Idem, p
i LE pue D AIGUILLON ET LA CHALOTAIS
Cûiitiv k' 1 il tin au onm des langues vivantes et des sciences exactes. Ce n'était pas seulement la niétliode, c'était le principe même qu'on attaquait. On nqi roc liait aux ancien s lunncêri d'à voir faussé réducation et contra l'it' la nature de l'élève au lieu de s'a])pnyer sur elle, eu s'adressant à ses facultés passives, comme la mémoire, au lieu de parler avant tout à ses facultés actives, à sa raison'*
h'Efiiiie vint accentuer ces tendances eu préconisant le retour à la nature. Pour J.-J. Rousseau, « renfant devrait s'élevi-r tout seul et le rôle du préce|)leur ne serait guère rpie celui d'une sorte de matière isolante destînéi' à prémunir l'élève contre le contact des autres hommes et les attfîintes de la société -. »>
L'Emile, paru au commencement de 1762, exerça une influence dont (tu rrtrouvi^ les traces dans le Plafi que nu'ditait dès lors La Cbalotais. Cependant celui-ci est plutôt lente d'exagérer la puissance de Téducalion, il cimsidère resprit de Teidant comme une a capacité vide, » où il s'agit d'introduire le plus d'idées possibles; il ne tient compte ni des instincts de la ludnrc humaine, ni des ptîuehaiits transmis par Faluvlsme, ni des inclinations spéciales de chaque tempérament ^L
1. Les Etudes classlqufs arani la Et'i*ohdton, pni' VjhÏjIw A. Sicai'd, p. 2«y.
2. La Vie et les Œuvres de J.-J. Rimsuenu, par lienri Betiadoiiiii, L. 11^ rL.XLX, p* 43. M. Uohîdom dît (jac VExsal dn/ucaiioa nationale Q. plas d'une fois înspîré VEmUe de Rimsaeuii. \La Chu'* lotaii et les Jésuite»^ pvcfacCfji, 'A2.) — h' Emile parut un «n avnut V Essai d'éducation^ et c'est nii contrnîre Lu Cbidoluîs qui sVat in»piiH5 de ,Î.-,L Housscan.
3. HiHiolre critique des doctrines de V éducation, pnr G. Coinpa>*ré, t. Il, liv. VII, p. 250.
l'essai d'éducation nationale 235
La Chalotais assigne la première place aux sciences et à Thistoire ; il défend avec raison celle-ci contre les sophismes de Rousseau, qui la proscrivait de Téducation. Mais il relègue au dernier rang la littérature. Sous prétexte de réagir contre renseignement purement littéraire des Jésuites, il tombe dans l'excès contraire ^
Il insiste sur l'étude approfondie du français et celle des langues vivantes : « L'anglais pour les sciences, l'allemand pour la guerre. » 11 définit avec beaucoup de justesse et de sens les règles du goût et de la critique historique.
Il s'élève contre l'enseignement de la philosophie, livré aux subtilités scolastiques, il veut le rendre à la fois plus solide et plus pratique; il défend la philosophie cartésienne contre l'opposition des Jésuites. 11 est moins bien inspiré quand il prétend séparer les principes de la morale des
1. L'astronome Lalande, ancien élève des Jésuites, devenu libre-penseur et athée, raconte à ce sujet celte anecdote assez curieuse : « Parmi les calomnies absurdes que la rage des protestants et des jansénistes exhala contre eux (les Jésuites), je remarquai La Chalotais, qui porta l'ignorance ou l'aveuglement jusqu'à dire, dans son réquisitoire, que les Jésuites n'avaient pas produit de mathématiciens. Je faisais alors la table de mon astronomie ; j'y mis un article sur les Jésuites astronomes ; le nombre m'étonna. J'eus occasion de voir La Chalotais à Saintes le 20 octobre 1773. Je lui reprochai son injustice ; il en convint. » Mais alors dix ans avaient passé. La Chalotais avait vu succéder aux triomphes de la célébrité les amertumes de la disgrâce et les rigueurs de l'exil. (Les Jésuites instituteurs de la Jeunesse française au XVII" et au XVIII' siècles, par le P. Ch. Daniel, de la Compagnie de Jésus, 1880, ch. XII, p. 290.) Le P. Daniel cite en note les sources de ce récit; il ajoute : « La Chalotais termina ses jours l'année suivante d'une manière tragique. » C'est une double erreur : La Chalotais mourut en 1785 (et non en 1774), à l'ûge de quatre-vingt-cinq ans et delà mort la plus naturelle.
236 LE DUC d'aiguillon et la chalotaïs
dogmes dv la ivlîgion, IjO moralt^ indépotidantn a toujours été une paiivro morale. Il faut ajouter qu'il preserit d'enseigner la religion et trace uu véritaljle plan d'instruction relïgitniHe pour les collèges.
ÎII
h'Essr/l d'éihicaiion naiionaJc obtint un immense siieees, il valut à sou auteur une céltdjrité flatteuse pour son amour-propre.
11 secondait trop bien les vues des philosophes pour ne pas méi'iter leurs sulTrages. Du reste, La Chalntais avait fait à Voltaire riionneur th' lui envoyer son ouvrage manuscrit et celui-ci Iiù adressait eu réponse cette lettre bien connue :
« Je ne puis trop vous remercier, Monsieur', de me donner un avant -goût de ce que vous destinez à la France. Pour former des enfants, vous commencez par former des hommes. Vous intitulez Tonvrage : Essai d'un plan d'élndcs pour les collèges; vA moi je Fintitnle ; Instruction d'un homme d'Etat pour éclairer ton! es les conditions. Je trouve toutes vos vues utiles. Que je vous sais bon gre, M<msieur, de vonkdr que ceux qui instruisent les enfants en aient euxmêmes.
(( Ils sentent certaineuu'ut mieux que les célibataires comment il faut instruire Tenfance et la jeunesse. Je vous remercie de proscrire Fétudu chez h*s lalioureurs. Moi, cpii cultive la terre, je vous présente requi'de pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés. Envoyez-moi surtout
l'essai d'éducation nationale 237
des frères igaorantins pour conduire mes charrues ou pour les atteler*
« Je ne suis pas du tout de votre avis sur le style, je trouve qu'il est ce qu'il doit être, convenable à votre plan et à la matière que vous traitez. Malheur à ceux qui chei^chent des phrases et de l'esprit, qui veulent éblouir par des épigrammes, quand il faut être solide!...
« Il n'y aura point de père de famille qui ne regarde votre livre comme le meuble le plus nécessaire de sa maison et il servira de règle à tous ceux qui se mêleront d'enseigner. Je suis bien faible, bien vieux, bien malade; mais je défie qu'on soit plus sensible à votre mérite que moi-... »
Un mois après, Voltaire renvoie le manuscrit avec la lettre suivante :
« Aux Délices, 21 mars 1763, J'ai l'honneur, Monsieur, de vous renvoyer par M. d'Argental le manuscrit que vous avez bien voulu me confier et je vous assure que c'est avec bien de la peine que je m'en dessaisis. 11 le fera contresigner par le M. le duc de Praslin ou par quelque autre contresigneur.
« Ne doutez pas que cet ouvrage ne soit imprimé dans plus d'une ville dès qu'il l'aura été à
1. « C'est justement cepassageque vise tout d'abord le seigneur de Ferney. U faudrait le rapprocher de tant d'autres paroles échappées à Voltaire sur la « canaille » et les « gueux ignorants, » et la nécessité dans une société bien ordonnée de maintenir le peuple croupissant dans son ignorance et dans son abjection naturelles. » (F. Brunetière, Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1879.)
2. Œuvres complètes de Voltaire, édit. Garnier, t. XLII, Gorresp., t. X, p. 40'i. Lettre datée de Ferney, le 28 février 1763.
238 LE DUC d'aiguillon et la chalotais
Jugemenl de la
Rennes. 11 sera bien plus facile de le contrefaire ([lie de rimitei\
if ... Yi'îiîineiit, ifonsieur, le Haisoft est liii joli sujet, mîiis les Appels a la Raison sont déjà oubliés et les plais^niiteries ne sont bonnes que quand elles sont servies toutes ebaiides-..
« Je me chargerai bien pourtant, et très volontiers, d'cfre le gndlit^r de la raison dans un tri-? banal dont vous ôtos le premier présideut^., *>
Aussitôt le li\Te inipriiué, La Clialotais ren-| voya à Voltaire, qui le remercia dans deux lettresj Voici quelcpies ligues de la seconde :
« J'ai reçu enfin et j\ai dévoré votre exeedli»nt traité de FEducation. Autrefois, le triste enqdoi d'instruire la jeunesse était méprisé des honnêtes gens et abandoiuié aux pédants et, qui pis est, aux moines. Vous donnez envie d'ùlrc régent de physique et de rhétorique; vous faites de rînstitutiou des enfants un grand objet de gouvernement. Pourquoi ne tirerait-on pas du seia i de nos Académies les meilleurs sujets qui vou^^ draient se consacrer à des em|dnis devenus par vous si honorables? Mais il faudrait IMiebel de THospital ou M. de la Chalotais pour chauceliei^B
M 11 vient d'arriver à Genève, des balhds de votre livre. Il est lu et aduiiré. Genève eroira que je vaux quelque chose en voyant comme vous avez daigné parliM* de moi. C'est là tout eej qu'on pourra critiquer dans votre livre-... »
Et un peu plus tard : « ,,. Je ne veux vous
1. (Jiut^re» i'omplittstU Voilait c, i. XLfl. Corr«»?*p,, L X, p, Wt,
2. nûL, %, XLIL Cuncsp., l. X, p. W.i, 50(î. Forwi-y, 22 juin 17r»3,
l'essai d'éducation nationale 239
parler que de vous-même, de votre éloquence, des excellentes méthodes que vous avez daigné donner pour élever des jeunes gens en citoyens et pour cultiver leur raison, qu'on a si longtemps pervertie dans les écoles. Vous me paraissez le procureur général de la France entière.
« J'ai relu plusieurs fois tout ce que vous avez bien voulu rendre public et toujours avec un nouveau plaisir. Vous ne vous contentez pas d'éclairer les hommes, vous les secourez. J'ai vu dans les mémoires d'agriculture combien vous l'encouragez dans votre patrie. Je me suis mis au rang de vos disciples; j'ai semé du fromental à votre exemple et j'ai forcé les terres les plus ingrates à rapporter quelque chose. Encore quelques hommes comme vous et le genre humain en vaudra mieux ^ . . »
L'ouvrage de La Ghalotais est resté le plus célèbre de ceux qui parurent alors sur la réforme de l'enseignement, mais beaucoup d'autres particuliers ou corps constitués répondirent à l'appel du Parlement.
Les Réflexions sur la manière (Venseigner des Jésuites ne sont qu'un pamphlet contre ces religieux qu'on accuse d'entretenir Tignorance : « Leurs écoliers, après dix ans, ne savent rien que bégayer du « latin de collège -. »
Les Requêtes au roi des Universités de Paris
1. Œuvres complètes de Voltaire, édit. Garnier, t. XLIII. Corresp., t. XL Ferney, le 26 septembre 1764.
2. Réflexions sur la manière d'enseigner des Jésuites et sur les moyens à prendre pour les remplacer. En France, 1762, p. 28.
240 LE DiC l)\\1C.U!IXON ET LA CHALOTAIS
et de Reims vonlre les Jcsuiies ^ ont peut-être inspira lu procureui" f^étiéraL
La coniniiiimulé de ville de Rennes, ou assomhlee mtmiciptde, pivst*nta k soji tour un tr Pla/i (rédncftlion^ » rédi}4:é par M. Le Meui% et approuvé par elle. Elle s'approprie les idées de La Cluiloîaîs, Elle déclare « qii\3n accable l'âme des eul'antis sous le poids éuoi'ine àvs règles et des prétendus principes €onsi}»:ués dans les rudiments, les particules et autres livres qui sont répouvantail de la ji^nuesse et le fléau de la raison. » Heureux écoliers, s'ils eussent lu ces choses !
Elle demande que rinstruetiou soit contléo à. des maîtres laïipies, « des citoyens libi^es, » et-^ qu'un bureau civil soit formé pour radministra tion du collège -.
Les munieipalilés de Brest, de Nantes, de Vannes adressèrent aussi au F^arlement des mé moires sur la n^organisatiou des cnllèges^.
La Faculté de droit présenta aussi uu uu'tmoîre sur cet objet. On y retrouve les mêmes idées,, avec cpudques atténuations. Comme Tasseuibb^e municipale, connue La Clialotais lui-ménH\ elîe veut que la religion soit enseignée et pratiquée : « Le collège aura des pèz-es spirituels, dit-ellr, c'est-ii-dire uu principal et plusieurs chapelains
L Hf quêtes au roî. Mémoires et Décrets des VawersUés de Parti et de lie i ni s contre lej^ Jexttites, 2 voL ifi-î'2, 176L
2. Arch, Munirip. de Ht'iJii«?s, '287. Phui d\'difi'atmn de fti yVw-j nesse proposé pnr MM. fes CtfKfminaairea du ttitreau de fadmimâ^ i rat ton de ta l'iite de Rennea. VianuM'vli în-ToL (7 juin 17(i2).
ÎL L(i Ctiur s'éLttît (ïiit envuvfir un êtol «lo luurt Jeâ cûlîeg-cs de vioce, de Itjurs ressourt-cs, duL iiumbre de leursJ élèvesj
lu
prti
(Aich. d II.-et-ViL, B. ^ el m.)
l'essai d'éducation nationale 241
ou aumôniers, choisis ou approuvés par Tévêque diocésain ^ .
Enfin, un Plan d'éducation publique^ ouvrage considérable reprenant et développant les vues de La Ghalotais, parut quelques années après sans nom d'auteur 2.
Mais aucun de ces écrits n'avait l'éclat et n'obtint le succès de celui qui avait donné l'impulsion au mouvement. Il avait semé des idées nouvelles qui inspirèrent dès lors les projets de réorganisation des collèges et devinrent les bases de l'enseignement moderne.
Trente ans après, la Révolution ne fit qu'appliquer ces théories, et quand Napoléon P"^ créa l'Université impériale en 1806, il réalisa dans son expression la plus complète le « Plan d'études » du procureur général de la Ghalotais.
Il nous faut maintenant redescendre un moment vers l'époque contemporaine pour relater un épisode qui se rattache directement aux démêlés de La Ghalotais et des Jésuites.
En 1826, l'ordre, rentré en France à la fin de l'Empire, était de nouveau en butte aux attaques les plus vives. Il servait de cible et de drapeau ; c'est contre lui que l'opposition libérale dirigeait tous ses coups. « Les fils de saint Ignace appa-
1. Arch. munie, de Rennes, 289. Mémoire sur l'instruction de la jeunesse dans les collèges, présenté à la Cour par la Faculté de droit de Rennes en exécution de l'arrêt du 23 décembre 1761.
1. Plan déducation publique. A Paris, chez la veuve Duohesne, 1770. Un voL in-12 de 360 p.
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raissaietil comme les mystérieux et redoutables instigateurs de la eontre-réyolutîon religieuse. Il n'était questirm (jue d'eux dans les journaux '. »
An pins fort de la luLte, Tun des |irineipanx organes du parti libéral, le Courrier Français \ dirigé par MM, Tliiers et Mignet, annonça la^ mise en vente d'une édition popuUûre du portrait de M. de bi Chalolais et saisit cette occasion pour faire i'ébjge du magistrat qui avait été l'un des instigateurs de la première expulsion des Jésuites.
Si celui-ci avait vécu et s'il avait vu son fds périr sur récbafaud révolutionnaire, il aurai certàiru^ment désavoué ceux qui se fcdsaient d sou nom une arme contre la religion atiaqué( sous le couvert des Jésuites.
h'Eloi'le, jouruid royaliste, ré^pondit au Cournerf et dans Fardeur d\} la polémique d«*passa la mesure. L'article contenait le passage suivant :
<« TjC peu])le vénère la nmgistrainre, opposons donc la magistrature an cliu-gé, disent les eune- , mis de la religion; et pour détruire cet heureui^ accord qui, sauf une unique et scandaleuse occa™ sion, a uni le clergé et les magistrats, ils saisissent toutes les occasions de rappeler rancicnne { rivalité des Jésuites et des Parlements. Dans ce but ils vi(*nneut d'exhumer le pm'trait d'un obscur magistrat de Tex-Parlement de Bretagne, parce qu'il a eu le courage et la force de signer le premier réquisitoire contre les Jésuites; et aus-
1. Le Parti libéral zoui la JtesiuuraUon, par Pnul Tbui'cnit- Bnui^n^ \i. 355-35 8,