SAN ILES
Mais auparavant nous voulons attirer l’attention sur le fait que toute théorie économique n’a de valeur que pour autant qu’elle tienne constamment compte de la matière humaine sur laquelle elle va s'appliquer et de ses réactions.
« L'économie politique, disait Sismondi, est la science qui se charge de veiller au bonheur de l’espèce humaine, et non pas une sèche chrématistique. »
C’est ainsi que lorsqu'il s’agit de salaires fixés au minimum d'existence, il faut considérer comme inclus dans ce minimum non seulement ce qu'impliquent les nécessités biologiques, mais aussi les nécessités sociales. Les groupes sociaux, par leur nature et leurs tendances, tendent à faire considérer certains besoins à leurs membres comme absolument nécessaires.
Et lorsqu'il s’agit de « salaires normaux », il faut encore faire leur part aux habitudes qui peu à peu se sont enracinées dans les divers genres de vie, il faut considérer les influences que les groupes sociaux les mieux partagés dans la distribution des richesses exercent sur les autres. De toutes ces habitudes, de toutes ces influences de l’augmentation générale de la richesse naissent dans l’esprit des salariés des « représentations collectives » précises, une conception par exemple des « justes salaires » qui « résulte d’un ensemble d’idées et de sentiments plus ou moins nettement exprimés et qu’une société, à un certain moment de son évolution, considère comme indispensables à sa cohésion et à sa stabilité ? ».
Toute théorie économique doit, à tout moment, tenir compte du facteur humain. Lorsque, logiquement, plusieurs solutions sont possibles, il faut nécessairement choisir celle qui avantage la plus grande masse d’hommes, ou même considérer que toute solution qui les désavantage excessivement est impraticable.
2. Cf. Picard, Salaires en fonction des conditions économiques, p. 26.
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Adam Smith, le père de l’économie classique, disait dans la Richesse des Nations * : « Les domestiques, les ouvriers et les artisans forment la partie la plus considérable du corps politique. Maïs ce qui fait le bien-être de la plus grande partie ne peut être regardé comme un inconvénient pour le tout. Une société dont la plupart des membres sont pauvres et misérables ne peut certainement être florissante et heureuse. D’ailleurs il paraît juste que ceux qui nourrissent, qui habillent et qui logent tout le corps du peuple tirent du produit de leur travail de quoi être eux-mêmes passablement bien nourris, vêtus et logés. »
Le progrès de la civilisation consiste à atteindre des couches sans cesse plus larges d'hommes, plus encore qu’à multiplier les raffinements dans un petit groupe. « Une collectivité pauvre est peu propre à devenir une société raffinée... La richesse matérielle et la richesse immatérielle sont solidaires. La création du bien-être sous sa forme la plus élevée est intimement liée à la production de la richesse matérielle #. »
Une société divisée en petits groupes « riches et cultivés » et en grandes masses, relativement pauvre et frustrée des biens matériels dont jouissent les premiers, ne peut pas être une société vraiment civilisée, car cette inégalité, si elle est choquante, absorbera des énergies considérables en luttes violentes et barbares.
Et toute théorie économique doit ainsi tenir compte du facteur politique.
Certaines théories sont logiquement possibles qui sont politiquement impossibles, à cause des réactions, des bouleversements qu’elles pourraient entraîner dans les différents groupes sociaux. Et, dans ce cas, la théorie ne pré-
3. Richesse des nations, Liv. I, chap. VII, p. 84 de l'édition française de 1788. 4, Carlyle (cité par Halbwachs).