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sif, les salaires étaient si bas que, dans le Nord de la France « l’ouvrier était régulièrement inscrit au bureau de bienfaisance et n’arrivait à subsister que grâce aux secours qui lui étaient distribués »'. À cet égard, les ouvriers anglais n'étaient guère mieux partagés à l’époque où Malthus et Ricardo écrivaient.
Les Institutions de Progrès social, de Gide, indiquent que de 1800 à 1840, le taux des salaires a été constamment inférieur au coût de la vie :. C’est donc avec quelque apparence de raison que Ricardo estimait que les ouvriers pouvaient, au plus, espérer gagner de quoi ne pas mourir de faim.
Dans l’ensemble donc, le standard de vie ouvrier s’est élevé, sa capacité d'achat est généralement suffisante pour lui permettre de satisfaire non seulement des besoins purement physiques, mais d’autres de nature sociale, qui vont se développant.
Il faut cependant faire une réserve au sujet de cette constatation optimiste, Le nombre des chômeurs dans le monde, actuellement est considérable, — peut-être même avec un retour à une période normale restera-t-il de forts contingents de cette armée de réserve industrielle inemployés. Or, parmi ces chômeurs, les uns sont secourus juste de manière à satisfaire les besoins les plus élémentaires, les autres ne sont pas secourus du tout.
Il n’est pas dans notre intention de faire ici une étude de l’assistance et de l’assurance-chômage, de ses avantages et de ses lacunes. Qu'il suffise de dire qu’en France il n'existe point de droit au chômage, que les municipalités seules responsables peuvent se refuser à accorder des secours, qu’elles déterminent les taux d'assistance et les conditions de recevabilité des demandes, que pratiquement les jeunes travailleurs sont dans un nombre de cas croïssants dans l'impossibilité de se faire admettre, soit qu’ils n'aient jamais travaillé, ayant atteint l’âge de s’employer
1. Législation industrielle, Capitant et Cuche, pp. 12, et suivantes.
en pleine crise économique, soit qu’ils vivent chez leurs parents qui ainsi doivent subvenir à leur entretien ; que lorsqu'un membre d’une famille ouvrière touche un secours il est entendu, en règle générale, que ce secours devra suffire à la famille entière, même si celle-ci se composait de plusieurs personnes qui gagnaïient leur vie et sont, depuis, à leur tour, tombées en chômage. Quant aux chômeurs partiels dont le dénuement approche quelquefois beaucoup de celui des chômeurs totaux, il est difficile de les secourir, et, en fait, ils ne sont guère secourus.
Or, les chômeurs partiels en France étaient estimés près de 2 millions au début de 1935, sur lesquels moins de 20.000 étaïent secourus.
Et la situation des chômeurs français est loin d’être la plus difficile. Dans certains pays, l'Italie ou l'Espagne notamment, elle est pire.
Aussi, jusqu’à ce que le chômage ait disparu, faut-il ne parler de l'amélioration générale de la condition ouvrière qu'avec une certaine prudence.
D’autre part, cette amélioration, en règle ordinaire, se limite aux pays industriels. Le niveau de vie ouvrier dans certains pays d'Europe balkanique ou d’Asie, celui des ouvriers indigènes des colonies et protectorats européens d'Afrique et d’Asie, celui des autochtones d'Amérique latine, dans bien des cas, rappellent plutôt le standard de vie des ouvriers du xix° siècle en Europe occidentale que celui qu’ils ont atteint aujourd’hui, et, en somme, ils constituent la très grande majorité des masses salariées.
Mais ces réserves faites, afin de confronter les théories du salaire ramené au minimum avec la réalité vivante, l’on peut ne considérer que les nations industrielles, de « civilisation occidentale », et la période qui du début du xix° siècle s'étend jusqu’à 1929.
Et dans ces limites, il est indéniable que la capacité d’achat générale de la classe ouvrière, que son salaire réel
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s'est élevé. Ce fait est tellement sensible que, même sans recourir aux données statistiques, les personnes qui attetgnirent l’âge adulte avant guerre peuvent mesurer a différence qui existe entre les dépenses ouvrières d’alors et Les présentes, non seulement quant à leur quantité, mais aussi quant à leur nature. -
Certaines enquêtes ont été organisées, principalement aux Etats-Unis, en Allemagne et en Belgique, et d’autres sont en cours de route ou envisagées en Angleterre, dans les pays scandinaves et en France, qui portent sur la composition et les variations des budgets ouvriers.
La méthode à employer en pareille matière est encore incertaine, et les difficultés que rencontrent les enquêteurs sont nombreuses du fait que les renseignements statistiques et économiques officiels sont imparfaits.
L'on a obtenu des « Budgets ouvriers » par diverses méthodes, soit en s’en tenant à des budgets proprement dits, tenus par des ménages ouvriers, spontanément, ou, sur da demande de l’enquêteur, tenus pour une période d’un an ou plus, où moins d’un an ; soit en recourant à la méthode des budgets établis sur indications verbales des enquêtés, et alors ces budgets étaient établis simplement par approximation ou selon une méthode extensive par questionnaires à des centaines ou des milliers d'exemplaires ou selon une méthode plus « intensive >» monographique que Le Play a pratiquée le premier.
La possibilité du choix entre des méthodes si diverses laisse entrevoir quelles lacunes chacune d’elles comporte. Ce n’est pas le lieu, ici, d'examiner la question de la méthode dans les sciences économiques et sociales. Nous pouvons nous borner à constater que, malgré les difficultés rencontrées et les imprécisions qui en découlent, les enquêtes sur les budgets ouvriers peuvent nous donner de nombreuses et utiles indications d'ordre général.
D'un livre de M. Halbwachs sur l’Evolution des besoins dans les classes ouvrières, où l’auteur analyse les travaux
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réalisés depuis une quarantaine d'années sur le sujet, plusieurs conclusions se dégagent, qui permettent de connaitre le degré d’élasticité de la notion du minimum d’existence, de savoir dans quelles conditions s'étend et se resserre le budget ouvrier et d'apprécier les relations qui s'établissent entre le progrès technique et la capacité d'achat de la classe ouvrière.
En ce qui concerne le « minimum d'existence », nous avons vu que la Doctrine admettait qu’il se décomposait en deux parts d'importance inégale : celle correspondant au minimum biologique au-dessous duquel Pouvrier mourrait de faim — et celle correspondant au minimum social imposé par la tradition historique et le milieu social qui, avec la force de l’habitude, tend à devenir absolument vital pour l’ouvrier.
Or ce double minimum tend à varier non seulement avec le temps et le pays, mais aussi avec l’état et l’âge. On a remarqué, par exemple, que les dépenses de nourriture et de logement étaient en général différentes, suivant qu’il s'agissait d’un salarié ouvrier ou d’un salarié employé même ayant salaire égal. De même, et cela se conçoit aisément, elles sont réparties différemment chez un jeune homme, chez un adulte marié et père de jeunes enfants, et chez un homme suffisamment âgé dont les enfants gagnent leur vie. Ainsi, le minimum d’existence varie considérablement dans son ensemble et la notion du minimum nécessaire est très élastique.
La répartition des revenus dans l’intérieur du budget ouvrier répond à des règles très générales : tout d'abord, les dépenses appliquées aux besoins, « biologiques » ont augmenté ; ce sont les premières que l’on développe en période de « prospérité » les dernières que l’on restreigne eu période de « crise ». Et, dans l’ensemble, depuis le début du xx siècle, elles ont augmenté d’une manière absolue. Ainsi, l’'ouvrier français en 1931 consommait : 271 de suvre. 0 kg. 33 de café et 1 kg. 21 de coton — alors
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qu’en 1918-19, il en consommait respectivement : 19 kg. 16, 4 kg. 19 et 6 kg. 62. La transformation des habitudes ouvrières en matière de nourriture, d’habillement, de logement est considérable depuis 50 ans, et surtout depuis la guerre. |
Il faut remarquer d’ailleurs à cet égard qu’il est difficile quelquefois de faire la différence entre une dépense de luxe et une dépense biologiquement nécessaire. À partir de combien de kilos la consommation de viande est-elle un luxe et à partir de quels morceaux ? D'autre part, les conditions sociales d'existence peuvent exiger aujourd’hui des conditions de logement, des possibilités de détente et de distraction qui n'étaient pas strictement nécessaires autrefois.
En règle générale, l’on constate que plus le niveau de civilisation matérielle d’un pays est élevé, plus les dépenses purement « biologiques » tendent à s’abaïsser relativement aux dépenses « sociales », dépenses crées par le développement industriel lui-même et la complexité de la vie dans la « communauté manufacturière » moderne.
Afin de connaître l’importance relative de ces diverses têtes de chapitre dans le budget de l’ouvrier à l’époque actuelle et de pouvoir juger des effets plus ou moins immédiats d’une baisse des salaires sur la consommation, nous allons examiner les résultats de plusieurs enquêtes dans divers pays.
La Belgique, tout d’abord, a procédé à plusieurs reprises, à des enquêtes de ce genre : en 1891, en 1921, et dernièrement en 1928, 1929. L’ouvrier belge moyen dépensait :
Pour son alimentation Pour son habillement et Pour son Pour divers sa santé logement ; En 1891.... 61,3 % de son revenu 15,7 14,8 8,2 ENVOIE 457000 1729 16 21,5 En 1929 Fe N5S 2007 16,7 14 NT
(Dans la rubrique habillement et santé sont comprises également les dépenses de blanchissage, les dépenses de
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toilette et d’hygiène ; dans celle du logement, celles de chauffage, d'éclairage et d'ameublement. « Divers » comprend les dépenses pour la satisfaction de besoins intellectuels ou moraux, les divertissements et d’autres dépenses non qualifiées spécialement.)
Le pourcentage des dépenses de première nécessité, principalement des dépenses d’ordre alimentaire, reste considérable. Il en est de même dans la plupart des autres pays européens.
C’est ainsi que suivant la dernière enquête anglaise concernant les ouvriers habitant des rives de la Mersey (Lancashire), les proportions des dépenses, pour les années 1929 à 1931, sont :
Alimentation : 45,5 % ; loyer et contributions : 18.5 VA : chauffage et éclairage, 9 % ; habillement : 8,5 % ; dépenses diverses : 18,5 %.
Présentement donc les ouvriers du Lancashire sont mieux partagés que les Belges, puisqu’ils ne sont point forcés de consacrer un aussi fort pourcentage pour se nourrir et qu’ils en conservent un plus important pour les « dépenses diverses ».
En Tchéco-Slovaquie, deux enquêtes, faites l’une en 1927-1928, l’autre en 1929-1930, donnent des chiffres se rapprochant plus des chiffres belges :
Alimentation Logement Chauffage Habillement Divers éclairage
19972184 b0 te 55,6 7,0 4,9 13,0 19,5 1929-1930 22720. 0 56,6 9,0 5,7 14,4 14,3
I1 faut faire deux remarques au sujet de ces chiffres : comme en Belgique, le pourcentage des dépenses diverses fléchit sensiblement, lorsque la crise vient, par rapport à celui des dépenses « primaires ». Ces enquêtes tchèques ont porté sur des budgets d'ouvriers mineurs ou métallurgistes de Bohême, Silésie ou Moravie du Nord. Comme dans les cas précédents, belges ou britanniques, il s’agit donc
d'ouvriers évoqués de régions hautement industrialisées, ce qui importe, car les « dépenses primaires » seraient sûrement plus importantes dans les provinces plus agricoles ou d'industries moins puissantes.
La Finlande donne des chiffres à peu près semblables aux précédents, encore. Une première enquête portant sur des budgets ouvriers avait donné les chiffres suivants en 19215
Alimentation Loyer Habillement Divers Chauffage,
éclairage En I ERA Er 62,5 6,4 13,7 10,6 6,8 Mais on a en 1928 … 50,3 16,7 13,7 15,4 3,9
La différence importante sur les loyers provient de la réglementation des prix qui existait en 1921 et était supprimée en 1928. Les « charges » du locataire ont d’ailleurs varié en sens inverse à deux époques, quoique dans une proportion moindre. Au total, il y a certainement amélioration de la condition du salarié qui peut consacrer 15,4 % de ses revenus à des dépenses « sociales » en 1928 au lieu de 10,6 en 1921.
I est intéressant de comparer ces chiffres européens avec les chiffres des enquêtes américaines. Sans doute les « hauts salaires » aux Etats-Unis n’étaient-ils pas aussi généralisés qu'on l’a souvent cru en Europe. Cependant, nous constaterons une très sensible différence de structure entre le budget de l’ouvrier américain et celui de l’ouvrier européen, différence correspondant à une différence dans le niveau de vie et dans la participation aux progrès matériels considérables enregistrés depuis la guerre dans tous les pays, mais surtout aux Etats-Unis.
Si l’on ne considère que l’ouvrier américain moyen, l’on constatera que la part des « dépenses diverses » qui, même dans un pays de vieille civilisation industrielle, comme la Grande-Bretagne, ne dépasse pas, en 1931, 18 %, le pourcentage est passé de 16,4 % (lors de l’enquête de 1885) à
26,6 % en 1918-1919. Ces dépenses sont d’ailleurs également en forte progression « absolue ».
Dans certains cas, l’ouvrier américain améliore encore son « standard » d'existence. L'enquête Ford, à Détroit en 1929, comparée à l'enquête de 1918-1919 (faite dans diverses grandes villes américaines), fait ressortir une augmentation de $ 288 à $ 372 pour deur budget ouvrier. Sur cent familles ouvrières, l'enquête Ford constate que 36 avaient un appareil de T. S. F., 21 un aspirateur électrique, 98 un fer électrique, 47 une automobile (le bas coût de l’automobile à Détroit et de l'essence dans toute l'Amérique rend cette constatation moins extraordinaire à la réflexion ; une motocycelette représente une dépense équivalente, dans certains cas, pour l’ouvrier de Tourcoing), 90, un tapis dans leur salle à manger.
Mais il vaut mieux considérer des chiffres plus courants. Voici ceux d'un budget ouvrier et d’un budget d’un employé de la région de San Francisco. Il s’agit d’ailleurs d’une famille ouvrière qui, quoique moins à son aise que la famille ouvrière de chez Ford, gagne sensiblement plus que la moyenne des familles ouvrières de l’enquête de 1918-
Relevés des dépenses annuelles dans différents budgets et milieux sociaux dans la région de San Francisco, en novembre 1931 (Recent Social Trends, p. 895).
Famille ouvrière Famille d'employés le D personnes ‘te D personnes
CU COAST cu ir ces 1.631,81 22179,19 N'OUTRATE PRE ET EC ee 507,84 677,64 MÉTIER EI Ne late 225,87 339,97 ILONIOE MR ES Le OO DD CRU 336,00 396,00 Dépenses d'habitation (éclairage,
chauffage, meubles)..." 199,30 262,69 Dépenses diverses ............. 362,80 498,89
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Les dépenses diverses se décomposaient ainsi
FR DAPONO re ePeNnTIe 0 0 Assurance Sur la VIe... -mre 65 130 SOINISIMÉTICAUX EEE ere e Er 75 75 HeliSéAGharités CP rrrenRe 18 18 Cadeaux ne eee EMA EE d 22/50) 22,50 Personnes 4 Charge nm 0le 22/b2 22,60 Mhéâtres Concer ls Re ere 6 12 Cinémas ee er An CCE 22,56 22,56 Autres divertissements ......... 10 10 TE SE ns EE RE EEE RE 6 7 ÉXCUTSIONS rm eo Me de 15 0 Vacances as ER AR AREA 0 52,38 ATIÉONIODITO MERE Rene mise 0 0 TANSDONLSLE RARE Ce 45 60 RUES NET er LE aie 5 5) JOUTHAU XI SN PR Re 9 9 LIYrES ETENTES Et re 72 4 MUSIQUE RER Er MEN ARE Se » »
H'ADECE ET ER ER ec cree 13 18 COITOUT RER NE RE RENE 26,22 30,85 DIVÉTS SRE ne R ME NE » »
OLA TESTER 362,80 498,89
Il faut d’ailleurs noter qu'aux Etats-Unis, où les « dépenses diverses » ont pris depuis longtemps une importance considérable (plus du cinquième du budget depuis la fin du siècle dernier), la transformation du « budget ouvrier » a été aidée par lextraordinaire extension du système de « ventes à crédit ».
Dans « l'enquête Ford » de 1929, dans celle portant sur 400 familles habitant les maisons de l’Amalgamated Housing Corporations, à New-York, dans celle portant sur 506 familles de fonctionnaires fédéraux dans cinq grandes villes, l’on relève que plus du quart, et parfois plus de la moitié des « budgets » reposent pour une ou plusieurs têtes de chapitre sur des achats faits à crédit.
Ce sont tout d’abord des machines à coudres, des livres, des pianos et du mobilier que l’on a achetés ainsi, puis des automobiles, surtout depuis 1921. Au moment où la crise éclata, 18 % des ventes au détail environ étaient des ventes