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LA POLITIQUE D’EXPANSION

Le fordisme a-t-il reçu une application ?

Lorsque l’on préconise une politique élevant les salaires, afin d’élever la capacité d’achat des masses populaires, l’on se heurte tout d’abord à un scepticisme qui pense être fondé sur l’expérience. L'expérience des « hauts salaires » a déjà été faite. Ford ne s’est pas contenté d’être le théoricien de l’expansionnisme, il l’a mis en pratique, et dans une mesure étonnamment large : ne nous a-t-on pas dit que les ouvriers de Détroit avaient pour la plupart leur auto, que leurs femmes faisaient le ménage avec laspirateur électrique ; bref que les salariés participaient de toutes manières à la prospérité matérielle des Etats-Unis. L’on a même généralisé et dit que l’ouvrier américain en général jouissait dans sa vie de chaque jour de tout ce que le

confort moderne peut offrir de bien-être aux hommes. Qu’y a-t-il de vrai dans ces affirmations ?

Le département du travail de l'administration fédérale des Etats-Unis, tout d’abord, a fait, en 1929, une enquête sur les conditions d'existence dans les usines Ford. Cette enquête confirme assez largement l’opinion que le « Fordisme » était une réalité,

L'enquête a porté sur une centaine de familles, ayant deux ou trois enfants de moins de 16 ans. C'est-à-dire de familles-types de 4 à 5 personnes, dont le chef seul travaille, et travaille au moins 225 jours par an.

Le salaire moyen annuel de l’ouvrier de chez Ford était jusqu’en 1931 de $ 1711,87, ce qui, d’après le National Bureau of Economic Research, est le revenu moyen de l'Américain. En face de cet actif, le coût de la vie élevé a fait dépenser aux 100 familles enquêtées $ 1719,83 par an ; aussi, alors que 37 d’entre elles ont fait de petites économies, 44 se sont endettées, et 19 ont joint les deux bouts. Cette situation finale médiocre vient-elle de gaspillages ? Comparons le budget de ces familles avec celui de la famille ouvrière moyenne, en France.

Les dépenses alimentaires des ouvriers absorbent 60 % du budget ouvrier total en France ; 32 % seulement à Détroit. Et ceci est le signe, ainsi que le marque le rapport de ladministration américaine « On Recent Economic Changes », que la population n’est plus ici constamment préoccupée par les « besoins primaires » et qu’elle peut consacrer une partie importante de ses revenus aux « fantaisies » dépenses diverses, dépenses d’origine sociale.

Le logement en France n’absorbe que 10 à 12 % du budget ouvrier. À Détroit, ce logement est plus confortable et comprend en général cinq pièces, mais il absorbe 22,6 % des revenus. Quant aux dépenses diverses qui, en France, n’atteignent que 8 %, à Détroit, elles atteignent jusqu’à 21,3 %. Et nous avons vu que c’est le développement de ce poste, dans le budget des masses populaires, qui permet le

progrès des productions en série, l'amélioration générale de la technique.

La situation des ouvriers américains était-elle sur tout le territoire fédéral comparable à celle qui existait à Détroit ?

Dans « How America Lives », se basant sur les chiffres officiels du rapport « On Recent Economic charges », du Journal of American Association, du National Bureau of Economic Researches, H. W. Laidler apporte à cet égard des renseignements précis sur les ressources des différentes classes sociales américaines durant « the New Era », l’époque de la « prospérité ».

Tout d’abord, le revenu moyen des salariés, en 1927, s'élevait à $ 1.205 par an. (Le rapport « on Labor groups in the social Structure », de « Recent Social Trends » donne $ 1.375, en 1926, année particulièrement prospère, p. 824). Mais sur les 30 millions de salariés, 3 millions seulement étaient particulièrement bien partagés. C’était « l’aristocratie ouvrière » des syndicalistes, des ouvriers qualifiés. Ils gagnaïent, lorsqu'ils travaillaient sans arrêt ni chômage temporaire ou saisonnier, de $ 42 à $ 60 par semaine (au lieu de $ 23,17 aux 27 autres millions). Enfin, 16 millions sur les trente gagnaïent moins de la moyenne, et parmi ceux-ci il y avait 6 millions de femmes et jeunes filles et 3 millions de jeunes de moins de 20 ans qui étaient des ouvriers à bas salaires. Des dizaines de milliers, tous les ouvriers non qualifiés, même durant « the New Era », vivaient dans la pauvreté.

A l’époque de la prospérité, une enquête faite à Chicago, en 1926, sur 500 familles dont le chef, au moins, travaillait normalement, comme travailleur non qualifié, révéla que deux tiers des enquêtés n’avaient pas les ressources estimées nécessaires pour atteindre le « standard » de vie normal à Chicago. Et cependant, dans quatre cinquièmes des

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cas, la femme travaillait également, ou prenait des pensionnaires, ou bien encore ils empruntaient. Aussi 30 % de ces familles de salariés non qualifiés avaient, normalement, recours à l’assistance.

Dans l’agriculture, l’on peut faire des constatations de même ordre que dans l’industrie. Les 6 millions de fermiers sont dans une situation guère enviable. Partant de l’hypothèse qu'ils mettaient à part $ 10 représentant les salaires hebdomadaires, ce qui est remarquablement peu, lle professeur Copeland, dans « Recent Economic Changes » estime que l’agriculture dans son ensemble, sur cette base, en pleine « prospérité » en 1927, faisait une perte de $ 1.717 millions. Sur la base d’un salaire de $ 25 par semaine, ce qui est plus normal, L. F. Carr, dans America Challenged, estime que le déficit de 1924 et 1925 s’élèverait à $ 5 milliards. Le « Yearbook of Agriculture » estimait qu’en 1929 (mais depuis les choses ont beaucoup empiré) le revenu total hebdomadaire qui payaïit le travail du fermier et les intérêts des capitaux investis dans sa ferme s'élevait à $ 17.

Seuls, quelques rares fermiers, particulièrement bien partagés, avaient un niveau de vie plus élevé. Dans le Minnesota, ceux qui réussissaient pendant l’époque de prospérité faisaient un gain de $ 31 (Family living on successful Minnesota of North Caroline).

Quant aux deux millions d'ouvriers agricoles, leur condition était misérable. Le Yearbook of Agriculture (1931, p. 1024) note qu’à l’époque de « prospérité », ils touchaient un salaire hebdomadaire de $ 10 ($ 15 sans les avantages en nature). D'ailleurs, parmi les ouvriers, les agricoles ont toujours tenu le dernier rang aux Etats-Unis. Ils n’ont point de syndicats, et leur travail est très intermittent et sujet à chômages saisonniers.

Que penser dans ces conditions des hauts salaires aux Etats-Unis ?

Le National Industrial Conference Board, après enquête

en 1926, émet l’avis qu’un salaire de $ 1.907 par an (ou $ 36,68 par semaine) est le minimum pour qu’une famille de cinq personnes puisse mener une vie « décente » à New- York. Son budget d’ailleurs ne lui permettrait qu’une vie très simple. Il permettrait de réserver $ 44 par an pour les distractions, ce qui ne permet pas de très nombreux voyages à la campagne, $ 50 serviraient à couvrir les frais médicaux, $ 18 iraient aux dépenses de librairie, poste, téléphone. Le loyer pourrait s'élever à $ 34 par mois, ce qui suffit pour louer 3 à 4 pièces dans un logement, assez ancien, à New-York. Le budget, ainsi composé, ne laisse aucune marge pour mettre de côté le nécessaire en cas de chômage ou autres risques sociaux, éducation des enfants, et le « vrai confort » de la vie courante :.

D’autres enquêtes menées sur des budgets de « familles », à Philadelphie, notamment, quoique admettant un revenu moindre que le budget type précédent, constatent qu’en général, les ressources ouvrières lui sont inférieures. Ainsi, en 1918, une enquête portant sur 12.000 familles blanches constate que leurs salaires s'élèvent à $ 1.513, soil $ 124 de moins que ce qu’à la même époque le Bureau municipal d'enquêtes de Philadelphie considérait nécessaire à un « standard minimum de santé et de confort ». Malgré la hausse des années qui suivirent, les salaires misérables ne furent pas transformés en hauts salaires.

Mais ce n’est pas seulement en examinant de près le budget ouvrier dans les différentes parties de l’Union que l’on peut constater combien la pratique des hauts salaires était restreinte.

Il faut aussi avoir en vue la masse globale du revenu ouvrier. Et là, il faut noter que le chômage depuis le début de la guerre, et même pendant les jours de production fiévreuse de la guerre, est un mal permanent aux Etats- Unis.

1. Cf. aussi, United States Bureau of Labor Statistics, 1919, Tentative quantity and Cost Budget Necessary to maintain a Family of Five in Washington.

En 1919, le Labor Monthly Review estime le chômage à plus d’un million. En 1920 et 1921, pendant même les mois prospères, il s’est élevé, d’après le National Bureau of Economic Researches, à 4 millions, et l’ensemble des heures de travail tomba de 1/6°. De 1920 à 1928, le montant total des chômeurs industriels (les agriculteurs ne sont point comptés) a oscillé entre'1 1/2 à 4 millions.

Ce chômage permanent est dû à un progrès considérable dans la technique et dans une rationalisation poussée au maximum. Ji faut se souvenir que Ford déclare préférer payer convenablement 5 ouvriers que 7 mal. Or Ford a inauguré dans ses usines de Détroit la semaine de 40 heures, en 1927, après avoir congédié 60.000 de ses ouvriers. Il y a lieu de croire que le résultat final de l’opération n’a pas été un accroissement de la masse totale des bordereaux de salaires chez Ford.

Du chômage technologique qui sévit d’une façon continue dans le monde, nous aurons à tirer d'importantes conclusions touchant la nature des « hauts salaires » accordés dans l’ère de prospérité.

Dès maintenant, il convient de noter que le chômage permanent, auquel s’ajoutaient les chômages saïsonniers, ou dus à des accidents ou maladies, à des grèves ou à des Jock-outs, etc., diminuait sensiblement le « salaire moyen » de l’ouvrier américain, abaissait sensiblement la capacité d’achat ouvrière.

Enfin, cette capacité est relative : relative à la capacité de consommation de l’ensemble de la nation, relative au montant des biens qui doivent être consommés. Cette capacité de consommation ouvrière s’est-elle accrue durant la période de « prospérité » par rapport à celle du capital, par rapport au montant total des biens disponibles aux Etats-Unis ? da la

Les constatations que l’on peut faire en consultant principalement Îles chiffres donnés par le National Bureau of Economic Researches, dans « Recent Economic Changes »

ne sont pas nettes, parce que généralement les salaires, traitements et pensions de toutes sortes sont confondus en un seul poste.

Mais cependant l’on peut affirmer que la concentration de la richesse entre les maïns d’un nombre de plus en plus restreint d'hommes, se poursuit au détriment de la capacité générale de consommation des masses populaires, particulièrement des ouvriers.

En 1913, la part globale des salaires était de $ 18,8 mildiards sur un montant total de $ 35,7, soit 16,99 milliards de plus. En 1925, elle était ue $ 46,8 milliards, sur $ 81,8, soit une différence de $ 35 milliards.

Le groupe des revenus les plus élevés (le 1 % le plus riche des contribuables déclarait un revenu qui atteignait en 1921 13,16 % du total du revenu national ; en 1926, il était passé à 25 %).

L'augmentation de $ 2.680 millions que le revenu national marquait de 1927 à 1928 allait jusqu’à concurrence de $ 2 milliards aux contribuables possédant un revenu de plus de $ 50.000 par an.

Parmi les revenus du capital la répartition d’ailleurs a les mêmes tendances. 1 % des capitalistes possèdent 1/3 de la fortune américaine ; 10 % possèdent 64 & et les 25 % les moins bien partagés n’ont que 3 1/2 % (Journal of American Statistical Association, June 1927).

Le revenu moyen des 513 possesseurs de revenu supérieur à un million de dollars atteignait, en 1929, $ 2.362.765, c’est-à-dire un revenu égal à celui de 1.960 ouvriers américains gagnant un salaire moyen de $ 1.205 par an, ou encore les 513 « rois » de la Finance, de l’Industrie et du Commerce reçurent cette année-là un revenu global égal à celui d’un million cinq mille huit cent quatre-vingt sept ouvriers « moyens ».

Le mouvement de concentration ne s’est d’ailleurs pas ralenti durant la crise, au moins jusqu’à l’arrivée de Roosevelt au pouvoir.

« En résumé, le taux d'accroissement des salaires depuis la guerre (et l’on ne parle que du taux moyen individuel, sans tenir compte de la diminution de la masse globale due au chômage) s’est traîné bien loin derrière le taux d’accroissement de la productivité et des profits. » Telle est la conclusion que le D’ F.-C. Mills donne à ces observations, dans Recent Economic Changes (p. 607, 433/6, 771).

L'augmentation de la productivité ouvrière individuelle a été de 3,5 % chaque année de 1922 à 1927. Les dividendes ont augmenté de 6,8 %, les profits proprement dits de 9 % en plus — alors que les salaires des ouvriers industriels ne s’élevaient que de 2,4 %.

Ainsi, malgré les grandes améliorations dans le niveau de vie aux Etats-Unis depuis la guerre

1° Une proportion importante, peut-être la moitié, des citoyens américains reçurent, durant la « prospérité », moins que le nécessaire pour vivre décemment et dans des conditions d'hygiène satisfaisantes.

2° Le fermier « moyen faisait un déficit annuel important, si l’on compte dans ses frais de quoi réserver un salaire, même inférieur à celui de l’ouvrier des villes ; quant au journalier, sa situation est pire encore.

3° Des millions d'ouvriers à la ville et aux champs n'avaient pas de quoi se loger convenablement, malgré les grandes améliorations de ces dernières années.

Il est donc impossible, parce que certains ouvriers des usines Ford recevaient un salaire plus haut que la moyenne, de généraliser et de parler de « hauts salaires » aux Etats-Unis.

Trop de travailleurs étaient insuffisamment payés, trop de chômeurs n'avaient pas de quoi vivre, trop d’ouvriers, même bien payés, recevaient une part chaque année moindre de la production totale des richesses aux Etats-Unis, pour que l’on puisse parler d’ « Expérience de hauts salaires ».

Au reste, alors même que les salaires auraient été encore plus hauts chez Ford, cela ne l’aurait point empêché d’être entraîné dans la débâcle des autres industries américaines où les salaires étaient bas. Et alors même que les salaires auraient été hauts dans tous les Etats-Unis, les bas salaires dans le reste du monde auraient déclanché de toute façon la crise à daquelle les Américains eux-mêmes n'auraient pu résister, car chaque nation, actuellement, a trop besoin des marchés étrangers pour se flatter de rester prospère au milieu d’un monde en ruines.

Quoi qu’il en soit, de l’examen des faits, il ressort qu’il n’y a pas eu d'expérience américaine des hauts salaires, avant la crise.

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