‹ Le pouvoir d'achat des classes ouvrièresChapitre 40 sur 41 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Aïnsi, nous avons examiné le comportement de l’Economie Nationale, à l'approche de la crise et pendant celle-ci, dans deux séries de grands pays: d’une part, ceux dans lesquels, à l’époque de prospérité la part relative du salariat dans la richesse nationale allait en diminuant par suite de l’augmentation considérable de la production en-face de la stagnation relative de la rémunération ouvrière, et ceux dont la première réaction devant la crise fut de comprimer au maximum cette rémunération : ces pays-là ont subi la crise ou la subissent de la façon la plus violente, et quelquefois, ils n’ont échappé que de peu à la paralysie générale de leurs organismes de crédit et de production.

D’autre part, au contraire, ceux dans lesquels une stabilité relative, une résistance plus générale à la baisse des salaires, grâce à l’existence de puissantes organisations ouvrières et aux conventions collectives, a permis d’atténuer quelque peu les effets de la crise qui venait; et ceux dans lesquels les gouvernements, pour rétablir l’équilibre économique tendirent de toutes leurs forces à relever, consciemment, la puissance de consommation des masses populaires, assurant aïnsi à leur nation un rétablissement sensible quoique partiel, alors qu’à la même époque les nations « déflationnistes » voient leur activité économique continuer de décroître sans fin.

* I] nous semble possible, en conséquence, de conclure que l’équilibre économique dépend du pouvoir d'achat du salariat,

Mais, nous objectera-t-on tout d’abord, certains pays ont su éviter une chute trop grande de leurs activités en pleine crise, ou les ont même augmentées, dans lesquels le niveau de vie des salariés est particulièrement bas: ainsi le Japon, où la population ouvrière a tout à envier aux ouvriers des pays européens et des Etats-Unis, a vu son industrie progresser, et progresser rapidement, alors que celle de ces pays décroissait non moins rapidement : l’indice de production industrielle est passé au Japon de 107,9 en 1932, à 128,4 en 1933, à 138 en 1934. Il est vrai que cet accroissement de la production était accompagné d’une diminution du chômage, passant de 474000 en 1932 à 424.000 en 1933, à 382.000 en 1934 (Ces chiffres sont ceux de fin mars pour 1932 et 1933 et janvier pour 1934, de telle sorte que l’amélioration pour 1934 est plus sensible encore que l’indice ci-dessus ne l’indique).

Donc, sans pratiquer de « hauts salaires » le Japon a pu faire continuer son « ère de prospérité ».

Nous pourrions montrer évidemment que la condition ouvrière s’est améliorée ces dernières années au Japon. Le rapport Maurette au B. I. T. insiste sur cette amélioration et sur le fait qu'il n’y a point de dumping social au Japon : il cite le progrès accompli par la dernière loi des fabriques, laquelle prescrit un repos de 24 heures par quinzaine au moins ; la signature par le Japon de la convention spéciale de Washington ramenant la semaine de travail à 57 heures. Mais il indique qu’en fait cette journée est ramenée à 10 heures (pour les hommes et dans certains tissages seulement) ou à 9 heures et même 8 heures 1/2 dans les filatures, et que le repos hebdomadaire tend à s’y établir. Si les salaires sont bas, il faut remarquer que les versements en espèces sont souvent doublés de prestations en nature (logement, nourriture) et surtout que la vie est particulièrement bon marché.

Il n’en reste pas moins vrai que le Japon pratique de bas salaires et de longues journées de travail (noter que

les salaires furent relevés, les heures diminuées très sensiblement entre 1922 et 1932 ce qui n’empêcha pas une augmentation parallèle et très considérable de la productivité ouvrière).

Dans ces conditions, notre hypothèse serait mal fondée, le pouvoir d'achat ouvrier n'aurait pas l'importance que nous lui accordons ? Nous ne le pensons pas. Qu'un pays dans des conditions absolument particulières puisse atteindre quelque temps une certaine prospérité par des moyens autres que les Hauts Salaires, il serait puéril de le nier. En mettant l'accent sur le salaire ouvrier, nous n’avons pas entendu dire que toutes les autres méthodes étaient complètement dénuées d’efficacité et ne pouvaient obtenir de résultats même pour un temps court. Mais nous pensons, ou bien qu’il faut qu’elles agissent sur un terrain, dans des conditions aujourd’hui de plus en plus

rares — ou bien que sous une forme indirecte l’action qu’elles réalisent est en fin de compte une action sur les salaires — ou bien qu’elles n’ont d’efficacité que tempo-

raire et insuffisante.

Circonstances particulières et aujourd’hui de plus en plus rares : voyons le cas du Japon. Le Japon a pu, en pleine crise, augmenter sa puissance industrielle, grâce à l'extension de son exportation : dévaluation de sa mounaie, bas salaires, tels ont été, nous dit-on, les moteurs de son expansion.

Il n’y a aucun doute que ces facteurs aient eu un rôle important. Mais ils tendront à disparaître plus ou moins vite et ne pourront, en tout cas, voir leur importance que décliner : la dévaluation de la monnaie a été employée par le Japon avant d’autres nations, telles l'empire britannique et certaines nations européennes, comme une arme sur le marché mondial. L'efficacité de cette arme tend à s’émousser devant le remplacement de plus en plus général des tarifs douaniers qu’elle pouvait abaïisser par des

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systèmes de contingentements devant lesquels elle risque d'être impuissante. D’ailleurs, à la longue, les prix intérieurs d’un pays à monnaie dépréciée tendent à se mettre au niveau des prix extérieurs, par le moyen des achats de produits et matières premières étrangères et payables en or. De plus, si une nation s’adjugeait de trop grands avantages par un artifice de manipulations monétaires, d’autres pays seraient tentés ou forcés de l’imiter : la situation monétaire présente dans le monde est significative à cet égard.

Le facteur monétaire a pu favoriser le Japon. Nous n'avons pas de peine à le reconnaître, il lui a permis de trouver des débouchés extérieurs qui temporairement voilaient l'importance du marché intérieur et du pouvoir d’achai des masses populaires japonaises. Mais ce facteur est transitoire. De plus, le monde entier vient de pratiquer, depuis plusieurs années, la guerre des monnaies : il est probable que, désormais, lorsqu'un pays voudra se donner des avantages par son action dans ce domaine, les autres nations sauront arrêter l'attaque et neutraliser l’opération.

Le deuxième moteur de l’expansion extérieure japonaise récente est, dit-on, le bas niveau de vie ouvrière. Cela est certain : encore qu'il faille faire des réserves sur la valeur de la main-d'œuvre obtenue à bas prix. Les employeurs ont recruté beaucoup de salariés qu’ils ne font pas venir dans leurs usines, mais qu'ils laissent travailler à domicile, appliquant comme cela a toujours été fait au début dans tous les pays du monde, des méthodes connues sous le nom de sweating system. C’est surtout dans l’industrie des ampoules électriques et des isolateurs qu’existent de nombreux ateliers familiaux. Or les produits de ces industries, s’ils ont réussi à conquérir les marchés des vieux pays industriels d'Europe eux-mêmes, à cause de leur bon marché, risquent de perdre du terrain. Car si la fabrication en est bon marché, elle en est aussi défec-

tueuse. Aux Japonais aussi s’appliquera la sentence de Ford : La main-d'œuvre embauchée simplement parce qu’elle est bon marché sera d’un aussi mauvais rendement que les matières premières achetées parce qu'elles ne coûtent pas cher. La ruine de l’industriel s’ensuivra aussi sûrement.

Mais en réalité, les conditions dans lesquelles se cons truit la puissance industrielle japonaise sont particulières : Toute sa population ouvrière accepte un bas niveau de vie. Et ce facteur ne pourra être éliminé qu’à la longue. Le Japon en est, grossièrement parlant, où en était l'Europe il y a cent ans, à ce point de vue. Ce n’est que peu a peu que le minimum d'existence des ouvriers s'est élevé au-dessus du < minimum biologique ». Ce n’est que peu à peu qu’ils sont arrivés au « standard » présent de civilisation. Ce n’est que progressivement qu’ils se sont habitués à considérer la satisfaction de nouveaux besoins comme naturelle, indispensable. Les ouvriers japonais ne s’élèveront aussi que peu à peu, jusqu’à ne plus vouloir vivre misérablement, plus vite que les nations les premières venues à la civilisation industrielle, sans doute. Mais pendant tout le temps que la différence ne sera pas nivelée, le Japon conservera un avantage sur les marchés extérieurs. Les vieilles nations seront contraintes de lui fermer leurs marchés intérieurs, lesquels prendront pour elles chaque jour une importance croissante, mais le Japon s’orientera vers ces marchés du Pacifique et de l'Océan Indien, surtout de Chine et de l'Amérique latine. Même dans ces pays, d’ailleurs, il se heurtera à un désir indigène d'expansion semblable au sien, ou à la concurrenc: européo-américaine qui ne voudra pas perdre ses derniers marchés extérieurs. Le Japon sera alors amené à se lancer dans des « guerres d'expansion » comme en Mandchourie, en Chine — ou bien à composer avec certains « Empires » européens. N’est-il pas actuellement en train

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de céder une partie de son marché de Mandchourie à la Grande-Bretagne ?

Aussi l’on peut être persuadé que peu à peu le Japon parcourera le chemin parcouru par les anciennes nations industrielles. Malgré tous ses avantages d’être tard venu sur le champ de bataille industriel, malgré ses bas salaires, malgré que ses usines, du premier coup, soient montées selon les dernières exigences du progrès et sans qu’un lourd amortissement de machines démodées soit le tribut de ce progrès, malgré sa proximité de grands marchés asiatiques restés jusqu’à ce jour inorganisés, le Japon connaîtra lui aussi les limites de l’expansion extérieure et sera contraint de comprendre l’importance du marché intérieur, l'importance de l’augmentation du pouvoir d'achat de ses masses populaires. Et comme il vient dans un monde aux trois quarts occupé, déjà, tout laisse prévoir que ce chemin il le parcourra rapidement.

L'exemple de la prospérité du Japon, prospérité d’ailleurs mélangée, ne contredit aucunement notre thèse : le Japon se trouve dans des conditions particulières favorisant son expansion, conditions qu'aucune nation de vieille civilisation industrielle n’est plus à même de répéter et qui iront en s’évanouissant pour le Japon comme elles se sont évanouies pour les premières.

Si les nations d'Europe et d'Amérique ne peuvent pas profiter des conditions spéciales qui ouvrent au Japon de nombreux marchés étrangers, n’ont-elles point de ressources autres que l'extension du pouvoir de consommation des masses salariées ? Les manipulations monétaires ne peuvent-elles leur apporter de soulagement ?

Il est absolument indéniable que la politique du crédit, comme la politique de la monnaie, qui lui est promptement liée, jouent un rôle important dans la lutte contre la crise. Mais l’une et l’autre sont inefficaces, ou rapidement inefficaces si elles ne tendent finalement à augmenter les pou-

voir d’achat des masses populaires dans le marché intérieur.

L'Economist dont l'autorité est considérable à Londres, dénonce dans un récent numéro (le 2 de mars 1935) Putopie qui consiste à attendre du seul abaissement des taux d’intérêt le rétablissement économique : « Il est désappointant, dit-il, que la politique de l’argent à bon marché n'ait pas encore exercé un accent tonique sur l’activité industrielle du pays. L’explication est que cette politique monétaire ne peut créer la prospérité sans que les autres conditions soient favorables. Il devient évident que la politique d'argent à bon marché ne peut produire une expansion commerciale si elle est accouplée à un système de malthusianisme économique, établi et appliqué sans rapport avec un plan général, et administré sous l'influence des producteurs directement touchés. »

En réalité, ces conclusions ne sont pas encore assez nettes à notre avis. Il ne sert de rien que les entreprises aient à leur disposition un marché de l’argent abondant si elles n’ont pas de débouchés, et elles n’ont pas de débouchés tant qu’on n’a point relevé le pouvoir d'achat des masses.

La politique poursuivie dans de nombreux pays et particulièrement en France, est significative à cet égard. D’ailleurs, en même temps que l’on pousse à l'expansion industrielle et commerciale, l’on adopte un projet d’'Ententes industrielles dont le but avoüé est de réduire le nombre et la capacité de production des entreprises existantes.

Quant aux manipulations monétaires proprement dites, nous avons vu quelle peut être leur efficacité sur le marché extérieur. Elle est subordonnée à la bonne volonté des nations étrangères, qui sont généralement des concurrentes du pays où se fait l'expérience. Elle est donc assez limitée, et elle est temporaire.

Quant à la dévaluation opérée pour des raisons intérieures, pour juger de sa valeur, il faut considérer quels trans-

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ferts de revenus elle a opéré entre les différentes catégories de particuliers à l’intérieur de la nation.

Généralement, surtout lorsqu’à la suite de la dévaluation les prix montent, elle s’analysera en une déflation indirecte des salaires. En effet, normalement, les salaires ainsi que nous l’avons vu, montent moins rapidement que les prix. Les salaires réels baisseraient donc. La crise et le déséquilibre entre production et consommation seraient aggravés par une perte de valeur de la monnaie. Cependant cette aggravation peut être masquée, ou compensée, par l'effet du « boom » qui ira de pair avec l'opération monétaire, et aussi parce que la dévaluation aura pu redonner du pouvoir de consommation à une autre classe de particuliers dont la condition et les revenus limités rappellent ceux de la classe ouvrière : les paysans. Enfin, en même : temps qu’il se livre à des manipulations monétaires, le gouvernement peut prendre des mesures de protection des salaires, qui éviteront aux salariés de trop souffrir à nouveau.

En fin de compte, les variations de la monnaie, qu’elles soient dirigées ou non, qu’elles soient à l’usage de l’extérieur ou de l’intérieur, ne doivent pas être considérées en elles-mêmes. Elles ne peuvent être envisagées qu’en fonction des variations qu’elles apportent dans la répartition des revenus nationaux et internationaux. Autrement dit, le phénomène monétaire ne doit pas être envisagé superficiellement. Ce qui compte, ce n’est pas la variation monétaire, mais l'augmentation ou la diminution de la capacité d'achat ouvrière, nationale ou étrangère.

Cependant, dans la fièvre, le boom qui suit toute manipulation monétaire, un certain soulagement très temporaire peut être trouvé. En ce sens, très restreint, l’on peut dire que la politique monétaire a une efficacité propre.

Les gouvernements qui ont adopté une politique d’élargissement de la consommation ouvrière sont dans la bonne voie. Mais un double obstacle se lève devant eux :

Tout d’abord, si énergique que soit leur politique inté-

rieure, il leur sera impossible de maintenir un équilibre économique, même relatif, si le reste du monde s’obstine à aggraver la dépression, en suivant la voie justement Opposée. La solidarité internationale est, malgré toute l’exaltation des sentiments nationaux exaspérés ces dernières années, de plus en plus profonde. Quelles marques plus évidentes en pourrait-on avoir que le caractère mondial de la crise elle-même ? Aucun peuple ne peut se passer de ses voisins. Pas même les Etats-Unis dont les richesses sont si variées et si considérables : « Les exportations des Etats-Unis, expose le directeur du Bureau International du travail (Problèmes du chômage aux Etats-Unis, p. 40) ne représentent pas 10 % de la production totale. Et cependant ce dixième a une fort grande importance. Un tel écart suffit à faire d’une production bénéficiaire une production déficitaire ». Le professeur Rogers, dans Recent Economic Changes (p. 755) cite le cas du coton où une consommation accrue de 1/10° peut signifier, pour toute une région, le passage d’une profonde dépression à la prospérité la plus réelle.

Les Etats-Unis ayant un surplus industriel et agricole à exporter, une partie de leur population dépend, quant à ses salaires et revenus, des achats de l’étranger. « Il en résulte que, dans les industries exportatrices, les prix et salaires ne sont pas uniquement déterminés par des données nationales mais souvent en partie, et quelquefois entièrement, par les prix mondiaux et le coût de vie moyen au dehors. »

Owen Young affirme à son tour que « le pouvoir de consommation du monde n’a besoin d’être accru que de peu pour qu’il se tourne vers le surplus de production qui cause aux Etats-Unis tant de désastres » (Young, The Problem of american surplus, juin 1930).

Et la Fédération américaine du Travail (Monthly Survey of Business, oct. 1930) enfin dit qu’ « une grande partie du commerce, aux Etats-Unis, dépend des clients étran-

gers et que le sort des salariés américains est étroitement lié à celui des salariés étrangers ».

Le Président Roosevelt marquait récemment qu ] ne pourrait y avoir de stabilité monétaire dans le monde, qu’on ne pourrait s’attaquer à la reconstruction du marché mondial, qu’on ne pourrait abattre les barrières, supprimer les contingentements et les prohibitions, tant que les nations s’obstineraient à poursuivre des politiques entièrement divergentes. Tant que les uns s’enfonceront toujours plus avant dans la déflation des salaires, l’abaissement du niveau de vie nationale, alors que les autres progressent har. diment dans la voie de l’élévation des salaires, aucune guérison ne pourra être entrevue pour le monde.

Et c’est là le premier obstacle que rencontreront les gouvernements « expansionnistes ». Les « hauts salaires » seront limités par la concurrence internationale dans une certaine mesure, et quand ce ne serait qu’à cause des vieilles croyances économiques qui persistent à ce sujet — et même si elle est hardüe, la politique du « Pays à hauts salaires » ne permettra pas le rétablissement de sa seule nation au milieu d’un monde ruiné.

Pour être efficace, la politique du relèvement du pouvoir d'achat ouvrier doit être internationale. Sinon elle n’apportera qu’un bien-être, plus ou moins long, mais cependant temporaire.

Mais un deuxième obstacle se dresse devant la « Politique des Hauts salaires ». Celle-ci tend à élever le pouvoir de consommation des masses au niveau de la production. Or cette dernière, sous le régime du profit, tend indéfiniment à croître plus rapidement que les salaires. Tant que les moyens de production sont la propriété de quelques-uns, tout progrès dans le fonctionnement de ces moyens leur accroîtra, à eux seuls ou dans sa plus grande partie. Tant que la société sera divisée en salariés, qui par définition ne peuvent épargner de façon à s'affranchir du salariat, et en employeurs qui leur procurent leurs moyens

de subsistance, ces derniers pourront s’octroyer une part qui leur permette de pouvoir non seulement satisfaire leurs besoins immédiats, mais aussi de réinvestir, dans de nouveaux et plus puissants moyens de production une partie de leurs profits. Et ainsi l'accumulation des richesses recommencera indéfiniment, faisant toujours croître la production plus vite que la consommation.

Le déséquilibre qui est apparu, tout d’un coup, en octobre 1929 à New-York, s’était longuement préparé, La production américaine avait cru entre 1919 et 1929 de 50 %, malgré une diminution du nombre absolu de travailleurs employés. Même en pleine expérience Roosevelt, en pleine amélioration due à la « reflation », un nouveau déséquilibre va se préparer. Entre mars et juillet 1933, par exemple, la production a augmenté de 67,3 % alors que l’emploi n’augmentait que de 21,6 %, le volume global des salaires de 37,1 % et le volume global des salaires réels de 30,9 %. En période de rétablissement, Les profits à nouveau croissent plus que les salaires, frayant ainsi la voie à une nouvelle crise. Entre 1929 et 1934, la productivité ouvrière a augmenté de 24 % aux Etats-Unis.

Dans le système économique présent, ce que les salariés auront pensé gagner d’un côté, ils risquent de le reperdre de l’autre. Si l’on établit des salaires-minima, « l’augmentation des salaires enregistrée par les catégories inférieures marque des tendances à être contrebalancée par des réductions de salaires des catégories supérieures. Ce qui est un mal grave, car la prospérité ne peut être atteinte ni persévérée par un partage de gains entre les travailleurs ». (Déclaration du Dr Wagner au United States News).

Ou bien c’est en leur faisant rendre plus, en un temps moindre que les employeurs se rattraperont, ou bien encore en haussant leurs prix.

Ce sont là des phénomènes que l’on observe aux Etats- Unis et qui viennent encore aggraver l'insuffisance des

« hauts salaires ».

Que signifie donc l’expression « salaires équitables ». Quand sont-ils équitables ? Qu’est-ce donc que la « juste part » qui doit revenir aux travailleurs dans l’augmentation de la productivité ? L'imprécision de ces termes qu’emploient continuellement les protagonistes de l’augmentation du pouvoir d’achat ouvrier marque précisément le défaut du système.

Déjà, lorsqu'on lui parlait des « hauts salaires », Albert Thomas, Directeur du Bureau International du Travail, disait : « Hauts salaires ? Hauts, par rapport à quoi ? » Voulant exprimer par là que si la possibilité de consommation n'avait pas augmenté aussi vite que la production, même si les salaires avaient progressé, il y avait en fin de compte moins juste salaire pour l’ouvrier, moindre part aux richesses, plus grand déséquilibre de la consommation et de la production.

Avec le « Système Roosevelt » le plus hardi, la crise ne sera pas évitée. Car tant qu’une part du produit nouveau sera attribuée à des. particuliérs qui ne peuvent que le réinvestir, et le réinvestir à leur profit, que s’ils y trouvent du profit, la part relative des masses populaires tendra à baisser relativement à l’ensemble de la production. Si les salaires sont deux fois plus hauts demain qu'aujourd'hui, le retour de la crise sera retardé du double, mais ne manquera point de s’accomplir.

Il faut donc sortir du système du profit, du système basé sur la propriété privée, des moyens de production ou d'échange. La consommation n’arrivera jamais à y rejoindre la production.

Les nations qui resteront fidèles au système économique présent, seront naturellement amenées, à chaque recrudescence de la crise, et faute de pouvoir élever la consommation au niveau de la production, à abaisser celle-ci au niveau de consommation. Et en fait, elles sont déjà en grand nombre entrées dans cette voie. L’on connaît les destructions de café au Brésil, de coton aux Etats-Unis, la limita-

tion et l’arrachage des vignes en France... Mais les destructions les plus importantes jusqu'ici avaient, malgré tout, été arrêtées par des trusts, cartels et monopoles privés. Ceux-ci s’entendaient pour raréfier le caoutchouc, l’étain… Tant qu’il ne s'agissait que de destructions de caractère temporaire décidées par les gouvernements — ou tant que Paction des cartels seuls jouait, cartels dont l’histoire nous enseigne qu'ils ont une tendance persistante à se désagréger, l’affaire n’était pas si grave.

Mais aujourd'hui, dans un nombre croissant de pays, de régime politique les plus divers, sont élaborés ou adoptés des projets qui, sous le couvert de l’organisation rationnelle de la production, ont souvent pour objet principal la limitation ou la destruction des moyens de production.

Certes, il se peut que ces « ententes industrielles » ces « codes, ces corporations » me soient pas appliqués avec une rigueur excessive, ou pas appliqués du tout, en fait — ou encore qu'ils ne fassent que légaliser la tendance de fait à la concentration des entreprises.

Mais ils marquent une tendance d’esprit nette à ramener le monde à un degré inférieur. Ce recul ne sera-t-il que temporaire ? Ne faut-il pas craindre que le système manque son but et qu’en même temps qu’il fait reculer la production, il fasse reculer la consommation ? N’abaisse-t-il pas, en effet, et comme automatiquement le pouvoir d’achat des salaires ? de deux manières : en élevant le prix des marchandises raréfiées, en créant un nouveau chômage par suite de la fermeture de nombreuses entreprises, et la réduction d’autres. La production courrait ainsi indéfiniment après la consommation; la baisse de l’une entraînant celle de l’autre, de régression en régression.

L’abaissement du niveau de vie consécutif, d’ailleurs, ne serait point supporté par la population dans un régime démocratique, tout au moins.

Nous verrions ainsi coexister dans le monde deux systèmes économiques : l’un, celui fondé sur le profit, irait se

rétrécissant sans cesse, du stade actuel qui permettrait une Economie d’abondance, à un niveau primitif, à l'Economie de disette. L'autre, fondé sur la propriété collective des moyens de production, dans les Républiques socialistes soviétiques, s’élevant du bas niveau présent, rapidement, vers l'Economie d’abondance.

Certes l’économie de l’U. R. S. S. est encore fort pauvre. Mais il faut se souvenir du point où elle est partie, il y a six ans, après douze années de guerre civile, d’invasions étrangères, de destruction systématique du misérable héritage du régime précédent. Il faut se rappeler le niveau de vie absolument primitif de la grande majorité des habitants de ce pays. Depuis 1928, un effort considérable a été fait pour réaliser le premier, puis le deuxième plan quinquennal d’industrialisation. Les chiffres proposés par ces plans sont sans doute loin d’être atteints, mais cela ne doit pas faire oublier les immenses progrès atteints cependauit. L'Union des Républiques socialistes ne connaît ni crise. ni chômage. Que l’on n’oppose point l’objection du « travail obligatoire ». Quel état d'Europe ou d'Amérique pourrait se permettre actuellement, même s’il le voulait, de faire travailler obligatoirement tous ses habitants à la muitiplication des moyens de production ? Que l’on n’oppose point non plus que l’U. R.S.S. ne connaît la présente progression de sa production que parce qu’elle en est encore à l'Economie de Disette, et que, comme le Japon, elle connaîtra un jour les crises de surproduction. La limite des débouchés japonais se dessine. Les causes des crises qu’il subira se développent ; il n’en est point de même de l’U. R. S.S. dent les débouchés intérieurs sont infinis, puisqu'ils n’ont pour limite que l'épuisement problématique des besoins humains, et non, comme au Japon, la possibilité de faire des profits (d'autant plus restreints que les possibilités de la consommation solvable sont étroitement mesurées).

Ainsi d’une part, une économie fondée sur le profit, qui ne peut se prolonger qu’en accentuant sa politique de

« hauts salaires », qui ne peut sortir d’une crise que pour retomber dans une autre.

Une économie qui risque d’aller, de régression en régression, au milieu de souffrances sans cesse accrues d’un nombre toujours plus grand d'hommes, au niveau de vie plus bas, prédit par Mussolini.

De l’autre, une économie fondée sur les besoins toujours grandissants des hommes, à travers un bien-être grandis- Sant, vers un niveau de vie plus élevé.

À vrai dire, la possibilité d’étouffer le progrès technique même momentanément, au moyer de réductions de la production, nous paraît assez illusoire. Le même sort sera réservé, sans doute, aux limitations « officielles » qu'aux limitations privées. Les Ententes industrielles éclateront probablement comme les trusts.

Mais le danger existe cependant, d’autant plus, que si cette crise prend fin, il est à craindre que les mêmes causes produisant les mêmes effets, une nouvelle crise éclate bientôt à nouveau.

La régression ne serait pas simplement économique. Le problème dépasse le cadre de la pure économie politique. L'histoire nous enseigne que la civilisation morale est liée à la civilisation matérielle, que la liberté est liée à un système économique progressif, que la paix est liée à un développement harmonieux de l’économie mondiale. L'histoire nous enseigne aussi que les civilisations même fort raffinées peuvent reculer, ou s'effondrer complètement si les hommes n’ont pas su marcher hardiment de l'avant.

Et c’est pourquoi l’on ne doit pas se borner à discuter de l'amélioration de la condition ouvrière, des masses populaires d’une façon abstraite, mais il est indispensable d’envisager la question sous l’angle « du progrès général des institutions humaines », ou mieux de la « condition humaine ».

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