‹ Le pouvoir d'achat des classes ouvrièresChapitre 21 sur 41 · Zbidem, t. I, p · texte numérisé non relu

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D’autres théoriciens devaient donc, à nouveau, attirer l’attention sur l’importance du pouvoir d’achat de la classe ouvrière.

Mais, puisque les solutions de Sismondi pouvaient sembier inapplicables dans le système économique existant, ces théoriciens devaient être portés à chercher si un autre système n’était point concevable où la fortune et le pouvoir des uns ne tendraient point à grandir indéfiniment tandis que ceux des autres baissaient indéfiniment, entraînant des crises économiques et sociales toujours plus considérables.

Marx, le premier, fit une critique scientifique du régime capitaliste et prétendit que ses contradictions internes, ainsi que les souffrances qu’elles engendrent iraient grandissant jusqu’au jour où la classe ouvrière, par la révolution, lui substituerait un système collectiviste sans classes.

La société capitaliste tend à se diviser en deux grandes classes : celle des propriétaires des moyens de production, qui vivent de l’exploitation de ceux-ci — celles des salariés qui n’ont d’autres revenus que ceux qu'ils tirent de leur travail. (Les classes moyennes entre ces deux premières, tendent, par le jeu de la concurrence, à tomber dans le prolétariat, parce que leurs moyennes et petites entreprises ne peuvent soutenir la lutte contre les grandes entrepétendues lois naturelles, et de la crainte excessive de la prises purement capitalistes.)

Le « prolétariat » (entendu largement), démuni de propriété, pour ne pas mourir de faim, doit se louer aux entreprises capitalistes, et il doit le faire aux conditions que lui imposeront les capitalistes.

Et comment se détermine le prix du travail ? Comme celui de toute marchandise, selon l'offre et la demande, à des taux oscillant autour de la valeur, du prix naturel de la marchandise, c’est-à-dire de son prix de revient, de son coût de production. Autrement dit, ie prix que le capitaliste versera au salarié pour son travail sera celui des objets

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que da nature ou les habitudes historiques et sociales font considérer comme un minimum d’existence. Marx indique plus nettement que Ricardo encore ce en quoi consiste le minimum d’existence — il le divise en minimum physique, qui est sa limite suprême « c’est-à-dire que, pour subsister, il faut que la classe ouvrière reçoive les moyens de subsistance pour vivre et se multiplier », et en minimum social qui varie de pays en pays et d'époque en époque et qui est compressible à l'infini, malgré les souffrances que cette compression représente pour l’ouvrier.

Mais Marx va ajouter à la notion du « prix de travail » déjà élaborée par Ricardo et les autres classiques, une très importante précision : ce que le capitaliste achète au prolétaire, ce n’est pas simplement son travail, c’est, plus exactement, sa force de travail, toute sa capacité de travail pour le temps du contrat. Or, « cette force de travail est intimement liée à la personne de l’ouvrier, elle en est inséparable, et les frais de production de celle-ci coïncident avec ses frais de production à lui ».

Ainsi, le capitaliste, en payant le prix nécessaire à la simple reproduction des forces de l’ouvrier, obtiendra le droit de consommer toute la force de son salarié. Or, la marchandise force de travail a une particularité que n’a aucune autre marchandise : elle peut créer plus de richesse qu’elle n’en consomme, elle est source de plus de valeur qu'elle n’en possède elle-même. Et c’est là l'intérêt que le capitaliste trouve à embaucher de la main-d'œuvre : il la fera travailler un nombre d’heures donné pendant lequel ouvrier produira l’équivalent de ses frais d’entretien, puis il le gardera au travail un autre nombre d’heures pendant lesquelles l’ouvrier produira encore de la valeur que le capitaliste confisquera : l’ouvrier devra se soumettre à cette exploitation, accepter cette spoliation parce qu’il s’est vendu au capitaliste, qu’il a mis pour un temps donné sa force à la disposition du propriétaire des moyens de production : et il n’avait le choix que d’agir ainsi ou de mourir de faim.

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IL y a spoliation, parce que toute la richesse produite a été produite par le travailleur soit présentement, soit autrefois. La richesse, en effet, n'est que le produit de profits anciens accumulés à la suite de spoliations semblables. Toute valeur vient du travail.

Et cette spoliation va croissant : « Dans l’état actuel de la production, la force de travail humaine ne produit pas seulement en une journée une valeur plus grande que ce qu’elle possède et qu’elle coûte elle-même, à chaque nouvelle découverte scientifique, à chaque nouvelle invention technique, cet excédent de sa production quotidienne s’accroît au delà des frais journaliers et, par conséquent, la partie de la journée de travail pendant laquelle il est obligé d'offrir son travail au capitaliste sans être payé augmente 1°, »

Quelle que soit l'injustice de l'opération, ce n’est pas seulement elle qui condamne le système; c’est l’absurdité économique qu’elle produit, ce sont les contradictions qu’elle engendre et dont le capitalisme ne peut sortir.

Car, dans notre société, nous voyons d’un côté les propriétaires des moyens de production s’adjuger toutes les richesses créées et, d’autre part, les salariés qui ne touchent que de quoi vivre ; et le nombre des « propriétaires » par le moyen de la concurrence et des crises va sans cesse en diminuant. Les progrès techniques qui se multiplient avec rapidité accusent la contradiction, le rendement humain chaque jour plus grand accumule d’un côté des richesses incommensurables et un excédent de produits que les capitalistes peuvent, de moins en moins, absorber, et de l’autre une grande masse d’hommes incapables d’acheter, de consommer donc.

De cette construction de Marx, à propos de la vente de la « force de travail » et de la « plus-value » nous devons tirer une nouvelle notion du salaire : l’on a d’abord parlé de hausse ou de baisse des salaires en se référant simple-

19*. Travail salarié et Capital, préface d’Engels, p. 14-23, Editions £oc.intern.

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ment à la somme de monnaie que les ouvriers reçurent pour leur travail. Puis on a précisé : Les salariés peuvent avoir reçu une plus grande somme d'argent, leur salaire nominal peut avoir grandi, et cependant, en réalité, leur rétribution a pu baisser en même temps, — c’est ce qui se produit si le prix des biens nécessaires à l'existence des ouvriers a haussé plus que les salaires nominaux, — l’on est donc arrivé ainsi à une deuxième notion du salaire : le salaire réel, qui mesure réellement la capacité d’achat des ouvriers, et qui s’obtient en rapprochant salaire nominal et coût de dla vie. Enfin, avec Marx, l’on arrive à une troisième notion, celle du salaire qu’il appelle « relatif » et qui s'obtient par le rapprochement du salaire réel et de la productivité ouvrière — il peut se faire que, dans une période donnée, le salaire réel hausse, maïs si, dans la même période, la productivité ouvrière a haussé davantage, la part des ouvriers dans les richesses humaines aura diminué.

Peut-on dire d’un ouvrier qui, en 1935, touche un salaire double de celui qu’il touchait il y a 50 ans, qu’il est plus riche que l’ouvrier d’il y a 50 ans ? Non, car la richesse est une notion relative, — et cette relativité est aussi bien d'ordre psychologique qu’économique. La richesse se mesure par rapport au degré de civilisation où en est arrivé la société où l’on vit : l’on a beau posséder plus que ses arrière-grands-parents, l’on peut cependant être plus pauvre qu'eux si les développements de la civilisation vous échappent en plus grand nombre qu’ils leur échappaient à eux.

Tel ouvrier de 1935 est riche par rapport à l’ouvrier de 1810 parce qu'il peut acheter plus de biens avec son salaire, qui est pauvre par rapport au reste de la population vivant en 1935 parce que les développements de la civilisation ont créé de nouveaux besoins aux hommes. L’ouvrier américain de 1935 est sans doute plus riche que l’ouvrier japonais de 1935, mais il est incommensurablement pauvre et dénué comparé aux rois industriels de son pays.

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Si les salaires dans une période donnée n’ont pas augmenté autant que les profits, si leur part dans les produits en général a baissé, l’on doit dire que l’ouvrier, dans cette période est devenu plus pauvre — « quand le profit augmente, c’est comme si le salaire avait diminué, puisque le salarié a une moindre part à la répartition générale » *. Et nous pouvons noter tout de suite quelle est la loi générale réglant la hausse et la baisse des salaires et des profits dans leurs relations réciproques : « ils sont en rapport inverse. La part du capital, le profit, monte dans la mesure même où la part du travail, le salaire, baisse, et inversement. Le profit monte dans la même mesure où le salaire baisse, ïl baisse dans la mesure où le salaire monte » *.

Dans notre société, au fur et à mesure de l'augmentation de la productivité ouvrière, des progrès techniques, le salaire relatif baisse, la capacité d'achat relative de la classe ouvrière baïsse, car le profit capitaliste s’accroît plus que les salaires réels, même si ceux-ci marquent une progression.

Mais à l’intérieur même du système capitaliste, Marx admet-il, comme Sismondi, que les salaires doivent hausser ? estime-t-il, au contraire, avec Ricardo, Malthus, etc. que les salaires sont toujours et nécessairement ramenés au strict minimum d’existence ?

Certes, il constate tout d’abord que l’évolution natureïlle du capitalisme tend à restreindre toujours la part de l’ouvrier. « Plus le capital producteur s'accroît, plus la division du travail et l'emploi du machinisme prennent d’extension, plus la concurrence gagne parmi les ouvriers et plus leur salaire se resserre », et lorsque le capital s’accroît rapidement (en fait, il s'accroît selon un rythme de plus en plus accéléré au xix° siècle et au début du xx°), la concurrence ouvrière grandit infiniment plus vite encore — ce qui signifie que les moyens de subsistance, les offres

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