptes rendus^ les Jésuites seraient simplement de véritables criminels, des conspirateurs dangereux, des malfaiteurs publics, annihilés par une règle de fer, et cependant assez habiles, assez intrigants pour diriger par des ressorts cachés le gouvernement des nations.

Un siècle après, un autre magistrat chez qui la hauteur de Tintelligence était égale à celle du caractère, le comte de Ravignan, répondait à ces accusations en entrant dans la Compagnie de Jésus : (( Ainsi, écrivait-il, toutes les monstruosités de l'esprit humain, toutes les hérésies, toutes les erreurs, le jansénisme seul excepté, tous les crimes, toutes les impiétés, toutes les infamies furent enseignées par les Jésuites en tout temps et persévéramment. Voilà ce que j'ai trouvé devant moi sur le seuil de la Compagnie de Jésus, quand Dieu m'inspira la pensée d'y abriter ma vie. J'étais magistrat, j'étais homme : je passai outre ^ »

L'excès même de ces griefs leur enlève toute importance et le bon sens suffit à faire justice de ces exagérations.

1. De r existence et de l Institut des Jésuites, par le P. de Ravignan, 1884, p. 107.

Nous le verrons encore mieux en citant quelques exemples.

Le premier tort des Jésuites, c'est de tenir leurs constitutions secrètes.

« Que pourrait-on penser d'un ordre, quel qu'il fût, dont la justification dépendrait de Texamen et de la conférence d'environ 50 volumes in-folio, s'il suffisait d'en examiner deux pour les condamner, w

« Il est contre l'ordre public qu'il puisse se former dans un Etat des associations, des sociétés, des ordres, sans autorisation de l'Etat; ou bien il faut dire que les Etats n'ont pas le droit et le pouvoir de veiller à leur conservation. »

« Il est pour le moins singulier que les constitutions d'un ordre religieux soient des secrets d'Etat ou des mystères de religion... ^ »

Il paraît assez étrange de se plaindre du secret d'une constitution, alors qu'on a en mains deux gros volumes qui l'exposent dans tous ses détails. Plût au ciel que nos Codes fussent aussi clairs et leurs commentaires aussi peu compliqués. En réalité, aucune règle n'est plus connue que celle de la Compagnie de Jésus. Elle a été cent fois publiée.

(( Depuis plus d'un siècle, une infinité de curieux l'ont lue et l'ont louée ou critiquée... alors que personne ne s'occupe de celle des autres religieux 2. »

1. Compte rendu des Constitutions des Jésuites, cdit. de 1762, in-12, p. 22-25.

2. Mémoire concernant l'Institut, la doctrine et l'établissement

106 LE DUC d\\IGUILLO>' ET LA CIIALOTAIS ^

Omint à riipprobation royale, elle a été doiiQC'C à plusieurs reprises p.'U' lettres pateales formelles; donc <c 81 Tauteur des Comptes rendus ne voit pas que les constitutions aient clé vues et approuvées par un tribunal, on se contentera de lui répondre tpie, s'il ne le voit pas, il ne tient fju'à lui de le voir * , »

Il croit aux Jésuites de robe coarie; alors quo cette société religieuse est lu seule qui n'ait pas de tiers-ordre-.

Mais il est surtout scandalisé do Tobéissance due aux supérieurs, » cette obi*issance aveugle et absolue, repoussée p(u' la raison et jiar la religion, qui n'exigent qu'une obéissance raisonnabU', obsequimn ralionabile'^, »

L'auteur ne comprend pas le vœu d'obéissance; cette soumission aux stq>é rieurs, obligatoire poiir tous les chrétiens, est plus stricte pour les religieux qui forment une milice d'élite, mais cette obéissance, ils l'ont librement acceptée, elle est basée sur des motifs surnaturels qui lui enlèvent tout caractère de servitude et elle est semblable pour les divers ordres religieux.

La Ghalotais s'indigne de la croyance des Jesuites « au pouvoir souverain et absolu du Pape dans le spirituel et dans le temporel, )>

des Jésuite» en France (par le P, GrifTfl), à Rennes, chez N. P. Vûtnr, 1762.

L Hem arques 9ur un écrit Intitulé « Comp/e« rendus des ConêtU Ht ions des Jésuites i* (par le P. îl. nriffet), p. B3, Cet écrit n été i^'^edilé en 187^ dans la brochnrp itilitalée : Lvs Jésuites nu Tribunal Je La Lhalatais, qui n'en est que iti l'eprorluriKnit

2. Jîemarques sur un écrit intiluté <i Compte rendu tics Constitutions des Jéitititcs, » p* IM.

3, Seroud Cornette rendu Miv I uppel comme diilnin dew ounsti» tiilioua des Jésuites, édit. ïn-l2 de 1762, p, 01, g:*, 100.

<c Si Ton pouvait persuader aux hommes, ditil, que le chef d'une Société ecclésiastique qui s'étend par toute la terre ne peut pas se tromper, il serait bientôt le souverain de Tunivers.

(c Le peuple, infatué d'une prérogative si étrange, si contraire à la condition humaine, serait-il arrêté par les distinctions absurdes entre les jugements rendus ex cathedra et ceux qui ne le sont pas? Le peuple ne raisonne point et le monde ne peut être régi par des distinctions scolastiques

« Aussi tous les auteurs qui ont soutenu l'infaillibilité du Pape et son pouvoir direct ou indirect sur le temporel des rois ont-ils soutenu qu^il pouvait en certains cas déposer les rois, délier les sujets du serment de fidélité, et en conséquence que les rois pouvaient être tués ^ . w

Le procureur général frémit à de pareilles pensées : « Quelle foule d'abus entassés les uns sur les autres, s'écrie-t-il ; ou, pour mieux dire, quelle extravagance et quel renversement de la raison! Tous ces abus dérivent de la funeste maxime du pouvoir absolu du Pape sur le temporel et sur le spirituel '-. »

Faut-il le dire ? L'indignation de La Chalotais nous laisse froid. Les événements nous ont instruits et les chimères terribles qu'enfantait son imagination se sont évanouies. Nous avons vu l'infaillibilité du Pape proclamée de nos jours et nous n'avons point vu se produire les abus, les excès, les malheurs épouvantables annoncés

1. Compte rendu des Constitutions des Jésuites, 1762, p. 55, 130.

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