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Cette opinion était, d’ailleurs, à l’époque où écrivait J.-B. Say, confirmée par les faits. Le système économique, en effet, s’'étendait peu à peu à des cercles de la société de plus en plus étendus : il n'avait pas même atteint alors complètement de marché de la moyenne bourgeoisie campagnarde, dans tous ses recoins, et surtout dans tous les pays de « civilisation occidentale ». D’autre part, la mécanisation était encore limitée à un petit nombre d’industries et elle permettait la création de beaucoup d’autres, nouvelles, et qui absorbaient une main-d'œuvre considérable d’une façon permanente, non pas seulement pour leur établissement. L'exemple le plus typique est celui de l’établissement des chemins de fer, apparus en 1825, 1832, et dont l'extension au cours du xix° siècle aida grandement à liquider les crises cycliques qui sévirent alors.
Mais il faut constater que cette foi dans l’extension indéfinie des débouchés, et donc de l’emploi, a subsisté jusqu’à nos jours chez les théoriciens « libéraux ».
Nous retrouvons, dans les Principes d'Economie politique (1917), de Colson, l’affirmation que le chômage n’est pas un mal durable, qu’il ne subsiste que le temps de « réadapter » l’économie, après une crise. Et cette affirmation est d’autant plus intéressante à noter que l'Ecole libérale contemporaine repousse les théories malthusiennes de la population et considère qu’il est faux que l’essor naturel de la population ramène sans cesse le gain de l’ouvrier au strict nécessaire. Elle cherche cependant à se défendre contre les thèses socialistes selon lesquelles la productivité croissante du travail engendre le chômage, puisque ces thèses, comme les thèses classiques, conduisent à la conclusion qu’un surnombre de travailleurs ramène périodiquement les salaires au « minimum d’existence ».
Pour Colson, comme pour Say, il est impossible de concevoir comment les débouchés pourraient être inférieurs à la production totale ; pour lui, aussi, les produits ou les services s’échangent contre les produits ou les services.
« D'où il résulte l'impossibilité de supposer qu’à aucun moment la force du travail offert puisse ne pas trouver emploi, et que l'effort productif d’un ouvrier puisse en empêcher un autre de gagner sa vie ©. » Au contraire, si une telle concurrence fait baisser les salaires, elle perinet l'extension de la production, et assure ainsi le réemploi de tous les bras disponibles. Les ouvriers doivent donc laisser leurs salaires baisser ; d’autant plus qu’il s’ensuivra une baisse des prix de revient, puis des prix de vente, ce qui leur permettra de mieux vivre avec un même salaire. Les ouvriers doivent endurer patiemment les difficultés passagères des périodes de dépression. Si, dans les périodes de marasme, le chômage peut s'élever jusqu’à 8 ou 10 % de l'effectif total des salariés, c’est là une conséquence inévitable de la mobilité des affaires, et de la marche irrégulière du développement économique. L’on ne peut, à aucun moment, croire qu'un chômage permanent est possible. Non seulement les ouvriers ont un minimum d’existence assuré, mais ce minimum ne peut leur faire défaut par suite d’une trop grande concurrence entre les travaiileurs. L’opinion contraire est malheureusement répandue parmi les ouvriers. ils attribuent assez souvent la paupérisation croissante des masses à l’existence d’une « armée de réserve des sans-travail ». Certes, « il n’est pas contestable que, si cette armée de réserve existait, elle opposerait un obstacle absolu à toute hausse des salaires au-dessus de la somme strictement nécessaire pour empêcher la population ouvrière de mourir de faim ». Mais cette opinion est fausse. Les faits la démentent. Et lorsqu'une dépression passagère fait apparaître le chômage, il ne faut point chercher dans la réduction de la durée de la journée de travail ou de la productivité de l’heure de travail, un remède au mal. « C’est uniquement en régularisant la production, autant que faire se peut, et en groupant les branches d’activité qui aient le moins de chance de se ralentir en même temps. » Mais « l’envie et la paresse sont des sentiments
15. Colson, Economie polilique, Paris, 1917, t. II, pp. 17 et suivantes.
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trop naturels à l’homme pour qu’on puisse s’étonner de la facilité avec laquelle on séduit les ouvriers. en leur parlant de surproduction ». Aussi, faut-il leur répéter et leur faire comprendre qu'ils trouveront toujours un emploi et les moyens de vivre — que, s'ils en manquent, ils en retrouveront bientôt. Et que l’abaissement des salaires est salutaire car il fraye la voie à un renouveau d'activité et de prospérité industrielles.
Les thèses libérales contemporaines rejoignent donc les conclusions de J’Ecole classique. Pessimistes anglais, optimistes français considèrent le salarié comme une machine dont il faut abaisser le prix de revient, et trouvent les meilleures raisons de convaincre celui-ci que les bas salaires, seuls, peuvent assurer son bien-être. Les uns pensent que ces bas salaires sont imposés, comme fatalement, par les lois de nature. Les autres sont persuadés qu’ils sont nécessaires au bon fonctionnement du présent système économique, système qui d’ailleurs, va, malgré certaines difficultés passagères, en se développant et en enrichissant progressivement l’ensemble des hommes. Aux yeux de « l'Ecole libérale » toute entière, le salarié n’est pas encore « le consommateur introuvable » d’un monde dont l’équipement industriel s'achève ; il est le prolongement de la machine qui crée des marchandises, rares encore, et dont il faut limiter le coût de production avant toute chose.
Puisqu’en fin de compte l’ouvrier est assuré d’avoir un salaire minimum garantissant son existence, les interventions gouvernementales en la matière, non seulement ne sont pas nécessaires et sont inefficaces, mais elles sont intolérables.
L'Ecole libérale pense que, non seulement il est malaisé d'agir sur les salaires, mais encore que toute action tendant à en modifier artificiellement le taux est néfaste.
Malthus déclare, en effet, que, de même que le stimulant qui pousse les industriels à entreprendre et à risquer est le
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profit, de même celui qui pousse les salariés à travailler pour leurs maîtres est la nécessité. Il ne faut pas amortir la pression de la pauvreté.
Et c’est au nom de ce principe que Malthus se dresse contre les dangereuses propositions d’un Condorcet, d’un Owen, d’un Godwin, lesquelles tendent à instaurer une société égalitaire, et même de forme communiste.
Dans une telle société, qui exécuterait les travaux nécessaires à la vie de la société entière, puisqu'il n’y aurait plus de pauvres poussés comme maintenant au travail par « l’aiguillon de la nécessité » ?
Dès que les hommes se croient affranchis de la crainte de la famine, et qu’ils ne sentent plus le prix de l’indépendance, tout est perdu.
« Si tout homme était assuré d’avoir de quoi entretenir une famille convenablement, bientôt presque tous en auraient une. » La population croîtrait plus vite que les subsistances, et la famine apparaîtrait vite.
La société « égalitaire » conduirait d’autant plus sûrement à la surpopulation et à la disette « qu’elle ferait disparaître les plus grandes causes de la dépopulation, calamités, guerres, maladies... ».
L’inégalité des conditions, la pauvreté relative des travailleurs est nécessaire. Il faut pousser les hommes au travail par l’appât des récompenses et la crainte de déchoir. L’ouvrier en chômage ne doit avoir aucun droit à l’assistance, il faut laisser la charité privée le secourir afin qu’il ressente une honte salutaire de son état misérable.
Cette argumentation, qui ne manque pas de courage, fut reprise en France par un champion de l'Ecole libérale « optimiste » qui, avec Bastiat et de Molinari, a présenté le plus nettement les thèses libérales, sous la monarchie de Juillet. Dunoyer écrit, en effet, dans sa Liberté du Travail (1845), qu’ « il est bon qu’il y ait dans la société des lieux inférieurs où soient exposées à tomber les familles qui se conduisent mal, et d’où elles ne puissent se relever
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qu’à force de se bien conduire : la misère est ce redoutable enfer ».
Voilà l’apogée de la pensée libérale théorique. Elle a d'ailleurs conservé toute sa rigueur. Leroy-Beaulieu repousse, lui aussi, l’idée d’assistance publique aux pauvres, et toute espèce de « solidarisme ». Il leur préfère la charité privée, pour des raisons qui rappellent celles invoquées par Malthus.
La charité légale ou administrative a le tort de reconnaître à l’indigent une sorte de droit contre la société. En garantissant à chacun un minimum d’existence, elle pousse à l’imprévoyance et à la fainéantise. « Elle donne une sorte de prime aux vices humaüns. » « La charité privée est le seul système justifiable en morale et vraiment utile en pratique. Encore faut-il que la charité se fasse avec beaucoup de discernement... elle doit éviter toutes les exagérations qui seraient de nature à rendre l’indigence acceptable à touts les âmes molles et insouciantes. » (Leroy-Beaulieu, Economie politique, p. 367.)
Il faut noter que ces lignes ont été écrites en 1922 et que les libéraux qui soutenaient de telles théories n’ignoraient ni la profondeur des crises modernes de surproduction, ni Pétendue du chômage, ni la profondeur des souffrances endurées par les foules de « sans travail » involontaires.
Ainsi, l'Economie politique classique raisonne pour un monde dont le grand ressort est le profit, d’une part, la nécessité, de l’autre.
Elle établit ses grands principes à une époque où le monde ressent encore à maintes reprises la pénurie des biens. Elle considère un monde dans lequel la conquête des débouchés internationaux et même nationaux est à peine commencée, et où, surtout, les besoins satisfaits par les industries nouvelles sont encore fort limités.
Elle établit donc que les prix de revient, et surtout dans ce prix de revient les salaires doivent être comprimés au
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maximum ; d’ailleurs, la loi de population rend impossible les progrès des salaires réels. Cette impossibilité ne présente pas d’inconvénients : le pouvoir d’achat des salariés est d'importance secondaire, à cette époque ; bien d’autres « pouvoirs d'achat » virtuels peuvent être utilement explorés avant qu’on pense à celui des salariés. II n’y a que des avantages à la compression permanente des salaires. L’Economie des classiques est viable, encore qu’elle soit une économie pauvre, limitée : une économie de disette.