‹ Le pouvoir d'achat des classes ouvrièresChapitre 34 sur 41 · Cf. Le Peuple du 31 mars · texte numérisé non relu

Cf. Le Peuple du 31 mars

rêgime fasciste annihilant la résistance des ouvriers à la réduction de leur niveau de vie, l'expérience italienne de déflation est, elle aussi, particulièrement probante.

Les résultats attendus furent-ils atteints ? L'économie et les finances publiques italiennes se sont-elles bien trouvées de cette baisse du pouvoir d'achat populaire ?

Le budget italien se trouve en déséquilibre permanent, malgré cette politique générale, malgré la « compression » des salaires et pensions publics. L'exercice 1928-1929 ressentit déjà les effets de aggravation de la crise économique ; à l’exercice 1930-1931 manquaient 500 millions de lires ; à celui de 1931-1932, 3.800 millions ; à celui de 1932- 1933, 3.900 millions ; à celui de 1933-1934 plus de 4 milliards et il y a tout lieu de croire que 1934-1935 ne marquera aucun progrès. La balance commerciale italienne, elle aussi, est en déficit permanent. Le nombre des faillites se multiplie, alors même que la déflation des salaires est poursuivie : plus de 13.000 en 1929, plus de 16.000 en 1930, plus de 20.000 en 1931, plus de 24.000 en 1932, plus de 16.500 pour les neuf premiers mois de 1933, soit au total, pour moins de cinq ans, près de 100.000 faillites. Et cependant l'Etat est venu au secours des entreprises privées comme des banques privées. L’on a assisté au début de 1935 à la fusion des trois plus grandes banques d'Italie, détenant en portefeuille une part importante des titres industriels italiens, sous les auspices et le contrôle de l'Etat qui ici encore a été obligé d'intervenir énergiquement. La monnaie italienne, théoriquement rattachée au bloc-or, ressent les contre-coups de l’affaissement général de l’économie, et des mesures de contrôle ont dû être prises afin de la maintenir à sa nouvelle parité.

Dans l’ensemble, et malgré un léger mieux en 1933, la déflation en Italie ne semble pas avoir eu des effets très satisfaisants. Il y a dans ce pays actuellement environ un million de chômeurs, malgré la généralisation du « shorttime » par l'instauration de la semaine de 40 heures

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(accompagnée d’une réduction corrélative du salaire hebdomadaire) .

L'on ne saurait mieux exprimer l’état de détresse de l'économie italienne et la condition misérable de sa classe populaire qu’en citant ces phrases de Mussolini, extraites d’un discours prononcé à la Chambre italienne, le 26 mai 1934 : « Nous allons peut-être vers une période d'humanité nivelée à un niveau de vie plus bas. Il ne faut pas sen alarmer. Cette humanité-là peut être une humanité forte, capable d'enthousiasme et d’héroïsme. »

Ainsi, le chef de l'Etat fasciste, qu'aucune organisation ouvrière n’a pu gêner dans l'application de ses principes déflationnistes, en reconnaît lui-même l'échec.

Point n’est besoin de multiplier les exemples. L’Allemagne était en 1932 dans une situation économique effroyable. Depuis Hitler, les chiffres statistiques étant fournis par le Ministère de la Propagande sont sujels à suspicion et à interprétations diverses. Mais si le chômage semble avoir très sensiblement diminué, par des moyens quelquefois artificiels, tels que l'instauration des camps de travail, envoi de jeunes chômeurs chez des paysans, renvoi des ouvrières, la déflation générale des salaires semble s’être activement poursuivie sous le régime nazi : l’économie générale, les finances, la monnaie allemande ne semblent guère dignes d’envie au début de 1935, le système dans son ensemble se maintient sans doute comme en Italie par un abaissement général du niveau de vie. C’est sans doute ce que signifient ces paroles du ministre allemand de la Propagande dans son discours radiodiffusé le 12 avril 1934 : « … Les travailleurs ont dû accepter des salaires inférieurs à ceux qui devraient correspondre au niveau élevé de la culture nationale. »

En Belgique, les salaires ont été diminués de 1929 à 1934 de 30 à 35 %, et sur les deux millions d'ouvriers industriels et 500.000 autres salariés des entreprises publiques et pri-

vées, 400.000 chôment. Le nombre des faillites augmente d’année en année, le déficit budgétaire persiste, et le gouvernement Theunis a dû prendre fin mars 1935 des mesures de protection pour « sauver le franc belge ».

« En France (voir l’Usine du 21 décembre 1933), le montant total des salaires du personnel industriel et agricole diminue dans des proportions effrayantes. En 1931, ces salaires se montaient approximativement à 82 milliards 230 millions; en 1932, ils sont tombés à 73 milliards 660 millions et pour 1933, ils n’atteignent pas 70 milliards. » Et l’'Usine ajoute : « Il y a donc en moins en circulation cette somme énorme de 10 milliards, réduisant fatalement le pouvoir d'achat de millions de Français et paralysant forcément les affaires... » Or la crise s’est étendue et aggravée en France pendant l’année 1934, et le début de 1935 a vu le rythme auquel progresse la maladie générale de l’économie se précipiter. Des faillites retentissantes, particulièrement dans l’industrie automobile et dans la métallurgie en général, un accroissement très sensible du chômage ont été des signes visibles de l’aggravation du mal. Enfin, pas plus en France qu’en Belgique, malgré d'importantes compressions budgétaires, le déficit des finances publiques n’a pu être comblé. L'indice de production se trouve à 78 contre 100 en 1928, en juin 1934 en France, et à 70 à la même époque pour la Belgique. Quand aux chiffres du commerce extérieur, ils sont plus significatifs encore, étant tombés pour la France (en chiffres ronds) de 50 à 16 milliards de 1929 à 1934. La chute de sa production industrielle continue en 1935, l'indice général français se retrouvant à 73,2 en janvier 1935 contre 83,5 en janvier 1934.

Ainsi la « déflation des salaires », partout où elle a été tentée, et surtout où elle a été tentée sans être quelque peu neutralisée par certaines mesures favorables à l’augmentation de la masse globale des salaires, telles l'exécution de travaux publics ou l'institution de prestations de chômage a eu un effet net. Loin de permettre le rétablissement de

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la « prospérité », elle a aggravé la crise. Plusieurs pays l'ont en conséquence abandonnée, mais certains persévèrent dans cette voie, particulièrement les pays du bloc-or, et parmi ceux-ci particulièrement la France, et continuent ainsi à anémier leur économie.

C’est que la thèse de la « restriction » repose sur un certain nombre d’erreurs mineures et majeures.

Parmi les premières est celle qui consiste à croire que l’on peut impunément réduire le salaire d’un ouvrier sans réduire son rendement. « La baisse du taux du salaire éveille chez l’ouvrier la crainte du chômage et un méconientement qui risque de produire une baïsse égale dans le rendement fourni. » La réduction de son gain horaire poussera l’ouvrier à faire de longues journées, et c’est un fait d'expérience, aisé à comprendre, que le rendement horaire d’une longue journée, fatigante, est moins bon que celui d’une journée plus courte.

Nous retrouvons ici l’idée générale exprimée autrefois par Adam Smith que plus la condition ouvrière est misérable, plus bas est son rendement, et l’observation de Tocqueville que le travail bien rétribué des ouvriers blancs en Amérique était de plus de profit pour l'employeur que celui des esclaves nègres réduits au minimum et « corvéables » à merci.

Les déflationnistes ont commis une deuxième erreur en ne prenant pas garde que les salaires ne représentent qu’une faible partie, chaque jour plus faible, des prix de revient. M. Chevalier, dans « la question des salaires », estime que la somme des frais accessoires (force motrice, frais de transport, location, changes obligataires, impôts, amortissements, etc...) est souvent trois ou quatre fois aussi importante que les salaires. Le « Census » américain, calculant la part des salaires dans la production, donne les chiffres suivants (qui sont quelque peu faussés du fait que dans de pourcentage de rémunération du travail sont incorporés des éléments de rémunération du capital) : 1899 :

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