‹ Le pouvoir de MarieChapitre 9 sur 23 · AD TE SUSPIRAMUS, GEMENTES ET FLENTES IN HAC LACRYMARUM VALLE · texte numérisé non relu

AD TE SUSPIRAMUS, GEMENTES ET FLENTES IN HAC LACRYMARUM VALLE

§ I Nécessité de F intercession de Marie pour le salut.

Il est de foi que l'invocation des Saints est une chose non-seulement permise, mais encore sainte et salutaire : les Conciles et des Papes l'ont déclaré ainsi, contre les hérétiques qui prétendoient que ce culte étoit injurieux à Jésus- Christ, notre unique médiateur. Mais si Jérémie après sa mort prie pour Jérusalem , si les vieillards de l'Apocalypse présentent à Dieu les prières des Saints, si un saint Pierre promet à ses disciples de se souvenir d'eux après sa mort, si un saint Etienne prie pour ses persécuteurs , un saint Paul pour les compagnons de son apostolat ; en un mot, si les Saints prient pour nous, pourquoi ne pourrions-nous pas à notre tour implorer leur intercession, afin qu'ils nous obtiennent la grâce divine ?

Sans doute, l'unique médiateur entre Dieu et les hommes, c'est Jésus-Christ, qui par ses mérites nous a réconciliés avec son Père, et nul ne dit le contraire ; mais aussi , c'est une impiété de nier que Dieu se complaise à répandre ses grâces par l'intercession des Saints,

et spécialement de Marie, reine des Saints, si chère à notre Seigneur Jésus-Christ. Ne saiton pas que l'honneur que Ton accorde à une mère rejaillit sur ses enfants ? Gloria Jîliorum parentes eorum. Qu'on ne pense donc point, dit saint Bernard, obscurcir la gloire de Jésus- Christ en exaltant celle de Marie : l'honneur que l'on rend à la reine mère se rapporte au roi son fils.

Q ue l'intercession de Marie soit utile et sainte . il faut manquer de foi pour en douter ; mais ce que nous entendons établir ici, c'est que cette ji intercession est nécessaire pour notre salut; j non pas d'une nécessité absolue, mais d'une I nécessité morale , qui n'a point d'autre source j que la volonté divine; Dieu, quiestbien le maître, ayant fait Marie la dispensatrice de toutes ses grâces. Telle étoit l'opinion de saint Bernard, que l'on peut dire être commune aujourd'hui à tous les théologiens et à tous les docteurs. Elle est enseignée par Véga, Mendozza, Pacciuchelli, Segneri, Poiré, Crasset, et par une foule d'autres. Il n'y a pas jusqu'au P. Noël Alexandre, auteur d'ailleurs siréservé dans ses propositions, | qui ne dise aussi que Dieu veut que tous les bienj faits que les hommes attendent de lui, ils les doi- ! oenVà V intercession de Marie, Ce Père cite à l'appui de son assertion le fameux passage de S. Bernard : Telle est la volonté de Dieu qui veut que nous obtenions tout par la médiation de Marie. C'est aussi le sentiment du Père Contenson , i qui , dans son explication de ces paroles que ! Jésus-Christ adressa sur la croix à son disciple

bien-aimé , Ecce mater tua, fait dire au Sau veur : Nul ne sera fait participant des mérites de mon sang, que par l'intercession de ma Mère; mes plaies sont des fontaines de grâces , mais elles ne coulent que parle canal de Marie. Jean, mon disciple, la mesure de mon amour pour vous sera celle de votre amour pour elle.

La proposition ci-dessus énoncée, savoir que toutes les grâces que nous recevons dui Seigneur nous viennent par Marie , ne plaît guère à un certain auteur moderne. Cet auteur, qui parle d'ailleurs avec beaucoup de piété et de doctrine de la vraie et de la fausse dévotion, montre une grande parcimonie quand il s'agit de la dévotion à la sainte Vierge ; lui refusant cette gloire que n'ont point fait de difficulté de lui accorder un saint Germain, un saint Anselme, un saint Jean Damascène, un saint Bonaventure, un saint Antonin, un saint Bernardin de Sienne, le vénérable abbé de Celles, etc., etc. L'auteur cité prétend que la susdite proposition , Dieu ne fait aucune grâce que par le moyen de Marie, est une hyperbole échappée à la ferveur de quelques saints, et qui ne peut être juste que dans ce sens, que Marie a mis au monde Jésus- Christ, l'auteur de la grâce ; car, ajoute-t-il, l'Apôtre dit formellement que nous ne reconnoissons quun seul médiateur entre Dieu et les hommes, savoir le Verbe fait chair.

Mais, avec sa permission , je lui répondrai que la médiation de justice en vertu des mérites est une chose, et que la médiation de grâce par voie d'intercession en est une autre : c'est

Lien différent de dire que Dieu ne peut pas, ou' ! e dire qa il ne veut pas nous accorder des grâces ans l'intercession de Marie. Nous reconnoisons que Dieu est la source de tout bien, le naître absolu de ses dons , et que Marie n'est (u'une pure créature qui ne reçoit elle-même out ce qu'elle obtient que de la bonté du Seigneur ; mais qui oseroit avancer qu'il ne fut trésaisonnable et très-convenable que Dieu, pour j\ gloire de cette sublime créature , mère de son fils , veuille que toutes les grâces accordées lux hommes passent par ses mains, et que ce oit elle qui les dispense ?

I Certes cette opinion n'a rien de contraire au ogme catholique ; loin de là, elle s'accorde avec » sentiment de l'Eglise, qui, dans les prières i|ubliques, nous enseigne à recourir à Marie, in l'invoquant sous les noms de salut des infirmes, de rejuge des pécheurs, de secours des chrc- Yens. La même Eglise, dans l'office des fêtes le Marie, lui applique les paroles delà Sagesse : . in me omnis spes vitœ et virtutis ; nous enseignant jar là que nous trouvons dans Marie toute espérance et toute grâce. Elle fait dire à la Vierge : ]elui qui me trouve trouvera la vie, et puisera | is eaux du salut : Qui me invenerit inveniet vi- .ïarn, et hauriet salutem à Domino; et dans un îjutre endroit :Ceux qui agissent avec moi ne jèchent point, et ceux qui me louent auroni h vie éternelle ; Qui operanturin me, vitam œter- • mmhabebunt. Tous ces passages, qu'exprimentlis autre chose, sinon combien l'intercession de I Marie nous est nécessaire?

Tel est le sentimeat soutenu par un si gran< nombre de théologiens, et confirme' par tant d«| Pères de l'Eglise ; et il n'est ni respectueux n juste de dire, comme a fait l'auteur dont y parle, qu'ils ont donné dans des hyperboles e des exagérations : les Sainls, inspirés de Dieu qui est un esprit de vérité, ne donnent poin dans les exagérations et les hyperboles, qui son du domaine du mensonge. Ici je me permettra d'ajouter une réflexion ; c'est que lorsqu'il s'agi d'une opinion honorable à la sainte Vierge, s cette opinion ne répugne ni à la foi, ni aux décisions de l'Eglise, ni à la vérité, et qu'elle ail quelque fondement plausible, la rejeter, la combattre par cette seule raison que l'opinion con traire peut aussi être vraie, c'est marquer bien peu de révérence pour la Mère de Dieu.

Pour moi, je ne voudrois pas être de ces genslà, et je ne voudrois pas que mon lecteur en fût ; mais plutôt j'entends que lui et moi nous soyons de ceux qui croient fermement tout ce que l'on peut croire sans erreur des glorieux privilèges de Marie ; suivant en cela l'exemple de l'abbé Rupert, qui met au nombre des hommages très-agréables à la Mère de Dieu , celui de croire à ses grandeurs. Quand il n'y auroit pas d'autre autorité , celle de saint Augustin suffiroit bien, ce me semble, pour nous ôter le scrupule d'excéder en ce point : or, ce saint docteur nous assure que tout ce que nous pouvons dire à la louange de Marie est au-dessous de tout ce que mérite son éminente dignité. Enfin, la sainte Eglise ne nous fait- elle pas lire dans

la messe de la bienheureuse Vierge : Vous êtes heureuse, ô Vierge Marie, et digne de toute louange ?

Mais revenons, et voyons ce que disent les Saints à l'appui de notre proposition. Je lis dans saint Bernard que Dieu a rempli Marie de toutes les grâces , afin que les hommes les reçoivent d'elle comme par un canal. Il fait encore à ce sujet une réflexion importante ; c'est qu'avant ia naissance de la sainte Vierge il n'y avoit poinl pour les hommes ce courant de la grâce divine, parce que Dieu n'avoit point encore, pour ainsi dire, fabrique' l'aqueduc destiné à conduire les eaux de la grâce.

Et comme lorsqu'Holopherne voulut réduire la ville deBéthulie, il ordonna de couper les aqueducs ; ainsi le démon, quand il veut s'emparer d'une âme, tâche premièrement de lui fàire perdre sa dévotion à la Mère de Dieu, afin que le canal de la grâce une fois coupé, l'âme puisse facilement devenir sa proie. Considérez donc, reprend le même Père, considérez, hommes chrétiens, combien grande et affectueuse doit être votre dévotion à la Reine du -Sel, puisque le Seigneur a mis en elle la plénitude de tous les biens.

Ainsi la Vierge est comparée à la lune ; et omme la lune, placée entre le soleil et la terre, end à la terre tout ce qu'elle reçoit du soleil, insi Marie reçoit les influences du soleil divin our les répandre sur les habitants de notre | obe.

C'est encore pour la même raison que l'Eglise

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l'appelle la porte du ciel , j elix cœli porta ; car, et c'est la reflexion de St. Bernard, comme les lettres de grâce que le roi signe doivent nécessairement passer par la porte de son palais, de même aucune grâce ne descend du ciel si elle rie passe parles mains de Marie; et St. Bonaventure ajoute, qu'elle est appelée la porte du ciel à cause que personne ne peut entrer dans ce bienheureux séjour, s'il ne passe par Marie, qui en est la porte.

St. Jérôme confirme ce que nous venons d'avancer, en disant, que la plénitude de la grâce se trouve en Jésus -Christ comme dans la tête, d'où les esprits vitaux se répandent dans tous ses membres, qui sont les fidèles. Ces esprits vitaux sont les secours divins nécessaires au salut : la même plénitude de grâce se trouve aussi en Marie, mais comme dans le cou , par lequel ces esprits vitaux passent pour arriver dans tous les membres. Si. Bernardin de Sienne expliqueplus clairement encore la même pensée, quand il dit à l'égard des fidèles, qui sont II corps mystique de THomme-Dieu , que toute* ies grâces de la vie spirituelle qui leur viennen1 de Jésus-Christ leur chef, leur sont transmises par Marie. La raison qu'en donne St. Bonaventure , c'est que Dieu ayant bien voulu habiter dans le sein de la bienheureuse Vierge, elle a acquis une sorte de juridiction sur toutes ies grâces, et tous les fleuves des dons célestes se sont échappés de son sein virginal comme d'un océan divin, quand le Verbe éternel en est sorti 1 .

i S Bernardin de Sienne, dans undesessermons^ exprime

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Cesl à peu près dans le môme sens que le Père Grasset explique le passage de Jére'mie où le prophète, annonçant l'incarnation du Verbe dit qu'une femme devoit entourer l'Homme- Dieu : Fœmirta circumdabit vimm. Et de même, dit ce Père, qu'une ligne partie du centre d'un cercle ne peut en sortir sans passer par la circonférence , ainsi aucune grâce ne peut nous venir de Jésus-Christ, qui est le centre de tout bien, sans passer par Marie, qui est devenue comme la circonférence de cet Homme- Dieu eu le recevant dans son sein.

Que nous enseignent les Pères, les Docteurs de l'Eglise, par des toiles si forts et si précis ? Veulent-ils dire simplement que toutes les grâces viennent de Marie, dans ce sens seul qu'elle nous a donné l'auteur de la grâce, comme le prétend notre adversaire ?Non, mais ils nous font clairement entendre que toutes les grâces dispensées aux hommes en vertu des mérites de Jéi>us-Christ, le sont par les mains de Marie. Ainsi, conclut le Père Suarez, c'est aujourd'hui un sentiment universel dans l'Eglise, que l'intercession de la Mère de Dieu est non- seulement utile, mais encore nécessaire au salut; car le Seigneur ne veut rien nous accorder que par Marie, comme l'affirme St. Bernard. Et avant

U îTi'unc pensée en ces termes un peu différents : A tentpàrt qnc Vif go Mater concepit in utero Verbuni Dei^quamclani t ' ni sic dicam% jurisdiclionein ohtlnuit in ctrmi Spirilûs San ci i procession e temporali, ilh ni nullacreaturaaliijuani à.Jpeo obtinnerit graliam, nisi seenndum ipsins pire Mniris disfjensationem. (Sein). Gi.) 8

lui, St. Ildephonse disoit déjà à la Vierge : O

glorieuse Dame ! le Seigneur vous a confié tous les biens qu'il veut dispenser à ses créatures ; tous les trésors , toutes les richesses de la grâce sont commises à votre garde. St. Pierre Damien allant encore plus loin se fait cette question : pourquoi Dieu, avant de s'incarner dans le sein de Marie, a-t-il vouluavoir son consentement? Pour deux raisons, répond-il : premièrement, pour nous obliger à une grande reconnoissance envers elle; secondement, afin de nous donner à comprendre que le salut de tous les hommes est commis à /arbitre de cette très-pure Vierge.

St. Bonaventure, sur ces paroles d'Isaïe, qu'une tige naîtroit de la race de Jessé , et sur cette tige une fleur, fait une réflexion bien ingénieuse : « Quiconque , dit-il , désire avoir la grâce du Saint-Eprit , qu'il cherche la fleur sur sa tige; » c'est-à-dire, qu'il aille à Jésus par Marie, car la tige nous donnera la fleur, et par cette fleur nous trouverons Dieu ; puis il ajoute : Situ veux posséder cette fleur, tâche de faire incliner sa tige vers toi. Et le grand patriarche de Tordre séraphique, dans son sermon sur l'Epiphanie, remarque, au sujet de ces paroles de l'Evangile, invenerunt Puerum cum Maria matre ejus, que l'on ne trouve jamais Jésus qu'avec Marie et par Marie : il conclut en disant que c'est en vain qu'on cherche l'Enfant, si Ton ne veut pas le trouver avec sa mère. Aussi St. Ildephonse disoit : Je veux être le serviteur de Marie pour être le serviteur de son Fils.

Exemple.

Césaire et Vincent de Beauvais racontem qu'an jeune gentilhomme ayant dissipé touU sa fortune en excès et en débauches, re vit réduit à un si extrême nécessité, qu'il n'avoit plus

d'autreressource que d'aller demanderl'aumône; et honteux de mendier dans son propre pays, où on Favoît vu riche et fortuné, il résolut de s'expatrier et d'aller porter bien loin sa misère- S'étant mis en route, il rencontra, à peu de distance, un ancien serviteur de son père ; celui-ci voyant l'affliction du jeune homme', lui dit de se consoler, parce qu'il le mèneroit à un prince magnifique et très-libéral qui feroil sa fortune. Ayant dit cela, il se fait suivre par le jeune homme, et le conduit à travers un bois jusqu'à une espèce d'étang. Là, une conversation s'engage entre le magicien et un personnage invisible. Interrogé avec qui il parloit, le détestable scélérat, qui n'étoit rien moins qu'un magicien, répondit . Aoec le démon. Sur quoi notre jeune homme montrant de l'effroi, l'autre l'exhorta à ne rien craindre , et s'adressant au iemon, Seigneur, lui dit -il, ce jeune homme, qui m dans une extrême nécessité, désireroit recouper sa première aisance. — Fort bien, répondit 'ennemi du salut, pourvu qu'il m! obéisse, je le endrai plus riche qu'auparavant. D'abord, 'exige qu'il renie Dieu. A cette proposition, le cune homme frémit, mais, pressé et séduit par e magicien , il finit par consentir. Ce n'est pas

tout, reprit le dénion, il. faut encore qu'il renie Marie notre ennemie mortelle. — Oh! quant à cela 9 repondit le jeune homme , je n'en ferai ; rien; j'aime mieux demander l'aumône que de \ renier ma mère. Et laissant là le magicien et le démon, au lieu de. continuer sa route , il rebroussa chemin pour revenir dans son pays. Une église consacrée à la sainte Vierge se trouvant our ses pas, il y entre, et plein de remords, 1 se jette à genoux et prie avec larmes la Mère de 1 Dieu, dont l'image étoit au-dessus de l'autel , de lui obtenir le pardon de ses péchés , mais surtout du crime affreux d'avoir renié son Créa- 1 tcur. O prodige delà grâce et de la miséricorde! 1 Une voix se fait entendre sortant de l'image, el ^ Marie intercède pour ce misérable pécheur. 1 Son Fils lui répondit : l'ingrat ni a renié, coin- | ment voulez-vous que je lui f asse grâce? Mais comme la Vierge insistoit , Jésus se laissant fléchir, Et bien soit, ma Mère, reprit ce divin Sauveur, il ne sera pas dit que j'aie jamais rejeté une seule de vos requêtes. Ceci se passoit en présence d'un riche habitant de l'endroit, quiavolt acheté tous les biens du dissipateur ; il se trouvoil p par hasard dans un coin de l'église , d'où il a voit h pu observer. La miséricorde de Marie envers | L ce pécheur, ella marque éclatante de protection L qu'elle venoit de lui accorder, firent une telle n impression sur son esprit, qu'H donna sa fille je unique en mariage au jeune homme, et le fit héritier de toute sa fortune. C'est ainsi que par la pro- ! tection de Marie, le jeun*3: gentilhomme recouvra la grâce de Dieu et même les biens temporels

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Prière.

Mon âme réjouis-toi cri voyant quel espoir de salai le Seigneur t'a donné dans la protection de sa Mère. O Reine puissante! de combien de périls vous m'avez délivré ! Combien de lumière et combien de grâces vous m'avez obtenues de Dieu! Par où ai-je pu mériter que vous vous soyez employée avant d'ardeur pour mon salut ? Ah ! votre seule clémence a parlé en ma faveur; et moi, si je donnois en retour de vos bienfaits mon sang et ma vie, ce seroit peu ; mais je ne puis faire autre chose pour vous que de vous offrir le foible tribut de mes louanges et démon amour; très-aimable Dame, daignez l'avoir pour agréable. Ainsi soit -il.

§ II. Suite du même sujet.

Un homme et une femme s^étant accordés pour nous perdre, il falloit aussi qu'un autre homme et une autre femme s'entendissent pour nous sauver. Sans doute Jésus-Christ suffisoit seul au grand ouvrage de notre rédemption ; mais il étoit plus convenable que l'on y vît le concours des deux sexes, qui de concert avoient conspiré notre ruine. Albert-le-Grand appelle Marie la coadjutrice de notre rédemption , adjutrix redemptionis ; et la Vierge révéla à sainte Brigitte, qu'ainsi que Adam et Eve avoient

vendu le monde pour unepomme, demême elle; ( ! son Fils l'avoient racheté d'un même cœur. Dieu a bien pu créer le monde de rien ; mais le monde s'étant perdu par le péché, Dieu n'a point voulu réparer son ouvrage sans la coopé- ! ra lion de Marie. '

La bienheureuse Vierge , explique le Père Suarez, a coopéré de trois manières à notre salut : d'abord, en méritant, d'un mérite de conduite, comme disent les théologiens, que le Verbe s'incarnât dans son sein ; au second lieu, ! par les continuelles prières qu'elle adressoit pour nous à Dieu pendant qu'elle étoit sur la terre ; troisièmement, par le sacrifice de la vie de son Fils, qu'elle consentit devoir immolé pour notre rachat. C'est pourquoi le Seigneur, toujours juste dans ses décrets, a voulu que Marie, qui a contribué avec tant d'amour pour les hommes, et tant de zèle pour la gloire divine, au salut du genre humain , devînt pour tous les enfants d'Adam la médiatrice du salut.

Marie est appelée la coopératrice de noire J justification, parce que Dieu lui confie toutes les grâces qu'il veut nous départir; en sorte, assure saint Bernard, que tous les hommes qui ont jamais été, et qui seront jusqu'à la fin du monde, doivent regarder la bienheureuse Vierge comme le moyen de leur salut.

Jésus-Christ nous dit dans l'Evangile , que nul ne peut venir à lui si le Père ne l'attire par sa grâce : Nemo venit ad me, nisi Pater meus îraxerit eum. C'est ce que le même Seigneur dit de Marie : Nul ne vient à moi, si Marie ne

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l'attire par ses prières. Jésus est le fruit de Marie ; celui qui veut le fruit doit aller à l'arbre ; ce n'est que par Marie qu'on trouve Jésus, et quiconque a trouvé Marie trouve en même temps son Fils. Lorsque sainte Elisabeth vit entrer la Vierge dans sa maison , transportée d'allégresse, elle s'écria dans son humilité : D'où me vient ce bonheur , que la mère de mon Dieu daigne me visiter ? Mais, pourroit-on demander, ne savoitelle pas que Jésus étoit aussi dans sa maison ? comment donc ne pas dire plutôt qu'elle est aussi indigne de voir le Fils que de voir la Mère ? C'est que la sainte savoit bien que lorsque Marie vient, elle amène toujours Jésus avec elle; en sorte qu'il lui suffisoit de remercier la Mère sans nommer le Fils.

Fada est quasi navis institoris de longe portons panem suum. Marie est ce vaisseau privilégié qui nous a apporté Jésus-Christ , le pain vivant descendu du ciel. Ceux qui ne seront pas reçus dans ce vaisseau, c'est-à-dire que Marie ne prendra point sous sa protection , seront infailliblement engloutis par les eaux ; ainsi donc, lorsque la mer est orageuse , et que les flots des tentations se soulèvent, crions à Marie, et disons-lui comme saint Pierre à Jésus-Christ : Sauvez-nous , nous périssons ; Safoa nos , péri-* mus! Mais ici j'entends l'auteur ci-dessus mentionné m'objecter que le sa'ut n'appartient qu'à Dieu. Fort bien : mais si un criminel condamné à mort peut demander à un favori du roi de le sauver par son appui , pourquoi les chrétiens ne pourroient-ils pas demander à la Mère de Dieu,

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qui a bien aussi, j-e pense, quelque crédit auprès de son Fils, d'obtenir leur grâce? INous entendons saint Jean Damascène dire à la bienheureuse Vierge : Reine immaculée, délivrez-moi fie la damnation éternelle ; nous avons vu que saint Bonaventure appelle Marie le salut de ceux qui l'invoquent , et que l'Eglise lui dit salut des infirmes; pourquoi donc les chrétiens seferoientils scrupule de lui dire avec l'Eglise et les Saints, Sauvez-nous.

Mais je veux épuiser la matière , et citer d'au- Ires sentences à l'appui de notre proposition. Le glorieux saint Gaétan affirme , que nous pouvons demander la grâce tant qu'il nous plaira, mais que nous ne l'obtiendrons que par l'intercession de Marie ; et St. Antonin ajoute : Demander sans passer par elle 9 c est tenter de voler sans ailes . Comme Pharaon disoit à ceux qui lui demanè oient du pain : Allez à Joseph, ite ad Joseph; de même aussi, quand nous demandons quelque grâce à Dieu, il nous dit : Allez à Marie, ite ad Mariant. En sorte , observe Richard de St. -Laurent, que les chrétiens peuvent dire à leur Reine, avec bien plus de raison que les Egyptiens ne le disoient à J oseph : Notre salut est dans vos mains. Le savant Idiot se sert de la même expression \ et Gassien , allant plus loin encore, dit que pour tous les hommes le salut est dans la protection de Marie

De même qu'une pierre , quand le sol qui la soutient vient à manquer , roule d'abîme en abîme, ainsi une âme qui perd l'appui de Marie tombe aussitôt dans le péché, puis dans l'enfer

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Selon St. fconaventure , Dieu ne nous sauvera point sans l'intercession de Marie : et développant sa pensée, il ajoute : Un nouveau-né ne peut vivre sans une nourrice ; de même aucun de nous ne peut se sauver si Marie ne le protège. Tenezvous donc attachés à sa robe, enfants chrétiens, dit-il ; et ne la laissez point aller, jusqu'à ce que vous ayez reçu sa bénédiciion dans le ciel. Oui pourroit connoître Dieu, s'écrie St. Germain, si ce n'étoit pas vous, ô très sainte Marie ! quel est relui qui pourroit se sauver ou recevoir quelque grâce, si ce n'étoit par votre moyen, ô Vierge loute-puissanle et pleine de grâces ! lit dans un autre endroit il lui dit : Si ce n'étoit vous qui nous frayassiez le chemin, nul n'échapperoit intact et pur aux dangers de la route : Nisi etiam tu iter aperires , nemo spiritualis aperiret.

Comme nous n'avons accès auprès du Père éternel que par Jésus-Christ, ainsi, dit saint Bernard , nous n'avons accès auprès de Jésus- 'Christ que par Marie, afin que ce Sauveur (juelle a donné au monde nous reçoive de ses mains. Quen sera-t-ïl donc de nous, reprend saint Germain, et quelle espérance nous res-* tera-t-il } si vous nous abandonnez , ô Marie , vous qui êtes la vie des Chrétiens ?

Quelques-uns disent : Si toutes les grâces passent par Marie, il faudra donc, lorsque nous intercéderons les Saints, qu'ils aient recours à sa médiation pour faire valoir nos prières auprès de Dieu ; chose que personne ne croît, et que personne n'a jamais dite. Pour moi je déclare que ce sentiment ne sauroit nie paroître

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étrange : quoi de plus naturel que le Seigneur, qui a couronné sa Mère Reine des Saints, veuille que les Saints aient recours à son intercession pour obtenir des grâces à leurs dévots. Quant à l'objection, que jamais personne n'a avancé cette opinion , je vois au contraire que saint Anselme, saint Bernard, saint Bonaventare Font soutenue, ainsi que le P. Suarez et d'autres encore. Vainement, dit saint Bernard , demander oit-on quelque grâce aux Saints, si Marie ne s'employoit pour l'obtenir. C'est dans le même sens qu'un auteur moderne entend ce verset des Psaumes : Vultum tuum deprecabuntur omnes dwites plebis ; tous les riches du peuple vous adresseront leurs prières. Les riches du peuple de Dieu sont les Saints ; et lorsqu'ils veulent obtenir quelque grâce à leurs dévots, ils se recommandent à Marie. Ainsi , comme l'affirme le P. Suarez, nous devons prier les puissants de la Jérusalem céleste d'être nos intercesseurs auprès de celle qui est leur maîtresse et leur Reine. 1 Nous trouvons encore que saint Anselme, s*adressant à Marie, lui dit : « Ce que ceux-ci tous ensemble (les Saints ) peuvent avec vous , vous le pouvez à vous seule sans eux ; comment cela, se demande le saint? parce que vous êtes la Mère de notre Sauveur, l'épouse du Saint-Esprit , la Reine du ciel et de la terre :

* On lit dans la vie de sainte Françoise , romaine , qui avoit une dévotion particulière à St. Benoît, que ce saint lui apparut un jour, et la prenant sous sa protection, lui promit d'être son avocat auprès de la bienheureuse Vierge. - P. March. Diar. di Maria. 21 mars. )

5>i vous gardez le silence , nul n'osera ouvrir la bouche en notre faveur, mais si vous intercédez pour nous, tous de concert nous aideront de leurs prières. » Le P. Seigneri applique , avec l'Eglise , ces paroles de la Sagesse à Marie : Gyrum cœli ciradvi sola ; et il dit : De même que la première sphère par son mouvement fait mouvoiT toutes les sphères inférieures , ainsi quand Marie prie pour une âme, tout le Paradis se joint à elle : bien plus ; en sa qualité de Reine, elle commande alors aux Anges et aux Saints de l'accompagner tous ensemble auprès du trône de Dieu, et d!unir leurs supplications aux siennes.

O Marie , fidèle médiatrice de notre salut , Vierge pleine de grâce , échelle de Jacob, porte du ciel , trésorière des grâces divines ! puissent tous les chrétiens, suivant la belle expression de saint Bernard , vous honorer de tout leur cœur, et tenir à vous par le fond de leurs entrailles ! Demandons la grâce , et ne la demandons que par vous ; enfin, présentons par vos mains sacrées tout ce que nous pouvons offrir à Dieu de prières et de bonnes œuvres , si nous voulons être sûrs que cet encens ne soit point rejeté du Seigneur.

Exemple.

Une histoire que personne ne peut révoquer en doute, est celle de Théophile, rapportée par Eustachius, patriarche de Constantinople , témoin oculaire du fait , qui est encore confirmé par saint Pierre Damien , saint Bernard , sain t Bonaventure et plusieurs autres. Théophile

éloit archidiacre et économe de l'Eglise d'Adam nas. Ses grandes vertus lui avoient tellement acquis l'estime générale, que le peuple avoit voulu l'élever à i'épiscopat ; mais il s'y étoit refusé par humilité. Or, il arriva que des gens mal intentionnés, ennemis de l'archidiacre , portèrent contre lui une accusation fort grave ; et leurs calomnies ayant toutes les couleurs de la vraisemblance , l'évêque trompé lui ôta sa ». harge. Théophile en conçut un si violent dépit, qu'aveuglé par le chagrin d'avoir perdu sa réputation, il fut trouver un magicien hébreu, qui le mit en rapport avec le diable pour en être recouru dans sa disgrâce. L'esprit pervers lui promit de rétablir son honneur, à cette condition qu'il renonceroit à Jésus et à Marie, et qu'il lui en donneroit l'acte par écrit. Théophile signa cet horrible papier. Le jour suivant , l'évêque , éclairé, on ne sait par quelle voie, sur le tort qui avait été fait à l'archidiacre, lui en demanda pardon et le rétablit dans ses fonctions. Cependant Théophile, déchiré de remords, se frappoit la poitrine et pleuroit amèrement. Il va dans une église, se prosterne devant une image de Marie, et lui dit : « O Mère du Seigneur , je ne veux point me livrer au désespoir , parce que vous êtes mon refuge et que votre clémence égale votre pouvoir !» Pendant quarante jours , il persista à gémir et à prier : au bout de ce temps la Mère de miséricorde lui apparut une nuit, et lui parla en ces termes : O Théophile, qu as-tu (ait? iu as renonce à mon amitié et à celle de mon Fils3 et tu en as donné Vacte à ton ennemi et au

mien. Ma patronne, lui répondit Théophile, je suis bien coupable ; mais c est à vous de mz pardonner , et d'obtenir ma grâce auprès de votre Fils. Marie voyant sa confiance : prends courage, reprit-elle, j'intercéderai pour toi. Théophile , animé par ces paroles , redouble de larmes, de pénitences , de prières, demeurant ton jours prosterné devant cette même image de la Vierge. Marie lui apparut de nouveau, et d'un visage serein : Théophile, lui dit-elle, réjouis-toi, f ai présenté à Dieu tes larmes et tes prières , il a bien voulu les aooir pour agréables et te pardon uer. — Ce nest point assez pour me rassurer , réplique Théophile , 1* ennemi tient encore dans les mains V acte infâme par lequel je vous avois reniés*, vous et votre Fils , et je n aurai point de repos qu'il ne me soit rendu . Trois jours après , Théophile se réveille la nuit, et trouve le papier sur sa poitrine. Le lendemain, l'évêque étant dans l'église , Théophile vint se jeter à ses genoux , et lui raconta en présence de tout le peuple assemblé, ce qui s'étoit passé; récit souvent interrompu par ses sanglots, et qu'il finit en lui consignant l'acte remis par lui au démon. L'évêque fit brûler ce papier devant tout le peuple, et les assistants célébroient à l'envi la bonté de Dieu et la miséricorde de Marie. Théophile retourna dans l'église de la sainte Vierge \ il y demeura encore trois jours, au bout desquels il mourut en bénissant Jésus-Christ et sa . Mère.

Piùïre.

Vierge bienheureuse, qui en votre double qualité de Reine et de Mère, dispensez les grâces tout à la fois avec tant de magnificence et avec tant d'amour, je me recommande i vous, moi, si dénué de mérites, si pauvre en vertus, et qui suis insolvable envers la divine juslice. Vous avez les clefs de la miséricorde divine ; puisez dans ce trésor qui n'a point de fond , et répandez-en les richesses sur ce pauvre pécheur, avec une libéralité qui réponde à ses immenses besoins.

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