‹ Le pouvoir d'achat des classes ouvrièresChapitre 30 sur 41 · AL NE · texte numérisé non relu

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à crédit, et ceci portait sur 18 % des ventes de bijoux, mais sur 50 %, des ventes d'objets électriques pour usages domestiques, 75 % des ventes de postes de T. S.F., 60 % des ventes d'automobiles (Recent Social Trends, p. 862).

Dans la mesure où l'emploi du crédit correspondait simplement au désir d’échelonner de gros payements selon les rentrées mensuelles, les achats à tempéraments correspondaïent dans l’ensemble à une amélioration réelle de la condition des salariés. Dans celle où il correspondait seulement au fait que l’on escomptait une progression quasi indéfinie des salaires (due au développement de la prospérité, due elle-même à la multiplication de l’activité commerciale), il risquait d'entraîner et a entraîné effectivement une catastrophe. Car le développement du crédit a amené les producteurs à développer leurs capacités de production sur une base fictive et en considération d’une consommation artificiellement et momentanément gonflée.

Mais, quoi qu’il en soit du résultat final du développement du « crédit à la consommation », il est certain que, même lorsqu'il correspondait à une sorte de « spéculation » du salarié, celui-ci élevait son niveau de vie et s’habituaïit à un « minimum d'existence » nouveau, où les dépenses diverses, représentant la pénétration du progrès industriel dans les budgets ouvriers, formaient un pourcentage croissant.

Et il est certain également que, malgré l’extension des ventes à tempérament en Europe depuis la guerre, ventes qui ne portent plus seulement d’une façon courante sur les objets de ménage et l’ameublement, mais sur l’habillement et aussi sur des marchandises « de luxe », tels les appareils de T. S. F., les excès du système ont été et sont beaucoup plus sensibles aux Etats-Unis que dans notre continent.

Ainsi, dans tous les pays, l’évolution des dépenses ouvrières se fait dans la même direction. Les dépenses « biologiques » prennent les premières de l’extension. Maïs dès que le niveau d’existence permet à l’ouvrier non plus seule-

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inent de ne pas mourir de faim, mais de vivre, il porte ses dépenses vers la satisfaction de besoins nouveaux créés par le développement de la civilisation. Les dépenses d’alimentation, de vêtement ont une limite. Chaque fois que les salaires augmentaient plus que les prix, constate M. Halbwachs, la dépense de nourriture, loin d'augmenter en proportion, a nettement diminué. Le surplus disponible du revenu s’est employé à satisfaire des « besoins divers ». Ce qui frappe lorsque l’on considère le budget d’un ouvrier dans un pays de « hauts salaires », c’est la proportion considérable des dépenses « sociales » : autos, tabac, journaux, écoles. et leur augmentation avec l'augmentation des salaires.

Comme nous l’avons constaté, cela est très net dans les enquêtes américaines. Le salaire moyen réel, individuel, de d’ouvrier américain est passé de 109 en 1891 à 120 en 1918-1919 (base : 100 en 1914). Cette augmentation du pouvoir d'achat a servi, surtout, à étendre le poste « divers », dont le pourcentage est passé, pendant la même période, de 22,7 à 26,4, alors que les « dépenses alimentaires fléchissaïent de 41 à 38,2 (cf. Recent Social Trends, p. 822 et p. 892).

La notion du « minimum d’existence » s’est donc étendue avec Ja civilisation. Maïs le nouveau « minimum » est plus fragile que le minimum biologique. Avant de mourir de faim, l’ouvrier peut être amené à faire des sacrifices qui lui seront d’autant plus douloureux que ses besoins nouveaux lui paraissent aussi « naturels » à la longue que les autres. D'ailleurs, les dépenses de nourriture, de logement, de vêtement elles-mêmes comportent désormais une part d’acquis. « Elles ont été modifiées, raffinées, compliquées par tout un dressage social. »

L'utilité, l’'âpreté des luttes économiques, des organisalions syndicales, la valeur de leurs pressions sur la législation ne font donc que croître de jour en jour.

La résistance des associations ouvrières de toute sorte à.

la baisse des salaires en période de crise joue un rôle très important, et les législations protégeant le « minimum d'existence » ouvrier, malgré les difficultés d'application qu'elles rencontrent, se sont multipliées depuis quarante ans : elles existent en Nouvelle-Zélande, en Australie, dans de nombreux Etats des Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, en France et en Allemagne.

Finalement, l'étude de l’évolution des budgets ouvriers et de l'orientation de la consommation de la classe des salariés appelle deux ordres de conclusions :

Tout d’abord, puisque les ouvriers consacrent une part considérable de leur pouvoir d’achat à des dépenses alimentaires (de 38 à 58 %, mais plus généralement aux environs du dernier chiffre que du premier) et la quasi-totalité à la consommation immédiate, il est clair que toute baisse appréciable sur les salaires se fera sentir immédiatement sur la consommation générale, même sur celle des objets de première nécessité.

Et c’est là un point qu'il faut retenir, nous semble-t-il, Lorsque les partisans des hauts salaires, ou plus encore les socialistes, affirment qu’en baissant les salaires l’on aggrave les crises économiques, lesquelles sont dues d’après eux à l'insuffisance du pouvoir d'achat des masses laborieuses, il arrive qu’on leur objecte que tout revenu, qu’il soit profit ou salaire, va en définitive à la consommation ; qu’il est donc aussi mauvais d’amoindrir les profits que les salaires, qu’il sera aussi profitable de les augmenter que d’augmenter les salaires. Si l’on suit une somme gagnée par un grand capitaliste, dira-t-on, on s’aperçoit que cette somme reviendra finalement toujours à la consommation : même s’il ne la consomme pas immédiatement pour ses besoins personnels, il l’utilisera (ou la confiera à une banque qui en fera le même usage) à une nouvelle extension des entreprises, et ainsi une partie de cette somme sera distribuée en salaires et consommée. L’autre ira aux fournisseurs de l’entreprise qui à leur tour agiront comme le premier capitaliste ;

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finalement, toute la somme primitive sera rendue à la consommation.

Ainsi le pouvoir de consommation du grand capitaliste est aussi précieux que celui du salarié.

Mais ce raisonnement est inexact. Tout d’abord parce que la consommation de l’ouvrier est immédiate, et les mouvements des salaires ranimeront ou détermmineront un arrêt de l’économie, immédiatement. Ensuite parce qu’entre le moment où le capitaliste reçoit son profit et celui où tout ce profit est consommé, une multitude d'opérations interviennent qui déterminent une augmentation de la production (parce qu’une partie plus ou moins importante de la somme initiale est investie directement ou indirectement) qui va accentuer la disproportion entre le pouvoir de production et le pouvoir de consommation générale. Et l’action néfaste, en période de crise, du « profit » sera d’autant plus sensible que le circuit parcouru par lui avant d’être restitué à la consommation aura été plus grand.

Le revenu de l’ouvrier a une action considérable, immédiate sur l’économie. Cette action est particulièrement sensible en période de crise de surproduction.

Le deuxième ordre de conclusions que comporte l’étude des budgets ouvriers est le suivant : nous constatons que le développement des besoins se fait, non dans le sens des dépenses « biologiques », mais des dépenses « sociales ». Or ces dépenses correspondent à la production industrielle présente. Elles portent « sur des biens dont la production massive, en série, est une condition fondamentale ».

« Si l’on considère », dit Le Peuple, « l’évolution économique depuis un siècle, il apparaît qu’elle s’est produite grâce à un développement des besoins en intensité dans les pays industriels, en extension dans le reste du monde. » Ce « reste du monde » ayant fait, comme il a été dit, de forts progrès dans la voie de l’industrialisation, l’extension se trouve limitée. Il ne reste plus que le développement en intensité, dans les pays industriels eux-mêmes, c’est-à-dire

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dans les masses considérables d'êtres humains que représentent les salariés.

Ainsi le développement du progrès technique est subordonné au développement des « dépenses sociales », c’està-dire au développement de leur capacité d’achat.

Comme à chaque période où s’est fait sentir la nécessité d'améliorer la condition ouvrière, certains se sont inquiétés de savoir si les salariés sauraient employer les ressources nouvelles dont ils disposeraïent. L'expérience passée répond pour l'avenir : la capacité de consommation humaine ne connaît point d’étroites limites. On s’épargnerait bien des craintes « si l’on avait une idée moins étroite de la nature humaine et de toutes les extensions dont elle est capable dans et par la société ».

Dreyfus.

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